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Julien Tiersot: Berlioziana

22. Berlioz A l’Institut

    Cette page présente les cinq articles publiés par Julien Tiersot en dehors de la série des Berlioziana qui ont le sous-titre “Berlioz à l’Institut ”. Voir la page principale Julien Tiersot: Berlioziana.

    Note: pour les lettres de Berlioz citées par Tiersot on a ajouté entre crochets des renvois au numérotage de la Correspondance Générale, par exemple [CG no. 93].

Le Ménestrel, 19 Août 1911

Le Ménestrel, 26 Août 1911

Le Ménestrel, 2 Septembre 1911

Le Ménestrel, 9 Septembre 1911

Le Ménestrel, 16 Septembre 1911

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emptyLe Ménestrel, 19 Août 1911, p. 259-261

Berlioz A l’Institut

    Bien que Berlioz ait généralement parlé sans respect des autorités établies, ce serait mal le connaître que de voir en lui un ennemi de l’autorité. Il en admettait au contraire très bien le principe, et surtout l’aurait tenue pour chose excellente si c’eût été lui qui en fût le représentant ! Il ambitionnait le succès, la popularité, les honneurs ; sans doute il ne se fût pas abaissé à de petits moyens pour les conquérir, mais le fait de n’y avoir pu parvenir par la seule ressource qui fût à sa disposition, c’est-à-dire par la manifestation de son génie, fut la cause principale des regrets de sa vie.

    Dans l’ordre des travaux intellectuels et artistiques, une autorité existait : l’Institut. Berlioz fut toujours attiré par elle. Cette attirance même fit qu’il fut amené parfois à sembler la combattre. Mais, même lorsqu’il en fut ainsi, son respect pour le docte corps n’en fut pas ébranlé. Il put être adversaire des académiciens, il ne le fut pas de l’Académie. Il ne cessa pas de reconnaître ce qu’il y avait de supérieur en elle ; ce fut un hommage qu’il lui rendit de s’y intéresser si fortement. Il aurait pu prendre pour lui le mot qui fut prononcé plus tard : « S’il y a une Académie, je dois en être », et, en pensant ainsi, il ne lui faisait aucun tort.

    Avant qu’il pût songer à y entrer comme membre, il prétendit en être lauréat. A peine fut-il prêt à subir l’épreuve — avant même d’y être prêt — il se présenta au concours de Rome. C’est à lui-même que nous devons le témoignage de sa première tentative (qui fut son premier échec), car toute trace en a disparu dans les documents qui ont pu être consultés par ailleurs : il raconte dans ses Mémoires qu’à une date qu’il ne précise pas (et qui n’est pas nécessairement 1826) il se présenta au concours d’essai et ne fut pas admis. Puis il prit part successivement aux quatre concours de 1827 à 1830, eut, en 1828, un premier second prix, et obtint, en 1830, le premier grand prix.

    La plupart des maîtres qui se sont illustrés dans l’art ont passé par là. A des époques voisines de celle où Berlioz risqua les chances des concours, Herold (en 1813), Halévy (1819), Ambroise Thomas (1832) avaient été couronnés. D’autres, qui ont laissé des traces moins brillantes, mais n’en furent pas moins de probes et sérieux musiciens, rivalisèrent avec eux : Barbereau, sévère théoricien de l’harmonie ; Leborne, Rifaut, Batton, Panseron, qui ont laissé des souvenirs honorables. Adolphe Adam se présenta deux fois et fut récompensé, sans pouvoir atteindre au laurier suprême. Tous ceux-ci auraient pu être des concurrents dignes d’entrer en rivalité avec Berlioz, et comme la plupart représentaient mieux que lui le goût dominant de l’époque, ils eussent pu lui être préférés sans que nous ayons à nous en étonner. Voyons maintenant quels furent ceux à qui échut la gloire de lui disputer la palme et qui retardèrent pendant cinq ans la réalisation de sa première ambition académique.

    Laissant de côté l’année indécise de son premier concours d’essai, nous ne commencerons nos observations qu’avec 1827, époque où, ayant été admis, Berlioz présenta à l’Académie la cantate d’Orphée, déclarée inexécutable.

    Le premier prix fut obtenu cette année-là par Guiraud (Jean-Baptiste), son camarade des classes Lesueur et Reicha. Ce lauréat a produit en sa vie, certes, une bonne œuvre : son fils, Ernest Guiraud. Mais c’est la seule qui puisse être comptée à son actif, car, comme compositeur, il n’a pas, que l’on sache, laissé une ligne. Fétis, dans sa Biographie universelle, ne cite même pas son nom. L’on a su qu’il avait émigré en Amérique, et que, fixé à la Nouvelle-Orléans, il avait passé sa vie à enseigner le piano aux demoiselles de la Louisiane. — La même année, nous trouvons comme second prix, Gilbert (Alphonse), qui fut violoncelliste à l’Odéon et organiste à Notre-Dame-de-Lorette, mais dont le génie musical ne s’est pas autrement révélé.

    En 1828, avec la cantate d’Herminie, par laquelle Berlioz obtient un second prix, la première récompense est accordée à Ross-Despréaux, second prix de l’année précédente. C’était un bon camarade : Berlioz le nomme comme ayant écrit, à la suite de son premier concert, l’article de journal « le plus favorable : ce suffrage d’un rival m’a beaucoup flatté », continue-t-il (1). Il retrouva son souvenir à Rome, où il avait attristé Carle Vernet en lui soutenant que Gluck était « rococo, perruque » (2). Plus tard, il affirma le génie qui lui était propre en composant la musique du Souper du mari, opéra-comique que nous ne connaissons point, mais dont le titre nous suffit.

    Mais celui qui, récompensé à côté de Berlioz, en ce même concours de 1828, obtint par la suite la renommée la plus populaire, ce fut Nargeot (Pierre-Julien). Nul doute que certains de nos lecteurs aient encore présents à l’esprit des produits de son inspiration, sans s’être jamais demandé quel en était l’auteur. L’on représente peut-être encore, en province, un vaudeville où se trouve le refrain suivant, qui a donné son nom à la pièce :

L’amour, qué qu’c’est qu’çà, Mam’zell’ ?

    Je gage qu’à la lecture de ce simple vers, la mélodie guillerette sur laquelle se chante le couplet est revenue à la mémoire de plusieurs des berlioziens d’un certain âge qui lisent cette étude ! Eh bien, son auteur, c’est Nargeot.

    Mais il a fait mieux, beaucoup mieux.

    En 1848, on représenta aux Variétés un vaudeville de Léon Gozlan, le Lion empaillé, dans lequel se chantait une chanson de table appelée à de grandes destinées. La popularité immédiate qu’elle obtint balança celle du Chant des Girondins, autre produit de l’époque. La citation du premier couplet et du refrain va nous édifier sur le goût qui a présidé à sa conception :

Un sous lieut’nant accablé de besogne 
Laissa sa femme un jour emboîter l’pas : 
Ell’ partit seul’ pour le bois de Boulogne 
En emportant un dragon sous son bras.
Drinn, drinn, drinn, drinn, drinn, etc.

