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A TRAVERS CHANTS

Par

HECTOR BERLIOZ

XXII. LE DIAPASON

    M. le ministre d’État, inquiet sur l’avenir de plus en plus alarmant de l’exécution musicale dans les théâtres lyriques, étonné du peu de durée de la carrière des chanteurs, et persuadé avec raison que l’élévation progressive du diapason est une cause de ruine pour les plus belles voix, vient de nommer une commission pour examiner avec soin cette question, déterminer l’étendue du mal et en découvrir le remède.

    En attendant que cette réunion d’hommes spéciaux, compositeurs, physiciens et savants amateurs de musique, reprenne ses travaux suspendus pendant le mois qui s’achève, nous allons tâcher de jeter quelque jour sur l’ensemble des faits, et, sans rien préjuger du parti que prendra la commission, lui soumettre d’avance nos observations et nos idées.

LE DIAPASON A-T-IL RÉELLEMENT MONTÉ,

ET DANS QUELLES PROPORTIONS DEPUIS CENT ANS ?

    Oui, sans doute, le fait de son ascension est reconnu de tous les musiciens, de tous les chanteurs, et dans le monde musical tout entier. La progression suivie par cet exhaussement semble avoir été à peu près la même partout. La différence qui existe aujourd’hui entre le ton des divers orchestres d’une même ville et entre celui des orchestres de pays séparés par des distances considérables ne constitue en général que des nuances qui n’empêchent point de réunir quelquefois ces orchestres et d’en former, au moyen de certaines précautions, une grande masse instrumentale dont l’accord est satisfaisant. S’il y avait, ainsi qu’on le répète souvent à Paris, une grande dissemblance entre les diapasons de l’Opéra, de l’Opéra-Comique, du Théâtre-Italien et des musiques militaires, comment eussent été possibles les orchestres de sept à huit cents musiciens qu’il m’est arrivé si souvent de diriger dans les vastes locaux des Champs-Élysées, après les expositions de 1844 et de 1855 et dans l’église de Saint-Eustache, puisque les éléments de ces congrès musicaux se composaient nécessairement de presque tous les instrumentistes disséminés dans les nombreux corps de musique de Paris ?

    Les festivals d’Allemagne et d’Angleterre, où les orchestres de plusieurs villes se réunissent fréquemment, prouvent que les différences de diapason y sont également peu sensibles et que la précaution de tirer la coulisse des instruments à vent trop hauts suffit pour les faire disparaître.

    Ces différences existent cependant, si petites qu’elles soient. On en aura bientôt la preuve, la commission ayant écrit à presque tous les maîtres de chapelle, maîtres de concert et chefs d’orchestre des villes d’Europe et d’Amérique où l’art musical est cultivé, pour leur demander un exemplaire de l’instrument d’acier dont on se sert chez eux comme chez nous, sous divers noms, pour donner le la aux orchestres et accorder les orgues et les pianos. Ces diapasons contemporains, comparés aux diapasons anciens (de 1790, de 1806, etc.) que nous possédons, rendront évidente et précise la différence qui existe entre le ton d’aujourd’hui et celui de la fin du siècle dernier. En outre les vieilles orgues de plusieurs églises, à cause de la nature toute spéciale des fonctions dans lesquelles le service religieux les a renfermées, n’ayant jamais été mises en relations avec les instruments à vent des théâtres, ont conservé le diapason de l’époque où elles furent construites ; or ce diapason est en général d’un ton plus bas que celui d’aujourd’hui.

    De là l’usage d’appeler ces orgues : orgues en si bémol, parce que leur ut en effet, étant d’un ton plus bas que le nôtre, se trouve à l’unisson de notre si bémol. Ces orgues ont au moins un siècle d’existence. Il faudrait donc conclure de ces faits divers, mais concordants entre eux, que le diapason ayant monté d’un ton en cent ans ou d’un demi-ton en un demi-siècle, si sa marche ascendante continuait, il parcourrait en six cents ans les douze demi-tons de la gamme, et serait nécessairement en l’an 2458 haussé d’une octave.

    L’absurdité d’un pareil résultat suffit à démontrer l’importance de la mesure prise par M. le ministre d’État, et il est fort regrettable que l’un de ses prédécesseurs n’ait pas songé à la prendre longtemps avant lui.

