Inauguration du Monument Berlioz à Monte-Carlo

discours par

 Jules Massenet

Publié dans

Le Ménestrel du 15 mars 1903, p. 84

 

 

    C’est le samedi 7 mars qu’a eu lieu cette inauguration, par une magnifique journée, où le soleil s’était empressé de se rendre. Le gouvernement français y avait envoyé, pour le représenter, M. Jules Combarieu, qui a adressé à S. A. S. le prince Albert de Monaco de vifs remerciements « pour avoir ainsi donné le signal de la réparation qui était due au grand musicien ». Il y avait aussi M. Jay, le maire de Grenoble, et M. Gustave Rivet, député de l’Isère, le département où naquit Hector Berlioz. Tous deux ont aussi exprimé au prince leur reconnaissance. Enfin, M. Massenet parla, au nom de l’Institut de France, et nous reproduisons ici son discours qui fut accueilli par des applaudissements chaleureux :

    Monseigneur, mesdames, messieurs.

    C’est le propre du génie d’être de tous les pays. A ce titre, Berlioz est partout chez lui. Il est le citoyen de l’entière humanité.

    Et pourtant, il passa, dans la vie sans joie et sans enchantement. On peut dire que sa gloire présente est faite de ses douleurs passées. Incompris, il ne connut guère que les amertumes. On ne vit pas la flamme de cette énergique figure d’artiste : on ne fut pas ébloui de l’auréole qui la couronnait déjà.

    N’est-ce donc pas une merveille singulière de voir cet homme qui avait de son vivant l’apparence d’un vaincu, créature malheureuse et tourmentée, chercheur d’un idéal qui toujours semblait se dérober, musicien de misère souvent lapidé, se redresser après sa mort, ramasser les pierres qu’on lui jetait pour s’en faire un piédestal et dominer tout un monde ? C’est que, sous cette enveloppe minable de lutteur acharné et succombant à la peine, brûlait une âme ardente de créateur, de ces âmes qui vivifient tout autour d’elles, qui apportent à chacun un peu de leur lumière, de leurs hautes aspirations, âmes généreuses qui ne s’élèvent pas seules, mais qui élèvent, en même temps, les âmes des autres hommes. Nous devons tous à Berlioz la reconnaissance qu’on doit à un bienfaiteur, à un dispensateur de grâce et de beauté.

    Autour de ce groupe d’art qui nous apparaît presque dans sa pure et sainte blancheur, comme un monument expiatoire, nous voici réunis, non seulement dans un sentiment de même admiration, mais encore avec la ferveur pieuse de pécheurs repentants.

    Le voilà donc sur son rocher, à Monte-Carlo, le Prométhée musicien, l’Orphée nouveau qui fut déchiré par la plume des écrivains, comme autrefois l’ancien par la griffe des Ménades. Mais le rocher est ici couvert de roses, l’aigle dévorant s’est enfui pour toujours. Berlioz y connaîtra, dans l’apothéose, le repos qu’il chercha vainement dans la vie. La mort, c’est l’apaisement, et cet autel de marbre, c’est la déification.

    S’il pouvait vivre encore, qu’il serait heureux de ce pays d’enchantement qui l’entoure et comme il y trouverait ses rêves épanouis !

    Le long de ces pentes fleuries qui montent en serpentant vers le ciel, son esprit d’illusion croirait voir la Vierge avec Jésus gravissant la rude montagne pour se diriger vers Bethléem. Voici les palmiers qui abritèrent l’Enfance du Christ.

    Contraste saisissant, n’est-il pas, sur ces mêmes côtes souvent rugueuses de la Turbie, des coins désolés, des pierres arides, des chaos terrifiants où, dans la nuit noire, on croirait suivre la course à l’abîme, la chevauchée sinistre de Faust et de Méphistophélès ?

    Mais, en redescendant vers la rive, sous ces berceaux, dans ces allées mystérieuses, on pourrait entendre les soupirs de Roméo promenant sa tristesse. La Fête chez Capulet n’est pas loin : j’en entends souvent les fanfares joyeuses et les orchestres impétueux.

    Ne croyez-vous pas aussi que les ombres d’Enée et de Didon aimeraient à errer sous ces voûtes de verdure épaisse et parfumée et à chanter leur amour au bord des flots murmurants, dans la chaude volupté d’une nuit d’été, sous les lueurs blanches des étoiles ?

    Il dormira seul ainsi dans son rêve, jusqu’au jour du jugement dernier où les trompettes fulgurantes de son Requiem grandiose viendront le réveiller, en ranimant ce marbre pour en tirer son âme glorieuse.

    Ainsi donc et jusque-là, cet agité dans la vie aura pu contempler le calme de cette mer clémente ; ce pauvre verra dans les airs comme des ruissellements d’or ; ce cœur ulcéré sentira monter jusqu’à lui, en un baume, l’odeur des lis et des jasmins.

    Oui, c’est bien ici sa terre d’élection, celle où l’on devait faire à son œuvre maîtresse, la Damnation, un si enthousiaste accueil, en en animant encore davantage les personnages, en les transportant sur la scène, en les entourant du prestige de ces costumes et de ces décors merveilleux que le prince de Monaco a voulus pour cette adaptation qui est son œuvre, et qu’il a maintenue malgré les attaques des malveillants. Combien son Altesse est récompensée aujourd’hui en voyant que l’Italie et l’Allemagne, ces deux patries de la musique et de la poésie, ont suivi son impulsion et triomphent avec ses idées.

    Tournons-nous donc vers celui à qui Berlioz a dû cette rosée bienfaisante. Remercions ce prince de la science qui est aussi le protecteur des arts. En cette terre qui semble un paradis, si chaude et si colorée, en ce jardin des Hespérides qu’aucun dragon jaloux ne garde, dans ces transparences et dans ces clartés, il nous apparaît, en vérité, comme le Roi du soleil.

    « Dès que les applaudissements enthousiastes qui accueillirent ce discours eurent pris fin, dit M. Charles Joly du Figaro, S. A. S. le prince Albert s’avança vers le monument, coupa le fil retenant le voile qui le cachait encore, et subitement la belle tête de Berlioz apparut, splendide, olympienne, cependant que l’orchestre, sous la direction de Léon Jehin, faisait entendre le finale de la Symphonie triomphale.

    « Le sculpteur Léopold Bernstamm s’est inspiré pour son œuvre d’une photographie que possède la famille Berlioz, de quelques gravures et surtout de précieuses indications que lui fournirent MM. Ernest Legouvé et Gérôme, amis du grand musicien. Le buste, très ressemblant, m’a-t-on dit, est d’une allure superbe. Sur un très remarquable piédouche à bas-reliefs dus au sculpteur Paul Roussel, le monument se dresse en haut des jardins, presque face à la mer, sur un petit tertre que l’architecte Schmidt a arrangé avec un goût exquis. Et chaque matin, désormais, le soleil levant répandra sur Berlioz comme une lumière d’apothéose. »

* Le texte de cet article a été transcrit par nous d’après l’image de l’original disponible sur le site internet de la Bibliothèque Nationale de France.

Voyez aussi sur ce site:

La Journée de Berlioz à Monaco  
La Damnation de Faust à Monaco

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