    (Répétez soixante-douze fois : Drinn).

    Cela encore évoquera de vieux souvenirs chez plus d’un..... S’il est permis de parler des miens, je puis dire que cette mélodie est certainement une des premières dont le rythme ait frappé mes oreilles, — de même que les enfants nés en ces dernières années pourront se rappeler plus tard avoir été bercés au chant de Viens poupoule, autre produit de l’esprit chansonnier parisien, dont le Drinn, drinn est digne à tous égards.

    Or, ce Drinn, drinn a pour auteur Nargeot, qui, en 1828, partagea la récompense académique avec Berlioz, pour avoir composé Herminie, cantate dont le texte avait inspiré à l’autre second prix le thème principal de la Symphonie fantastique. Destinées combien diverses des artistes et des œuvres d’art !

    En 1829, le grand prix ne fut pas décerné, Berlioz ayant scandalisé l’Institut par les hardiesses de sa cantate de Cléopâtre. Un second prix fut accordé à Eugène Prévost, qui obtint le premier en 1831 ; celui-ci compte pour son principal bagage musical des mélodrames composés pour l’Ambigu, dont il fut chef d’orchestre. La même année, Montfort, qui, l’année suivante, allait partager le grand prix avec Berlioz, eut un second prix. Il s’est fait connaître dans la suite par un ballet représenté à l’Opéra : La Chatte métamorphosée en femme, et Polichinelle, opéra-comique.

    Tels furent les émules de Berlioz pendant les années où il aspira au concours de Rome. Je n’ai omis aucun nom dans l’énumération, aucun du moins d’entre ceux qui furent récompensés. L’on pourra juger par là si l’auteur des Troyens passa sa jeunesse dans un milieu convenable, — fût-il académique, — et s’il trouva là des rivaux dignes de lui.

    Il partit pour Rome, non sans mauvaise humeur, et il ne cessa pas, durant les quinze mois qu’il y resta, de maudire la « caserne académique ». Il y trouva d’ailleurs quelques aimables compagnons : Duc, Dantan, Gibert, et il reçut un parfait accueil du directeur, Horace Vernet, que, par la suite, il ne voulut jamais dissocier de son groupe idéal de l’art jeune. Il se soumit tant bien que mal aux obligations concernant les envois de Rome, se bornant, pour quelques-uns, à recopier de premiers essais. C’est ainsi que devant, la première année, effectuer un envoi de musique religieuse, il n’hésita pas à reprendre à cet effet un fragment de la Messe solennelle de 1825, écrite avant qu’il eût pris part à aucun concours. Et cette composition fut jugée avec la plus grande faveur dans le rapport sur les envois de Rome en 1832, lu en séance publique de l’Académie des Beaux-Arts le 13 octobre :

M. Berlioz a composé un Resurrexit et Iterum venturus est. Ce pensionnaire, dans lequel on a reconnu une imagination vive, de l’exaltation, de l’originalité portée quelquefois jusqu’à une certaine bizarrerie, a droit aujourd’hui à de plus justes éloges en nous donnant la preuve qu’il a su mettre à profit les avis d’une sage critique. Son Resurrexit est écrit en entier avec chaleur, d’une manière simple et large. Chant, orchestre, tout y est à sa place ; il a su produire des effets nouveaux, mais naturels, etc. (3).

    Par contre, l’année suivante, la critique académique lui fut plus sévère ;

Le quartetto (quartetto e Coro dei Maggi) de M. Berlioz ne semble pas un ouvrage complet... On y trouve peu de mélodie, des idées peu arrêtées, s’écartant du principe d’unité si essentiel dans tous les arts. On y retrouve, dans la facture brillante, mais hasardeuse, les traits d’une imagination hardie et féconde, qui a besoin’d’ètre retenue plutôt qu’excitée, et de se rattacher à ces règles savantes qui dirigent l’imagination sans la contraindre, etc.

    Sur l’entr’acte (sic) de Rob-Roy (4), que le rapport nomme comme ayant été compris dans le même envoi, le rapporteur académique déclare s’en rapporter purement et simplement à l’opinion publique :

Il a été exécuté au grand concert du Conservatoire, où il a reçu le jugement du public ; il n’y a rien de plus à prononcer (5).

    L’on sait que l’ouverture de Rob-Roy, exécutée par la Société des Concerts l’hiver précédent, avait subi un échec. Le jugement était aussi sévère que sommaire.

    Il est vrai qu’au moment où fut faite cette seconde lecture publique l’ingrat lauréat avait commencé à écrire les articles où son ironie très irrespectueuse s’exerçait sans vergogne sur l’illustre compagnie. Nourri dans le sérail... Au reste, il s’inquiétait peu des règlements et savait les moyens d’y échapper à l’occasion. Après s’être fait beaucoup prier pour aller à Rome, il s’en était évadé avant le temps, grâce à la complicité tacite d’Horace Vernet. Il lui fallait ensuite voyager en Allemagne, mais il esquiva cette obligation grâce à des atermoiements sur lesquels l’autorité supérieure consentit à fermer les yeux. Bref, Berlioz, en tant que lauréat de l’Institut et pensionnaire de l’Académie de France à Rome, a mérité de très mauvaises notes, car il donna un déplorable exemple de désobéissance à ceux qui vinrent après lui, — et quelques-uns en profitèrent.

___________________________________

(1) Lettres intimes (du 6 juin 1828), p. 15. [CG no. 93]empty  
(2) Les Années romantiques (24 juin 1831) ; pp. 148-149 [CG no. 232, à sa famille].empty  
(3) Séance publique de l’Académie royale des Beaux-Arts du samedi 13 octobre 1832, présidée par M. Debret, p. 27.  
(4) Le manuscrit intitule l’œuvre Intrata di Rob-Boy Mac Gregor. Je ne sais si c’est le mot Intrata que le rapporteur de l’Académie des Beaux-Arts a voulu traduire par « entr’acte ».empty  
(5) Rapport sur les ouvrages envoyés de Rome, etc., lu à la séance publique de l’Académie royale des Beaux-Arts (présidée par M. le Chevalier Berton) le samedi 12 octobre 1833, pp. 11, 12. — Les rapports des années suivantes sont muets sur les autres envois de Berlioz. Pourtant, si l’on en juge par les partitions restées comme envois de Rome à la Bibliothèque du Conservatoire, l’on devra constater qu’il communiqua aussi à l’Institut, au même titre, les premiers morceaux du Retour à la vie, réunis en un volume, et, d’autre part, la Fantaisie sur la Tempête.empty

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emptyLe Ménestrel, 26 Août 1911, p. 269-270

(Suite.)

    Au reste, on était en 1833, et il était temps que l’élève disparût et fit place à l’artiste. L’on peut même assurer qu’il avait déjà commencé. Et il s’y était pris si bien qu’à peine avait-il cessé d’être pensionnaire quand il se mit à songer qu’il pourrait bien rentrer à l’Académie par une autre porte, celle des Immortels.

