Le Monde Illustré  No 116. 2 Juillet 1859 [p. 11]

 

Mémoires d’un musicien 1.

_______

L

M. de R me commande la Symphonie funèbre et triomphale. — Son exécution. — Sa popularité à Paris. 
    — Mot d’Habeneck. — Adjectif inventé pour cet ouvrage par Spontini. — Son erreur à propos du Requiem.

    En 1840, le mois de juillet approchant, le gouvernement français voulut célébrer, par de pompeuses cérémonies, le dixième anniversaire de la révolution de 1830 et la translation des restes des victimes plus ou moins héroïques des trois journées, dans le monument qui venait de leur être élevé sur la place de la Bastille. M. de R, alors ministre de l’intérieur, est, par le plus grand des hasards, ainsi que M. de Gasparin, un ami de la musique. L’idée lui vint de me faire écrire, pour la cérémonie de la translation des morts, une symphonie dont la forme et les moyens d’exécution étaient entièrement laissés à mon choix. On m’assurait pour ce travail la somme de dix mille francs, sur laquelle je devais payer les frais de copie et les exécutants.

     Je crus que le plan le plus simple, pour une œuvre pareille, serait le meilleur, et qu’une masse d’instruments à vent était seule convenable pour une symphonie destinée à être (la première fois au moins) entendue en plein air. Je voulus rappeler d’abord les combats des trois journées fatales au milieu des accents de deuil d’une marche à la fois terrible et désolée qu’on exécuterait pendant le trajet du cortége, faire entendre une sorte d’oraison funèbre ou d’adieu adressé aux morts illustres au moment de la descente des corps dans le tombeau monumental, et enfin chanter un hymne de gloire, l’Apothéose, quand, la pierre funèbre scellée, le peuple n’aurait plus devant ses yeux que la haute colonne surmontée de la Liberté aux ailes étendues et s’élançant vers le ciel, comme l’âme de ceux qui moururent pour elle.

     J’avais à peu près terminé la marche funèbre, quand le bruit se répandit que les cérémonies du mois de juillet n’auraient pas lieu. « Bon ! me dis-je, voici la contre-partie de l’histoire du Requiem ! N’allons pas plus avant ; je connais mon monde. » Et je m’arrêtai court. Mais, peu de jours après, en flânant dans Paris, je me trouvai sur le passage du ministre de l’intérieur. M. de R, m’apercevant, fit arrêter sa voiture, et, sur un signe qu’il m’adressa, je m’approchai. Il voulait savoir où j’en étais de la Symphonie. Je lui dis tout crûment le motif qui m’avait fait suspendre mon travail, en ajoutant que je me souvenais des tourments que m’avaient causés la cérémonie du maréchal Damrémont et le Requiem. « Mais le bruit qui vous a alarmé est complétement faux, me dit-il, rien n’est changé ; l’inauguration de la colonne de la Bastille, la translation des morts de juillet, tout aura lieu, et je compte sur vous. Achevez votre ouvrage au plus vite. » Malgré ma méfiance trop bien motivée, cette assertion de M. de R dissipa mes inquiétudes et je me remis à l’œuvre sur-le-champ. La marche et l’oraison funèbre terminées, le thème de l’Apothéose trouvé, je fus arrêté assez longtemps par la fanfare que je voulais faire s’élever peu à peu des profondeurs de l’orchestre jusqu’à la note aiguë par laquelle éclate le chant de l’Apothéose. J’en écrivis je ne sais combien, qui toutes me déplurent ; c’était ou vulgaire, ou trop étroit de forme, ou trop peu solennel, ou trop peu sonore, ou mal gradué. Je rêvais une sonnerie archangélique, simple, mais noble, empanachée, armée, se levant radieuse, triomphante, retentissante, immense, annonçant à la terre et au ciel l’ouverture de l’empyrée. Je m’arrêtai enfin, non sans crainte, à celle que l’on connaît, et le reste fut bientôt écrit.

    Plus tard, et après mes corrections et remaniements ordinaires, j’ajoutai à cette symphonie un orchestre d’instruments à cordes et un chœur, qui, sans être obligés, en augmentent néanmoins énormément l’effet.

     J’engageai, pour la cérémonie, une bande militaire de deux cents hommes, qu’Habeneck, cette fois encore, aurait bien voulu conduire, mais dont je me réservai prudemment la direction. Je n’avais pas oublié le tour de la tabatière.

     J’eus fort heureusement l’idée d’inviter un nombreux auditoire à la répétition générale de la Symphonie funèbre et triomphale, car le jour de la cérémonie on n’eût pu la juger. Malgré la puissance d’un pareil orchestre d’instruments à vent, pendant la marche du cortége on nous entendait peu et mal. A l’exception de ce qui fut exécuté quand nous longeâmes le boulevard Poissonnière, dont les grands arbres, encore existants alors, servaient de réflecteurs au son, tout le reste fut perdu.