    Mais la musique a rarement jusqu’ici obtenu une protection éclairée, officielle, bien que de tous les arts elle soit celui qui en a le plus besoin. Presque toujours, presque partout, son sort à été remis aux mains d’agents qui n’avaient pas le sentiment de son pouvoir, de sa grandeur, de sa noblesse, et qui ne possédaient aucune connaissance de sa nature et de ses moyens d’action. Presque toujours, et presque partout jusqu’à présent, elle a été traitée comme une fille bohème qu’on faisait chanter et danser sur les places publiques en compagnie des singes et des chiens savants, qu’on couvrait d’oripeaux pour attirer sur elle l’attention de la foule et qu’on ne demandait qu’à vendre à tout venant.

    La décision prise par M. le ministre d’État donne lieu d’espérer que la musique aura prochainement en France la protection qui lui manquait, et que d’autres réformes importantes dans la pratique et dans l’enseignement de l’art musical suivront de près la réforme du diapason.

MAUVAIS EFFETS PRODUITS PAR L’EXHAUSSEMENT DU DIAPASON.

    A l’époque où l’on commença en France à écrire de la musique dramatique, à produire des opéras, au temps de Lulli par exemple, le diapason étant établi, mais non fixé (on le verra tout à l’heure), les chanteurs quels qu’ils fussent n’éprouvèrent aucune peine à chanter des rôles écrits dans les limites alors adoptées pour les voix. Quand ensuite le diapason eut subi une élévation sensible, il eût été du devoir et de l’intérêt des compositeurs d’en tenir compte et d’écrire un peu moins haut ; ils ne le firent pas. Cependant les rôles écrits pour les théâtres de Paris par Rameau, Monsigny, Grétry, Gluck, Piccini et Sacchini, dans un temps où le diapason était de près d’un ton moins élevé qu’aujourd’hui, restèrent longtemps chantables ; la plupart le sont même encore, tant ces maîtres ont mis de prudence et de réserve dans l’emploi des voix, à l’exception de certains passages de Monsigny surtout, dont le tissu mélodique est disposé dans une région de la voix déjà un peu haute pour son époque, et qui l’est beaucoup trop pour la nôtre.

    Spontini dans la Vestale, dans Cortez et Olympie, écrivit même des rôles de ténor que les chanteurs actuels trouvent trop bas.

    Vingt-cinq ans plus tard (pendant lesquels le diapason avait rapidement monté), on multiplia les notes hautes pour les soprani et les ténors ; on vit paraître les ut naturels aigus, en voix de tête et en voix de poitrine dans les rôles de ténor ; l’ut dièse aigu dans ces mêmes rôles en voix de tête, il est vrai, mais que les anciens compositeurs n’eurent jamais l’idée d’employer. On exigea de plus en plus souvent des ténors le si naturel aigu lancé avec force en voix de poitrine (qui eût été pour l’ancien diapason un ut dièse dont il n’y a pas trace dans les partitions du siècle dernier), les ut aigus attaqués et soutenus par les soprani, et l’on sema les rôles de basse de mi naturels hauts. Ce dernier son, trop souvent employé par les vieux maîtres sous le nom de fa dièse haut, à l’époque du diapason bas, le fut pourtant beaucoup moins qu’il ne l’est généralement aujourd’hui sous le nom de mi naturel.

    Enfin on multiplia tellement les intonations excessivement élevées, les sons que le chanteur ne peut plus émettre mais qu’il doit extraire avec violence, comme un opérateur vigoureux extrait une dent cariée, que, tout bien considéré, nous sommes obligés de céder à l’évidence et de tirer cette étrange conclusion : on a écrit en France pour le grand opéra de plus en plus haut au fur et à mesure que le diapason montait. On s’en convaincra aisément en comparant les partitions du siècle dernier à celles de nos jours.

    Achille, dans Iphigénie en Aulide (l’un des rôles de ténor les plus hauts de Gluck), ne monte qu’au si naturel, lequel si était alors ce qu’est aujourd’hui le la et se trouvait en conséquence d’un ton plus bas que le si actuel. Une seule fois il écrivit dans Orphée un aigu ; mais cette note unique, qui était le même son que l’ut employé trois fois dans Guillaume Tell, est présentée dans une vocalise lente en voix de tête, de façon à être effleurée plutôt qu’entonnée, et ne présente ni danger ni fatigue pour le chanteur. L’un des grands rôles de femme de Gluck contient le si bémol haut lancé et soutenu avec force : c’est celui d’Alceste. Ce si bémol correspondait à notre la bémol actuel. Qui hésite maintenant à écrire pour une prima donna le la bémol et le la naturel, et le si bémol, et même le si naturel, et même l’ut ?