    Il s’était déjà produit quelques changements dans la composition de la section musicale depuis les cinq années que Berlioz s’était présenté pour la dernière fois devant elle. Cherubini, Lesueur, Berton et Auber étaient toujours là ; mais Catel était mort à la fin de 1830, laissant son fauteuil à Paër, et Boieldieu l’avait suivi en 1834 ; il avait eu pour successeur Reicha, qui lui-même eut à peine le temps de prendre l’air de l’Académie, car, élu en octobre 1835, il mourut en mai 1836, laissant immédiatement le champ libre au jeune et récent triomphateur de la Juive (1). Puis, en 1837, ce fut le tour de Lesueur, remplacé par Carafa : double perte pour Berlioz, qui voyait disparaître le plus dévoué de ses maîtres et de ses amis, et venir en son lieu un musicien médiocre et un esprit étroit, qu’on peut s’étonner à bon droit d’avoir été appelé à tant d’honneur, et qui fut pour Berlioz un adversaire qui ne désarma jamais.

    En 1839, Paër mourut à son tour. Berlioz, auteur de la Symphonie fantastique et d’Harold en Italie, du Requiem, de Benvenuto Cellini, préparant Roméo et Juliette, avait déjà à son actif un important bagage musical. Il n’avait, à la vérité, pas même encore trente-six ans ; mais Halévy n’avait guère davantage quand, il y avait trois ans, les portes de l’Académie s’étaient ouvertes toutes grandes devant lui (l’on se souvient qu’il garda longtemps le renom d’avoir été le plus jeune musicien élu à l’Institut, — jusqu’au jour où M. Massenet vint lui ravir ce « record »). Au reste, il savait bien qu’il ne serait pas nommé si vite ; mais il importait qu’il s’affirmât déjà comme « académisable ».

    Le 9 mai 1839, la Revue Musicale annonça donc :

La mort de M. Paër laisse un fauteuil vacant à l’Institut. Les candidats qui se présentent pour l’occuper sont MM. Adam, Berlioz et Onslow.

    Quinze jours après, le 23 mai, le même périodique se rectifiait ainsi :

Il n’y a plus que quatre candidats pour la place à l’Institut [laissée vacante] par la mort de Paër. M. Berlioz, en apprenant que M. Spontini se mettait sur les rangs, a cru devoir se retirer.

    En effet, Spontini, renonçant à l’hospitalité de l’Allemagne (qui ne lui avait pas toujours été légère), avait résolu de venir finir ses jours à Paris, et, pour y retrouver un lien naturel, il se présentait à l’Institut. Il y fut élu haut la main. Quant à Berlioz, il avait suivi dans cette circonstance la ligne de retraite la plus avantageuse qui pût s’offrir à lui : il s’était effacé devant le maître qui avait été l’admiration de sa jeunesse ; mais lui-même restait fort en vue pour les éventualités futures. Aussi put-il écrire plus tard, pensant à lui-même sans doute autant qu’à celui dont il faisait l’éloge :

L’entrée de Spontini à l’Institut se fit noblement et, il faut le dire, honora les musiciens français. Tous ceux qui auraient pu se mettre sur les rangs sentirent qu’ils devaient céder le pas à cette grande gloire et se bornèrent, en se retirant, à joindre leurs suffrages à ceux de toute l’Académie des Beaux-Arts (2).

    Trois ans plus tard (1842), ce fut Cherubini qui disparut. Cette fois, Berlioz prit position d’une façon plus apparente, sans que l’on puisse dire cependant s’il posa sa candidature de façon formelle. Un mois avant l’élection, la Gazette musicale annonçait en effet, sur un ton d’ironie, que MM. Onslow et Berlioz « avaient retiré leur candidature à la succession du célèbre Cherubini, ne croyant pas dignes d’eux de concourir avec l’auteur du Postillon de Lonjumeau et du Roi dYvetot (3) ». La nouvelle n’était pas exacte pour Onslow, qui fut justement l’heureux élu. Le fut-elle pour Berlioz ? Il se peut : son geste est assez semblable à celui du renard de la fable pour que nous puissions croire qu’il a pu prendre une attitude si classique. Le fait est que son nom ne figure pas sur la liste des candidats présentés par la section musicale, qui comprit en première ligne Onslow et Adolphe Adam, Batton en seconde ligne, l’Académie ayant ajouté à la suite Ambroise Thomas (4). Quant à lui, fidèle à ses habitudes de persiflage, il profita de l’occasion offerte par une chronique de l’actualité musicale, dans un périodique « à côté », pour y glisser ces quelques malices :

L’Institut maintenant !... Chhhhuttttt !... on dirait que... et moi qui... ah ! par ma foi !... En vérité ?... C’est comme je vous le dis. — Eh bien donc, par-lez-nous des musiciens qui ne sont pas de l’Institut. — Je n’en connais pas, ils en sont tous ; de sorte qu’à la première vacance vous devrez peut-être vous mettre sur les rangs. Vous serez alors perdu pour vos amis, qui diront philosophiquement : « C’est un fauteuil qui lui est tombé sur la tète » (5).

    Il est certain que ce n’était pas par le respect qu’il se préparait les voies en vue d’une élection future !

    D’autres occasions de se manifester survinrent les années suivantes. Il les saisit ou les laissa passer suivant les circonstances, et commença ainsi à s’initier aux arcanes des combinaisons académiques.

    En 1844, Berton mourut. Est-ce à cause de l’embarras où craignit d’être l’ancien élève de Lesueur s’il lui fallait prononcer l’éloge d’un maître qu’il admirait peu ? Ou bien était-il trop occupé par sa grande affaire du Festival de l’Industrie, qui eut lieu presque au lendemain de l’élection ? Ou, plus justement encore, craignit-il de ne pas être nommé ? Toujours est-il qu’il ne fit pas acte de candidature, et qu’Adolphe Adam put être ainsi nommé sans péril (comme sans gloire) au premier tour de scrutin (6).

    En 1851, c’est l’auteur de la Vestale qui laisse la place. Cette fois, plus de dix candidats se présentèrent. Ils étaient de notoriétés diverses ; voici leurs noms par ordre alphabétique : Batton, Benoist, Berlioz, Clapisson, Collet, Elwart, Martin (d’Angers), Niedermeyer, Panseron, Ambroise Thomas, Zimmermann. Celui-ci se désista à la dernière heure. Un autre candidat, énumérant ses titres à la succession de Spontini, terminait par ce remarquable Nota : «  Depuis quelques mois, M. Martin (d’Angers) travaille sérieusement à un grand opéra en trois actes ». La section de musique présenta Berlioz en troisième ligne, et l’Académie nomma Ambroise Thomas au premier tour de scrutin, attribuant quelques voix à Niedermeyer et à Batton, et n’en accordant pas une seule à Berlioz, non plus qu’à Martin (d’Angers) (7).

    Onslow meurt en 1853. C’est l’époque du plus grand découragement dans la vie de Berlioz, à la veille de la mort d’Henriette Smithson, à un moment où, sans cesse hors de France, il croit sa carrière musicale définitivement brisée, au moins dans son pays. Est-ce pour lui donner un peu de courage que le journal ami semble avoir voulu poser lui-même sa candidature ? Quelques jours avant l’élection, la Gazette musicale reproduisit un article emprunté à une autre feuille, le Messager des théâtres et des arts, déclarant que la place laissée vide à l’Institut par Georges Onslow revient en quelque sorte de droit à un des plus grands musiciens de notre époque, à un artiste de cœur, interprète d’une des plus hautes manifestations de l’art musical : le genre symphonique, — Hector Berlioz ». Mais lui-même ne voulut pas sortir de sa réserve douloureuse. Son nom est absent des listes de candidature, où l’on voit paraître pour la première fois les noms de Félicien David, Leborne et Reber. Celui-ci fut élu, après cinq tours de scrutin.

___________________________________

(1) Les recherches de cet ordre nous sont grandement facilitées par les livres de notre excellent confrère A. Soubies sur les Membres de l’Académie des Beaux-Arts dont le tableau général, annexé à la fin d’un volume (deuxième série), indique l’ordre et les dates de succession pour chacun des fauteuils.empty  
(2) Les Soirées de l’orchestre, p. 189. La biographie de Spontini qui forme cette « treizième soirée » avait paru d’abord, comme article nécrologique, dans le Journal des Débats du 12 février 1851.empty  
(3) Revue et Gazette musicale du 23 octobre 1842. Ce journal avait depuis longtemps pris position contre Adolphe Adam et s’était efforcé de le discréditer en tant que candidat à l’Institut. Comme celui-ci s’était déjà présenté en 1837 pour la succession de Lesueur, la Gazette, annonçant les trois candidatures d’Onslow, Carafa et la sienne, avait dit : « Les académiciens ne pensent pourtant sérieusement qu’au premier » (15 octobre). Quelques semaines plus tard (26 novembre), elle racontait une anecdote plaisante, trop longue pour être rapportée ici, mais visiblement destinée à jeter sur lui un doux ridicule.empty 
(4) Revue et Gazette musicale du 20 novembre 1842.empty  
(5) La Sylphide, tome VII, 1843 (le volume commence par le numéro de décembre 1842), qui est celui où figure la « lettre ouverte » de Berlioz.empty 
(6) Revue et Gazette musicale, 30 juin 1844.empty  
(7) Revue et Gazette musicale des 16 et 23 mars 1851.empty

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emptyLe Ménestrel, 2 Septembre 1911, p. 276-277

(Suite.)

    Halévy ayant été nommé secrétaire perpétuel en l854, il fallut pourvoir à son remplacement comme membre de la section musicale. A partir de ce moment, Berlioz se jeta résolument dans la mêlée : « Je me suis résigné très franchement, écrivait-il à Hans de Bulow le 1er septembre [CG no. 1785], à ces terribles visites, à ces lettres, à tout ce que l’Académie inflige à ceux qui veulent intrare in suo docto corpore (latin de Molière). Je me présenterai jusqu’à ce que mort s’ensuive ! » L’Académie avait présenté Clapisson, Berlioz et Leborne (liste de la section de musique), aux noms de qui elle avait ajouté elle-même celui d’Elwart ; Félicien David et Niedermeyer avaient aussi posé leur candidature. Clapisson fut élu par vingt et une voix (1).

    L’on a conservé le souvenir d’un article écrit dans l’Artiste au lendemain de cette élection, et qui, d’ailleurs, judicieux en sa forme humoristique, emprunte la plus grande partie de son piquant au nom dont il est signé : celui du futur auteur de la Belle Hélène, qui, pour l’instant, n’était encore que le violoncelliste fantaisiste et non sans talent, que nous savons avoir été un dévoué collaborateur de Berlioz à la Société philharmonique, — pour tout dire, Jacques Offenbach. Il s’exprimait ainsi :

On raconte qu’à la dernière nomination musicale de l’Institut, MM. Hector Berlioz et Clapisson se posaient comme candidats. « On avait besoin d’un symphoniste, ce fut un danseur qui l’obtint. » Un ami d’Hector Berlioz était allé solliciter la voix d’un immortel. Il lui énumérait toutes les qualités sérieuses de son ami, comme symphoniste et grand compositeur. « Tout cela est bel et bien, dit l’immortel, mais citez-moi quelques-uns de ses fameux ouvrages. — L’autre lui répond : Roméo et Juliette, la Damnation de Faust, etc., etc. — Ma foi, je ne connais pas toutes ces œuvres. D’ailleurs, nous avons promis notre voix au célèbre auteur du Postillon de Madame Ablou, qui est connu dans les cinq parties du monde. — Et même dans les cafés-chantants », répondit le berliozien en se retirant. Aussi M. Clapisson a-t-il été nommé au même titre que M. Adam, c’est-à-dire pour cause de Postillon, ce qui prouve que l’Académie est à cheval sur les principes de l’art.

    Au fait, la lecture de cette prose offenbachique nous suggère tout naturellement une idée : qui donc était ce Clapisson que l’Académie a préféré à Berlioz ? Les autres, nous les connaissons — encore qu’Onslow soit assez oublié aujourd’hui, ses quintettes n’étant plus guère familiers qu’aux vieux amateurs de musique de chambre. Mais il suffit de nommer Spontini, Adolphe Adam, Ambroise Thomas, Reber même, pour que nous sachions de qui il s’agit. En est-il de même pour Clapisson ? Je n’en suis pas très sûr. Son œuvre la plus louable est la collection d’instruments anciens qu’il a formée patiemment et qui est devenue le premier noyau du Musée du Conservatoire. Cela est bien ; mais ce n’est pas un titre à l’élection académique. Comme compositeur, il n’est plus connu de beaucoup de personnes : la Promise, Gibby la Cornemuse, la Fanchonnette même, sont des titres d’opéras qui ne disent plus grand’chose à ceux qui les prononcent. Bref, le nom de Clapisson n’est guère resté dans la mémoire des générations suivantes que pour donner l’idée de l’opéra-comique au milieu du XIXe siècle dans toute sa décadence et sa médiocrité.

    Nous en voudrions donc savoir un peu plus long. L’article que nous venons de lire nous a dit que Clapisson fut nommé membre de l’Institut comme étant l’auteur du Postillon de Madame Ablou. Qu’est-ce donc que le Postillon de Madame Ablou ? Nous voulons connaître le Postillon de Madame Ablou.

    Cette œuvre n’est pas, comme certains l’ont cru, et comme semble l’insinuer (à tort, disons-le) l’article d’Offenbach, un opéra-comique, — et en cela le Postillon de Madame Ablou diffère déjà foncièrement du Postillon de Lonjumeau.

    Ce n’est qu’une chanson.