    Le rôle de femme écrit le plus haut par Gluck est celui de Daphné, dans Cythère assiégée. Un air de ce personnage : « Ah quel bonheur d’aimer ! » monte par un trait rapide jusqu’à l’ut (notre si bémol d’aujourd’hui), et l’inspection de l’ensemble du rôle démontre qu’il fut composé pour une de ces cantatrices exceptionnelles, comme on en trouve dans tous les temps, qu’on appelle chanteuses légères, et dont la voix est d’une étendue extraordinaire dans le haut. Telles sont de nos jours mesdames Cabel, Carvalho, Lagrange, Zerr et quelques autres. Encore l’ut aigu de Daphné, je le répète, correspondait-il à notre si bémol, note vulgaire aujourd’hui. Madame Cabel et mademoiselle Zerr donnent le contre-fa haut, madame Carvalho aborde sans peur le contre-mi, et madame Lagrange ne recule pas devant le contre-sol de la flûte.

    Les anciens compositeurs (écrivant pour les théâtres de Paris) s’obstinèrent seulement, je ne sais pourquoi, à pousser toujours dans le haut les voix graves. Dans leurs rôles de basse, on ne rencontre presque que des notes de baryton. Ils n’osèrent jamais faire descendre les basses au-dessous du si bémol ; encore n’écrivirent-ils que bien rarement cette note. Il passait pour avéré à l’Opéra, encore en 1827, que les sons plus graves n’avaient pas de timbre et ne pouvaient être entendus dans un grand théâtre. Les voix de basses furent ainsi dénaturées, et les rôles de Thoas, d’Oreste, de Calchas, d’Agamemnon, de Sylvain, que j’ai entendu chanter par Dérivis père, semblent avoir été écrits par Gluck et par Grétry pour des barytons. Ceux-là donc, bien qu’ils fussent alors néanmoins chantables par de vraies basses, ne le sont plus aujourd’hui.

    Mais jamais Gluck ni ses émules n’eussent osé demander à leurs ténors ou à leurs soprani dramatiques les sons hauts que je citais tout à l’heure et dont on abuse de nos jours.

    Ces excès des plus savants maîtres de l’école moderne ont eu, certes, de très-fâcheux résultats. Combien de ténors se sont brisé la voix sur les ut et les si naturels de poitrine ! combien de soprani ont poussé des cris d’horreur et de détresse, au lieu de chanter, dans une foule de passages du répertoire moderne qu’il serait trop long de citer ici ! Ajoutons que la violence des situations dramatiques motivant souvent l’énergie (sinon les brutalités de l’orchestre) la sonorité excessive des instruments, en pareil cas, excite encore les chanteurs, sans qu’ils s’en doutent, à redoubler d’efforts pour se faire entendre et à produire des hurlements qui n’ont plus rien d’humain... Certains maîtres ont eu au moins l’adresse de ne pas employer les grands accords forts du plein orchestre, en même temps que les sons importants des voix, laissant, au moyen d’une espèce de dialogue, le chant à découvert ; mais beaucoup d’autres l’écrasent littéralement sous un monceau d’instruments de cuivre et d’intruments à percussion. Quelques-uns de ceux-là pourtant passent pour des modèles dans l’art d’accompagner les voix... Quel accompagnement !...

    Ces défauts grossiers, palpables, évidents, aggravés par l’élévation du diapason, ne pouvaient manquer d’amener le triste résultat qui frappe aujourd’hui dans nos théâtres les auditeurs les moins attentifs.