    Pour trouver ce Postillon, nous avons longuement fouillé les cartons de la Bibliothèque du Conservatoire à la série « Romances ». Oh ! Clapisson a fourni abondamment cette série-là ! Il ne s’y trouve pas moins de trois cent soixante-dix-huit numéros inscrits à son nom ! Si d’ailleurs nous parlons de romances, c’est pour nous conformer au titre général du catalogue ; mais il faut avouer que ce nom est un peu relevé pour ce qu’il désigne ici, car les prétendues romances de Clapisson ne sont rien de plus que des chansonnettes. J’en ai relevé quelques titres : Nestor le Coiffeur ; le Gaz et l’Huile ; Une Visite à la Nourrice ; le Juge de Paix ; la Marchande de Balais ; Messieurs les Chiens du Roi ; Un Concert à Pithiviers ; l’Amoureux de Mam’zell’ Françoise ; Un Grand Compositeur (c’est un musicien descriptif qui « métamorphose en notes » le noir, le blanc, le gris, le rose, et s’inspire du chemin de fer, du bitume et du trois pour cent), les Fourches-Claudine (c’est un paysan malin qui dit à sa bonne amie : « Je n’pass’rai pas sous tes fourch’, Claudine), etc., etc. — Offenbach n’avait donc pas tort quand il a dit que Clapisson connu dans les cinq parties du monde, l’était surtout dans les cafés chantants ?... Bref, j’ai parcouru la série tout entière, depuis le no 1 jusqu’au no 378, prenant note au passage des titres que l’on vient de lire, et de bien d’autres encore ; mais sous aucun de ces numéros je n’ai trouvé le Postillon de Madame Ablou !

    Fallait-il donc renoncer à retrouver cette œuvre significative qui fut opposée à la Damnation de Faust et emporta sur elle le suffrage de l’Académie des Beaux-Arts ? J’en désespérai un moment. Mais un jour, cherchant dans les cartons de la même série, mais non plus à la lettre C, j’eus une grande joie ! Tel Archimède, j’avais trouvé ! Encadrant une vignette sur laquelle la diligence Paris-Calais roule dans la poussière au grand galop de ses cinq chevaux emportés, je lus le titre suivant, qu’il convient de reproduire dans toute sa fidélité :

LE POSTILLON DE MAM’ ABLOU 
Dialogue
Trouvé au bas de la côte de Ponthiéry
par JEAN LOUIS LEPAILLEUX, Garçon d’écurie
et mis en musique
par BRUNO DUCORNET, conducteur, dit : la terreur des Pistons
Chanté par M. LEVASSOR
Paris, chez Meissonnier, etc.

    C’était cela !... Sans doute un excès de modestie que rien ne justifie (car les œuvres que nous avons énumérées antérieurement révèlent des manifestations tout à fait analogues d’un même idéal d’art) a incité l’auteur à masquer son nom sous le pseudonyme délicat de Bruno Ducornet ; mais, on nous l’a dit d’autre part, et nous n’avons vraiment aucune raison d’en douter, le Postillon de Mam’ Ablou est l’œuvre de Clapisson. Étudions-la donc avec toute l’attention qu’elle mérite.

    C’est une chansonnette avec parlé : le parlé y tient même une bien plus large place que le chant. Mais pendant ce parlé, le piano doit faire entendre un rythme continu imitant le galop des chevaux : la musique ne s’arrête donc pas. Le chanteur, représentant tour à tour, en changeant sa voix et sa figure, un Postillon et un Anglais (n’y a-t-il pas aussi un Anglais dans Fra Diavolo ? Ainsi, Adam et Auber...) débitait son rôle « à cheval sur une chaise pour imiter le mouvement d’un postillon qui trotte » (2). Il chantait un joyeux six-huit qui s’animait de couplet en couplet pour aboutir à la dégringolade finale et prévue ; après quoi le dialogue suivant s’engageait entre le Postillon et l’Anglais, ce dernier à demi enfoui sous les décombres du véhicule : « Avez-vous beaucoup de mal ? — Non, je n’ai qu’un sac de nuit. » Ces citations des paroles, à défaut de reproductions de thèmes (qui seraient vraiment hors de place ici), sont utiles pour faire juger la musique, car ces deux éléments du lyrisme sont parfaitement équivalents l’un à l’autre.

    L’on ne dit pas si Berlioz finit par reconnaître la supériorité de cet art : il avait si mauvais caractère que je gagerais qu’il s’y refusa. Il est de fait que Nargeot, en 1828 (Drinn, Drinn), Clapisson en 1854 (Dliou ! Dliou !), voilà qui représente bien mieux le goût d’une époque — celle où vécut Berlioz, — que la Damnation de Faust, qui le ruina.

    Lors de cette élection, Adolphe Adam, que des amis communs avaient rapproché de Berlioz, en même temps qu’il lui déclara franchement qu’il voterait pour Clapisson, lui avait promis son suffrage pour la vacance suivante. Il ne lui donna pas sa voix, mais il lui laissa sa place : âgé seulement de cinquante-trois ans, exactement contemporain de Berlioz, Adam mourut subitement le 3 mai 1856.

    La situation était bonne pour Berlioz. Il avait donné depuis peu l’Enfance du Christ : or, le succès est un appoint vraiment important, même pour la réalisation des dessins académiques. Nous l’avons vu, au commencement de 1856, organiser une audition de sa nouvelle œuvre dans le but bien apparent de s’attirer les sympathies de ceux dont il souhaitait toujours être le collègue (3) ; bref, les circonstances le servirent à souhait, et quand, vers la fin du printemps, il posa une nouvelle fois sa candidature, il trouva tout le monde bien disposé en sa faveur : Auber, Halévy, Thomas, Reber, le prirent sous leur égide (seul Carafa, irréductible, le bouda jusqu’à la fin de sa vie) et il avait depuis longtemps l’estime des plus dignes entre les artistes des autres sections.

___________________________________

(1) Revue et Gazette musicale des 27 août et 3 septembre 1854.empty  
(2) Sur le chanteur de chansonnettes comiques vers 1840, type qui a à peu près disparu aujourd’hui (la physionomie du chanteur de café-concert étant tout autre), on peut se reporter à Jérôme Paturot, où nous avons vu faire la caricature de Berlioz comme chef d’orchestre des festivals et critique de sa propre musique ; et de même le chanteur mondain de chansonnettes comiques, figurant dans un autre chapitre, est certainement Levassor, l’interprète du Postillon de Madame Ablou.empty  
(3) Voir ci-dessus : Berlioz directeur de concerts symphoniques, Ménestrel du 19 mars 1910.empty

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emptyLe Ménestrel, 9 Septembre 1911, p. 283

(Suite.)

    Pour rendre un compte exact de la manière dont s’effectua l’élection de Berlioz, nous ne saurions mieux faire que de puiser à la source même, c’est-à-dire dans les procès-verbaux de l’Académie des Beaux-Arts. Nous y transcrivons textuellement ce qui se rapporte à notre sujet (1).

Séance du samedi 7 juin 1856.

L’ordre du jour appelle la lecture des lettres des candidats à la place vacante dans la section de composition musicale par suite du décès de M. Ad. Adam.

Ces lettres sont lues dans l’ordre suivant, qui est l’ordre alphabétique :

1. M. Bazin. — 2. M. Berlioz. — 3. M. Boieldieu (fils). — 4. M. Félicien David. — 5. M. Elwart. — 6. M. Gounod. — 7. M. Leborne. — 8. M. Niedermeyer. — 9. M. Panseron. — 10. M. Vogel.

    Ainsi, les compétitions furent nombreuses. De nouvelles candidatures avaient surgi, dont deux étaient celles de futurs élus qui prirent rang dès ce jour : Gounod et Bazin.

    Le classement fut fait à la séance suivante :

Séance extraordinaire du mercredi 11 juin 1856 (au lieu du samedi 14, baptême du prince impérial)

M. Carafa, au nom de la section de composition musicale (2), présente la liste des candidats, qu’elle a placés dans l’ordre suivant : 1° M. Berlioz ; 2° M. Félicien David ; 3° M. Niedermeyer ; 4° M. Gounod ; 5°, ex-œquo, MM. Leborne et Panseron ; 6° M. Bazin.

Personne ne demandant la parole, l’Académie procède au scrutin pour l’adjonction de nouveaux noms à la liste présentée par la section.

L’Académie ajoute successivement, au scrutin secret et à la majorité absolue des suffrages, les noms de MM. Elwart, Vogel et Ad. Boieldieu.

Séance du samedi 21 juin 1856.

L’Académie procède au scrutin. Le nombre des votants est de 37 ; majorité, 19. Au quatrième tour de scrutin. M. Hector Berlioz ayant réuni la majorité absolue des suffrages, M. le Président le déclare élu. Cette élection sera transmise à M. le Ministre de l’Instruction publique pour être soumise à l’approbation de l’empereur.

    Il est singulier que le procès-verbal ne fournisse pas plus de renseignements sur les scrutins successifs. C’est aux journaux qu’il nous faut demander ces détails. La Gazette musicale (du 22 juin) les donne ainsi qu’il suit :

Au premier tour de scrutin. Berlioz a réuni 13 suffrages, Panseron 7, Félicien David 5, Niedermeyer 5, Gounod 5, Leborne 1, Vogel 1. — Au second tour, Berlioz 13, Gounod 6, Panseron 5, Niedermeyer 6, Leborne 1. Au troisième tour, Berlioz 18, Panseron 5, Niedermeyer 6, Gounod 5, David 4. — Au quatrième et dernier tour : Berlioz 19, Niedermeyer 6, Gounod 6, Panseron 2.

    Berlioz constate de son côté, dans une lettre, que les autres candidats « ont toujours été tenus à distance de huit voix d’abord et enfin de quatorze (3).

    Il était temps que Berlioz passât, car si l’un de ses contemporains — Niedermeyer ou Félicien David — eût été nommé, il n’aurait probablement jamais été membre de l’Institut. En effet, il ne se produisit plus avant sa mort qu’une seule vacance, celle du fauteuil de Clapisson, en 1866, dont la succession échut à Gounod. Et si, en 1866, Gounod se fût trouvé en compétition avec Berlioz, qui nous dit si l’auteur des Troyens aurait été élu ?...

    Donc, le sort lui fut, une fois en sa vie, favorable. Il eut une grande joie de cette admission au nombre des Immortels, bien qu’il en parlât d’un air détaché. On le voit, dans ses lettres, répondre aux compliments sur un ton de modestie assez comique quand on se remémore son style habituel ; si parfois un correspondant, voulant le prendre par son faible, a risqué quelque boutade irrespectueuse pour le docte corps en même temps que flatteuse pour l’élu, — par exemple que Berlioz a fait bien de l’honneur à l’Académie en acceptant d’y prendre place, ou que c’est bien étonnant qu’on l’ait nommé, ou quelque autre formule également peu inédite, — il sait prendre tout de suite l’attitude qui convient pour dire qu’il ne saurait entendre...

    Notons aussi cette confidence d’une des raisons de sa satisfaction, exprimée par ce cri du cœur d’accent tout prosaïque : « Quinze cents francs !... »

    Il a déclaré, dans ses Mémoires, n’avoir jamais eu avec ses confrères « que des relations amicales et de tout point charmantes ». Dans ses lettres, il fait exception pour le seul Carafa : non qu’ils eussent l’un envers l’autre une attitude hostile ; il constate seulement qu’ils vivaient côte à côte comme si, pour chacun, le voisin n’eût pas existé. Il ajoute avec tranquillité : « Quand je prends la parole de temps en temps, les observations que je fais sur nos usages académiques sont assez inutiles et restent sans résultats. » De fait, ce style, qui est celui de la Postface des Mémoires, contraste assez fortement avec celui des chapitres du même livre consacrés au concours de l’Institut, — de même que le Berlioz de 1864 n’est plus tout à fait celui de 1830. Mais il est bien vrai que s’il risqua parfois en séance, fût-ce en des termes plus modérés, quelques-unes des observations qu’il soutenait jadis avec le bouillonnement de son ardeur juvénile, il n’aboutit à aucun résultat, et que l’Académie subsista, tant qu’il en fut membre, et reste encore aujourd’hui, exactement pareille à ce qu’elle était lorsqu’il lui présentait des cantates. C’est sans doute cette immutabilité qui fait sa force.

    Berlioz fut donc assidu aux séances où il eut à juger des peintres, sculpteurs, architectes et graveurs, tout aussi bien qu’à celles où les graveurs, architectes, sculpteurs et peintres jugèrent des musiciens. Il convient d’observer que dans la période de douze années durant laquelle s’exerça cette juridiction d’art, il eut la bonne fortune de trouver, parmi les concurrents au prix de Rome, de tout autres gens que ceux qui avaient été en compétition avec lui dans sa carrière antérieure. Point n’est besoin de citer des noms pour rappeler que, parmi les musiciens qui devinrent les hôtes de la villa Médicis entre 1856 et l868 (4), plusieurs furent de ceux qui ont porté le plus hautement après lui le drapeau de l’école française, et sont entrés à leur tour à l’Institut. Il en est un, même, qui ne fut jugé digne d’être couronné que par un laurier secondaire, tandis que l’heureux concurrent que l’aréopage lui préféra n’eut peut-être pas (la suite de sa carrière l’a prouvé) un mérite très supérieur à celui des émules de Berlioz que nous avons nommés en leur temps. Tout n’est-il pas éternel recommencement ? Au reste, cette anomalie ne souleva (bien que c’en pût être le lieu) aucune réclamation de la nature de celles que Berlioz avait fulminées contre les pratiques de l’académie, alors que les membres de la section musicale étaient Cherubini, Catel, Berton, Boieldieu et Auber.