    Mais l’exhaussement du la en a encore produit un autre assez fâcheux : les musiciens chargés des parties de cor, de trompette et de cornet ne peuvent plus maintenant aborder sans danger, la plupart même ne peuvent plus du tout attaquer certaines notes d’un usage général autrefois. Tels sont le sol haut de la trompette en , le mi de la trompette en fa (ces deux notes produisent à l’oreille le son la), le sol haut du cor en sol, l’ut haut de ce même cor en sol (note employée par Haendel et par Gluck, et qui est devenue impraticable), et l’ut haut du cornet en la. A chaque instant, des sons éraillés, brisés, qu’on nomme vulgairement couacs, viennent déparer un ensemble instrumental composé quelquefois des plus excellents artistes. Et l’on dit : « Les joueurs de trompette et de cor n’ont donc plus de lèvres ? D’où cela vient-il ? La nature humaine pourtant n’a pas changé. » Non la nature humaine n’a pas changé, c’est le diapason. Et beaucoup de compositeurs modernes semblent ignorer ce changement.

CAUSES QUI ONT AMENÉ L’EXHAUSSEMENT DU DIAPASON.

    Il paraît prouvé maintenant que les facteurs d’instruments à vent sont les seuls coupables du fait dont nous déplorons les conséquences. Afin de donner un peu plus d’éclat aux flûtes, aux hautbois et aux clarinettes, certains facteurs en ont clandestinement haussé le ton. Les jeunes virtuoses entre les mains desquels ces instruments sont arrivés ont dû d’abord, lorsqu’ils sont entrés dans un orchestre, en tirer un peu la coulisse pour les mettre d’accord avec les autres. Mais comme cet allongement du tube (des flûtes surtout) en dérange plus ou moins les proportions, et par suite en altère la justesse, ces artistes se sont peu à peu abstenus d’y recourir. Toute la masse des instruments à cordes a suivi alors, peut-être à son insu, l’impulsion donnée par ces instruments à vent aigus ; les violons, les altos, les basses, en tendant un peu plus leurs cordes, ont ainsi adopté facilement un diapason plus haut. Les autres musiciens, les anciens de l’orchestre, chargés des parties de basson, de cor, de trompette, de second hautbois, etc., fatigués de ne pouvoir, malgré tous leurs efforts, se hausser jusqu’au ton devenu le ton dominant, ont alors fini par porter leurs instruments chez le facteur, pour en faire adroitement raccourcir le tube, pour le faire couper (c’est le terme adopté) et atteindre ainsi le ton nouveau. Et voilà le diapason haut installé dans cet orchestre, et bientôt après dans les concerts, par des pianos accordés sur des diapasons d’acier, dont les branches raccourcies à coups de lime avaient pris le ton nouveau.

    Le même fait, plus ou moins avoué, mais réel, se reproduit à peu près partout tous les vingt ans.

    Aujourd’hui les facteurs d’orgues eux-mêmes suivent le mouvement et accordent leurs instruments au diapason haut. Nous ignorons certainement celui pour lequel saint Grégoire et saint Ambroise composèrent les plains-chants qu’ils ont légués à la liturgie ecclésiastique ; mais il est bien évident que plus le diapason des églises monte, et plus, si c’est l’orgue qui donne le ton aux chantres et s’il ne transpose pas, le système entier du plain-chant est altéré, plus aussi l’économie vocale des hymnes sacrées se trouve dérangée. Les orgues devraient ou transposer, quand elles accompagnent le plain-chant, si elles sont au diapason moderne, ou être fixées au ton des plus anciennes ; seulement elles devraient l’être dans des rapports avec le ton moderne qui n’empêcheraient point de leur adjoindre, en transposant, les instruments d’orchestre. Ainsi, fussent-elles d’un ton et demi au-dessous du diapason d’aujourd’hui, les instruments d’orchestre pourraient néanmoins s’accorder parfaitement avec les orgues, en jouant, par exemple, en fa quand les orgues joueraient en la bémol.

    Malheureusement quelques facteurs prennent le pire de tous les moyens termes ; ils construisent des orgues d’un quart de ton au-dessous du diapason des théâtres. J’en ai fait il y a quelques années la cruelle expérience dans l’église de Saint-Eustache, où, pour l’exécution d’un Te Deum, il fut impossible, malgré l’allongement de tous les tubes sonores de l’orchestre, de mettre la masse instrumentale d’accord avec le nouvel orgue, achevé depuis trois ans à peine.

FAUT-IL BAISSER LE DIAPASON ?