    Une circonstance va montrer pourtant qu’il avait peine à se plier aux coutumes académiques et à prendre le ton qui convenait. En 1861, ses confrères, qui connaissaient bien ses mérites littéraires, lui proposèrent de faire une lecture à la séance publique annuelle. Il écrivit dans ce but, de Bade, une « Lettre à MM. les Membres de l’Académie des Beaux Arts », où il parlait de tout un peu : des festivals de Bade, de sa névralgie, de Paul de Kock, d’Habeneck et des libertés que ce célèbre chef d’orchestre se permettait avec les chefs-d’œuvre, citant des vers encore inédits de Béatrice et Bénédict, entremêlant le tout de quelques-unes de ces facéties qui lui étaient familières et qu’il qualifiait volontiers du nom de calembredaines : par exemple, à propos d’un chef d’orchestre (lui-même) résolu à défendre l’intégrité de l’œuvre d’art contre l’interprète qui voudrait la profaner par des infidélités volontaires : « Il n’est pas partisan du suicide, proclamait-il, mais s’il avait un pistolet à la main, à coup sûr il lui brûlerait la cervelle... » Evidemment, cela n’était pas académique, et l’on ne saurait s’étonner que l’article (car c’est un simple feuilleton), au lieu d’être imprimé chez Firmin-Didot, dans les cahiers à couverture verte portant sur le titre la tête de Minerve, ait été inséré simplement dans A travers chants, accompagné de cette note : « La lettre a paru d’un style trop en dehors des habitudes académiques et n’a pas été lue en séance publique. »

___________________________________

(1) Nous devons la communication de ces documents, lesquels ne sont pas publics, à l’obligeance de M. Barthélémy, secrétaire-rédacteur à l’Institut.empty  
(2) N’est-il pas piquant que ce soit Carafa qui ait été chargé de parler au nom de ses collègues pour lire la liste présentant en première ligne son plus intime ennemi !empty  
(3) Lettre du 24 juin 1856 de Berlioz à son oncle Marmion [CG no. 2144]. — Le calcul des différences des voix obtenues n’est pas parfaitement conforme aux indications précédentes. Il eût fallu dire « de six voix d’abord et enfin de treize ».empty  
(4) Il advint qu’à cette époque une réforme momentanée des conditions des concours de Rome priva l’Académie des Beaux-Arts du droit exclusif de décerner les prix : cette fonction fut dévolue à des commissions, renouvelées annuellement, dont les membres de chaque section de l’Institut correspondant à la nature du concours ne manquèrent d’ailleurs jamais de faire partie. Cette réforme constituait un succès pour Berlioz, qui avait toujours protesté contre le jugement des musiciens par les peintres, sculpteurs, etc. Il est vrai que ceux-ci étaient remplacés surtout par des fonctionnaires. Était-ce un progrès ?empty

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emptyLe Ménestrel, 16 Septembre 1911, p. 291-292

(Suite.)

    Vers ce temps-là se place un épisode assez inattendu : Berlioz faillit devenir secrétaire perpétuel. Halévy était mort le 17 mars 1862 ; il fallut pourvoir à son remplacement. A cette occasion il se produisit certains échanges de vues, qui ont eu leur petite importance dans l’histoire de l’Institut, et auxquels Berlioz fut mêlé comme on va le voir.

    A l’origine de l’Académie des Beaux-Arts, le secrétaire perpétuel était comme une sorte de fonctionnaire d’ordre supérieur, qui était pris au dehors. Quatremère de Quincy, Raoul Rochette étaient des écrivains d’art distingués ; mais avant leur élection, ni l’un ni l’autre n’avait fait partie de l’Académie, même comme membre libre. A l’époque contemporaine au contraire, c’est dans la classe des membres libres qu’ont toujours été choisis, depuis cinquante ans, les secrétaires perpétuels : le vicomte H. Delaborde, G. Larroumet, M. Henri Roujon. Une seule fois un membre d’une des sections actives remplit cette fonction, et ce ne fut ni un peintre, ni un sculpteur, ni un architecte, ni un graveur : ce fut un musicien, Halévy. La tradition d’élire à cette place un artiste suffisamment lettré pour l’occuper devait-elle se continuer ? Telle fut la question qui se posa, à ce moment.

    Ils n’étaient pas nombreux, ceux qui réunissaient ces conditions. Trois noms seulement furent mis en avant, dont deux musiciens : Berlioz et Reber ; en outre, un architecte, Gilbert. Les deux derniers ne se sentirent d’ailleurs pas prêts à assumer des fonctions si délicates ; dès avant le jour de la discussion des titres, ils retirèrent leur candidature. Il ne resta donc plus, pour représenter l’Académie, que le seul Berlioz, et certes sa notoriété de littérateur était un titre éminent pour le recommander à la confiance de ses collègues.

    Mais, en dehors de l’Académie, d’autres candidatures avaient surgi ; celle de Beulé, qui était membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et celles de Léon Halévy et de Ravaisson.

    Un débat s’éleva donc, à la séance du 5 avril 1862, pour discuter la question de principe : si le secrétaire perpétuel devait être nécessairement membre de l’Académie, ou s’il pouvait être pris hors de son sein. La majorité inclina vers cette dernière manière de voir, sans d’ailleurs préjuger en faveur duquel de ces deux partis elle se rangerait définitivement, et, les candidatures Gilbert et Reber ayant été retirées, elle présenta une liste de quatre candidats, dans l’ordre suivant : 1, Ravaisson ; 2, Léon Halévy ; 3, Beulé ; 4, Berlioz.

    Au cours de cette séance, Berlioz intervint, ainsi qu’on va le voir par cet extrait du procès-verbal :

M. Berlioz demande la parole. Il dit qu’il s’est présenté sur l’invitation de plusieurs de ses confrères, que leurs propos bienveillants et le désir manifesté par la compagnie de choisir un secrétaire dans son sein lui avaient fait croire que sa candidature répondrait au vœu de l’Académie. Mais il lui semble voir qu’il s’était trompé et il est prêt à retirer sa candidature.

Il est répondu à M. Berlioz que sa candidature est loin d’avoir été rejetée, puisque son nom se trouve sur la liste de la commission.

Sur l’invitation de plusieurs membres, M. Berlioz maintient sa candidature (1).

    Le samedi suivant, 12 avril, l’élection donna lieu à quatre tours de scrutin :

Nombre des votants, 36 ; majorité absolue, 19. 
1er tour, Beulé, 16 voix ; Berlioz, 10 ; Léon Halévy, 6 ; Ravaisson, 4.
2e tour, Beulé, 14 ; Berlioz, 14 ; Léon Halévy, 4 ; Ravaisson, 4.
3e tour, Beulé, 17 ; Berlioz, 13 ; Léon Halévy, 4 ; Ravaisson, 2.
4e tour, Beulé. 19 ; Berlioz, 14 ; Léon Halévy, 3 (2).

    L’on voit que Berlioz, candidat de ceux qui voulaient que le secrétaire perpétuel fût pris dans l’Académie, ne fut pas loin de faire triompher ce principe en sa personne, puisqu’au second tour de scrutin il était à égalité de voix avec son principal concurrent.

    Lui-même, dans une lettre intime, a commenté l’incideut en ces termes judicieux, et qui semblent exprimer très sincèrement le fond de sa pensée :

J’ai refusé deux fois de me mettre sur les rangs. J’avais même promis ma voix à M. Beulé, qui était protégé par l’Impératrice et par le ministre d’État. Puis, quand ceux de mes confrères qui me désiraient m’ont enfin décidé, un trop grand nombre d’autres s’étaient engagés avec M. Beulé et ne pouvaient plus retirer leur parole. En outre, je m’effrayais excessivement de la tyrannie des fonctions de secrétaire perpétuel. Me rendre ainsi esclave pour le reste de ma vie ! cela me faisait trembler à tel point que, lorsque j’ai vu mon concurrent nommé, je n’ai pu m’empêcher de pousser un soupir d’allégement ; je redevenais libre ! (3).

    Il resta donc simple membre de la section musicale, n’habita pas l’entresol du Palais Mazarin et continua à vivre rue de Calais jusqu’à sa mort. Peu à peu l’Institut fut le seul endroit vers lequel il dirigea ses pas. Dans le courant de 1868, il écrivait à sa vieille amie, Mme Estelle Fornier : « Ma vie est uniforme ; ma belle-mère m’accompagne presque partout. Quand je sors, c’est en voiture et elle me donne le bras ; je vais tous les samedis à l’Institut signer le livre de présence, après quoi je m’en vais. Je ne peux pas rester à la séance (4) ».

    Ernest Legouvé nous a conservé un souvenir de son dernier acte d’académicien, — en l’enjolivant un peu. Il raconte, en présentant le fait comme un trait « d’héroïsme », que Charles Blanc, candidat à un fauteuil de membre libre, l’avait, lors de la visite obligatoire, « trouvé mourant ». Par discrétion il voulut se retirer ; mais Berlioz, qui se rappelait avoir reçu de lui un service en 1848, le retint, disant : « Mes jours sont comptés ; mon médecin m’en a même dit le compte ; mais l’élection a lieu le 16, j’ai le temps... » Le moment venu, poursuit notre auteur, Berlioz « se fit porter à l’Académie, et quinze jours après il était mort (5) ». Nous reconnaissons là un effet de l’optimisme inné du bon Legouvé, à qui il ne suffit jamais de dire les choses telles qu’elles sont. Sans aucun doute, Berlioz fit acte de reconnaissance et de bonne confraternité en allant voter pour Charles Blanc, ce qui n’eut pas lieu « le 16 », mais le 25 novembre 1868, et non pas quinze jours, mais trois mois et demi avant sa mort ; mais il serait excessif de prétendre qu’il fit pour cela un effort inaccoutumé, car cette séance même ne fut pas la dernière à laquelle il ait assisté, et on le vit reparaître plusieurs fois encore à l’Institut pendant les six semaines qui suivirent, et jusqu’au commencement de 1869.

    Les registres de l’Académie vont nous apporter les derniers témoignages de l’activité de Berlioz et de sa présence à côté de ses confrères. Il avait assisté à la séance du 10 octobre 1868. Sans doute subit-il après cette date une recrudescence de la maladie, car son nom est absent des procès-verbaux jusqu’au 25 novembre, et c’est précisément là la période où Charles Blanc dut lui faire sa visite. Par exemple, le jour de l’élection il est fidèle à sa promesse : il est inscrit le premier sur la liste des arrivants à la séance. Mais il était encore présent le 5 décembre, s’inscrivit dernier de la liste sur la feuille du 12 décembre, (séance publique de l’Académie des Beaux-Arts) ; enfin l’on trouve encore son nom parmi les assistants à la séance trimestrielle des cinq Académies, le 6 janvier 1869. Ce jour fut le dernier où il traversa le pont des Arts et peut-être où il sortit de sa maison.

    Il mourut le 8 mars. Le samedi suivant, 13, le président de l’Académie, après la lecture du procès-verbal, annonça « la perte du regrettable et illustre Berlioz » et leva la séance en signe de deuil.

    Les funérailles avaient eu lieu le 11. Il fut, comme il convient, escorté par ses confrères vêtus de leurs habits verts et ceints de leurs épées pacifiques. Camille Doucet, Guillaume, Ambroise Thomas, Gounod, tinrent les cordons du poêle. « L’Institut était représenté par une députation assez nombreuse », dit un compte rendu. Des témoins ont dit qu’il y avait bien une vingtaine de personnes à suivre le cortège. Au cimetière Montmartre, Guillaume, au nom de l’Institut, rendit hommage à sa mémoire; Gounod parla aussi, mais au nom de la Société des auteurs. Ernest Reyer, qui avait salué sa mort par l’article nécrologique le plus émouvant, déclara ne pas prétendre à une succession si lourde et ne se présenta pas cette année-là aux élections de l’Institut, suivant ainsi l’exemple donné par Berlioz à l’égard de Spontini, le dépassant même, puisque le premier s’était simplement incliné devant l’homme, tandis que le second allait jusqu’à s’effacer devant sa mémoire ; et si plus tard il porta le même habit d’académicien, qui lui fut offert comme un touchant souvenir posthume, ce ne fut qu’après un assez long intervalle durant lequel la place fut occupée par un autre.

    Son successeur immédiat fut Félicien David. Celui-ci lut son éloge funèbre le 30 juillet 1870. On dut l’écouter un peu distraitement : la guerre était commencée, la pensée était ailleurs. Il dit : « Les travaux des maîtres lui ont servi de guides ; toujours il s’est efforcé d’atteindre à leur hauteur, et il y est arrivé quelquefois. » Il fit l’éloge de ses écrits littéraires, énuméra les titres de ses principales compositions et conta quelques anecdotes, généralement connues. Il déclara que la Damnation de Faust est une œuvre où, parmi des beautés de divers genres, « on admire à chaque pas des effets d’instrumentation entièrement nouveaux » et qu’ « il serait à désirer que l’œuvre fût exécutée tout entière, et que le public parisien eût l’occasion de juger ce grand ouvrage en dernier ressort » (6). Ce dernier vœu fut accompli, sans doute, au delà de toutes les espérances de Félicien David.

    Quinze ans plus tard, enfin, quand la statue de Berlioz fut inaugurée à Paris, le vicomte H. Delaborde, secrétaire perpétuel, l’architecte Garnier et Ernest Reyer apportèrent à ses pieds l’hommage de l’Institut ; le dernier, fidèle entre tous, ne manqua pas de répéter le sien dans toute occasion analogue, soit à la Côte-Saint-André, soit à Grenoble. Bref, les honneurs académiques rendus à Berlioz ont été complets ; et tout est ainsi pour le mieux, puisque de cette manière l’Académie des beaux-arts n’a pas eu à s’appliquer à elle-même le vers qu’on lit dans une salle voisine de celle de ses séances :

Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre.

___________________________________

(1) Procès-verbaux des séances de l’Académie des Beaux-Arts.empty 
(2) Revue et Gazette musicale du 13 avril 1862.empty
(3) Lettre de Berlioz à sa nièce Joséphine Suat, du 19 avril 1862 (inédite) [CG no. 2608].empty
(4) Une page d’amour romantique, p. 56, lettre non datée, mais faisant allusion à des événements du printemps de 1868 [CG no. 3363, 14 juin 1868].empty
(5) E. LEGOUVÉ, Soixante ans de souvenirs, t. II, pages 167-168.empty
(6) Notice sur Hector Berlioz par M. Félicien David, lue dans la séance du 30 juillet 1870 (Institut Impérial de France, Académie des Beaux-Arts).empty

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