    Il ne pourrait, je crois, résulter de cet abaissement qu’un bien pour l’art musical, pour l’art du chant surtout ; mais il me semble impraticable si l’on veut étendre la réforme sur la France entière. Un abus produit par une longue succession d’années ne se détruit pas en quelques jours ; les musiciens, chanteurs et autres, les plus intéressés à l’introduction d’un diapason moins haut seraient peut-être même les premiers à s’y opposer ; cela dérangerait leurs habitudes ; et Dieu sait s’il est en France quelque chose de plus irrésistible que des habitudes. En supposant même qu’une volonté toute puissante intervînt pour faire adopter la réforme, il en coûterait des sommes énormes pour la réaliser. Il faudrait, sans compter les orgues, acheter de nouveaux instruments à vent pour tous les théâtres et pour les musiques militaires, et interdire absolument l’emploi des anciens. Et si, la réforme une fois opérée, le reste du monde ne suivait pas notre exemple, la France resterait isolée avec son diapason bas et sans relations musicales possibles avec les autres peuples.

IL FAUT DONC SEULEMENT FIXER LE DIAPASON ACTUEL ?

    C’est, je pense, le parti le plus sage, et les moyens d’y parvenir, nous les possédons. Grâce à l’ingénieux instrument dont l’acoustique a été dotée il y a peu d’années, et que on nomme sirène, on peut compter avec une précision mathématique le nombre de vibrations qu’exécute par seconde un corps sonore.

    En adoptant le la de l’Opéra de Paris comme le son type, comme l’étalon sonore officiel, ce la étant de 898 vibrations par seconde, je suppose, on n’aura qu’à placer dans le foyer de tous les orchestres de concert et de théâtre un tuyau d’orgue donnant exactement le son désigné. Ce tuyau sera seul consulté pour le la, et l’orchestre ne s’accordera plus, selon l’usage, sur le hautbois ou sur la flûte, qui peuvent aisément, soit l’un en pinçant son anche avec les lèvres, soit l’autre en tournant son embouchure en dehors, faire monter le son.

    Les instruments à vent devront en conséquence être parfaitement d’accord avec le tuyau d’orgue. Ils resteront en outre, dans l’intervalle des représentations et des concerts, enfermés dans le foyer où se trouve ce tuyau, lequel foyer sera, comme une serre, constamment maintenu à la température moyenne d’une salle de spectacle remplie par le public. Grâce à cette précaution, les instruments à vent n’arriveront point froids à l’orchestre, et ne monteront point au bout d’une heure, par le fait du souffle des exécutants et de leur immersion dans une atmosphère plus chaude que celle d’où ils sortent. C’est dire aussi que les instruments à vent d’un théâtre (d’un théâtre du gouvernement du moins) ne devront jamais en sortir, sous aucun prétexte. Ils resteront dans leur serre, comme les décors restent dans les magasins. Au reste, si quelque instrumentiste s’avisait, en emportant au-dehors sa flûte ou sa clarinette, de la faire couper, le méfait serait aussitôt reconnu, puisque le la de l’instrument coupé différerait de celui du tuyau d’orgue, qui, je le répète, devra seul être consulté pour accorder l’orchestre. Enfin le gouvernement, adoptant officiellement le la de 898 vibrations, tout fabricant qui aura mis en circulation des instruments à vent, des orgues, des pianos accordés au-dessus de ce la, sera passible de certaines peines, comme les marchands qui vendent à fausse mesure et à faux poids.

    De telles précautions une fois prises, et ces règlements étant rigoureusement exécutés et maintenus, à coup sûr le diapason ne montera plus.

    Mais le remède sera inutile pour conserver les voix, si les compositeurs continuent à écrire les notes dangereuses que j’ai citées tout à l’heure.

    L’autorité devrait donc encore intervenir et interdire aux compositeurs (à ceux qui écrivent pour les théâtres subventionnés tout au moins) l’emploi des sons exceptionnels qui ont détruit tant de beaux organes, et leur conseiller (une partition échappant nécessairement sous ce rapport à toute censure) plus d’à-propos et plus d’adresse dans l’emploi des moyens violents de l’instrumentation.

* J’emploie ici les termes adoptés genéralement de sons hauts et bas, et les verbes monter, descendre, qui n’ont point de sens réel, et qu’un usage absurde a pu seul introduire dans la langue musicale pour distinguer les sons à vibrations rapides des sons à vibrations lentes.

 

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