     Sur la vaste place de la Bastille, ce fut pis encore ; à dix pas on ne distinguait presque rien.

     Pour m’achever, les légions de la garde nationale, impatientées de rester à la fin de la cérémonie l’arme au bras, sous un soleil brûlant, commencèrent leur défilé au bruit d’une cinquantaine de tambours, qui continuèrent à battre brutalement pendant toute l’exécution de l’Apothéose, dont en conséquence il ne surnagea pas une note. La musique est toujours ainsi respectée en France, dans les fêtes ou réjouissances publiques où l’on croit devoir la faire figurer pour l’œil.

     Mais je le savais, et la répétition générale, dans la salle Vivienne, fut ma véritable exécution. Elle produisit un effet tel, que l’entrepreneur des concerts institués dans cette salle m’engagea pour quatre soirées, où la nouvelle symphonie figura en première ligne, et qui rapportèrent beaucoup d’argent.

    En sortant d’une de ces exécutions, Habeneck, avec qui j’étais rebrouillé, je ne sais plus pourquoi, dit : « Décidément ce b*** là a de grandes idées. » Huit jours après probablement, il disait le contraire. Cette fois je n’eus point maille à partir avec le ministère, M. de R se conduisit en gentleman ; les dix mille francs me furent promptement remis. Le compte de l’orchestre et du copiste soldé, il me resta deux mille huit cents francs. C’est peu, mais le ministre était content, et le public me prouvait, à chacune des exécutions de ma nouvelle œuvre, qu’elle avait le don de lui plaire plus que toutes ses aînées et de l’exalter même jusqu’à l’extravagance. Un soir, dans la salle Vivienne, après l’Apothéose, quelques jeunes gens s’avisèrent de prendre les chaises et de les briser contre terre en poussant des cris. Le propriétaire donna immédiatement ses ordres pour qu’aux soirées suivantes on eût à empêcher la propagation de cette nouvelle manière d’applaudir.

     Au sujet de cette Symphonie exécutée longtemps après dans la salle du Conservatoire avec les deux orchestres, mais sans le chœur, Spontini m’écrivit une longue et curieuse lettre, que j’ai eu la sottise de donner à un collectionneur d’autographes, et dont je regrette de ne pouvoir ici produire une copie. Je sais seulement qu’elle commençait ainsi : « Encore sous l’impression de votre ébranlante musique, etc., etc. »

     C’est la seule fois, malgré son amitié pour moi, qu’il ait accordé des éloges à mes compositions. Il venait toujours les entendre sans m’en parler jamais. Mais non, cela lui arriva encore après une grande exécution de mon Requiem dans l’église de Saint-Eustache. Il me dit ce jour-là : « Vous avez tort de blâmer l’envoi à Rome des lauréats de l’Institut, car vous n’eussiez pas conçu un tel Requiem sans le jugement dernier de Michel-Ange. » Ce en quoi il se trompait étrangement, car cette fresque célèbre de la Chapelle Sextine n’a produit sur moi qu’un désappointement complet. J’y vois une scène de tortures infernales, mais point du tout l’assemblée suprême de l’humanité ; au reste, je ne me connais point en peinture et je suis peu sensible aux beautés de convention.

LI

Voyage et concerts à Bruxelles. — Les Belges. — Festival organisé et dirigé par moi à l’Opéra de Paris. — Cabale des amis d’Habeneck déjouée. 
      — Esclandre dans la loge de M. de G — Moyen de faire fortune. — Je pars pour l’Allemagne.

     Ce fut vers la fin de cette année (1840) que je fis ma première excursion musicale hors de France, c’est-à-dire que je commençai à donner des concerts à l’étranger. M. Snel (de Bruxelles) m’ayant invité à venir faire entendre quelques-uns de mes ouvrages dans la salle de la Grande Harmonie, où se tiennent les séances de la Société musicale de ce nom dont il était alors le directeur, je me décidai à tenter l’aventure.

     Je donnai deux concerts à Bruxelles ; l’un dans la salle de la Grande Harmonie, l’autre dans l’Église des Augustins (église depuis longtemps enlevée au culte catholique). L’une et l’autre de ces salles sont d’une sonorité excessive, et telle, que tout morceau de musique d’un mouvement un peu animé et instrumenté énergiquement y devient nécessairement confus. Les morceaux doux et lents, dans la salle de la Grande Harmonie surtout, sont les seuls dont les contours ne sont point altérés par la résonnance du local et dont l’effet reste ce qu’il doit être. Les opinions sur ma musique furent au moins aussi divergentes à Bruxelles qu’à Paris.

     Ce voyage hors frontières n’était qu’un essai. J’avais le projet de visiter l’Allemagne et de consacrer à cette excursion cinq ou six mois. Je revins donc à Paris pour m’y préparer et faire mes adieux aux Parisiens par un concert colossal dont je ruminais le plan depuis longtemps.

     M. Pillet, alors directeur de l’Opéra, ayant bien accueilli la proposition que je lui fis d’organiser dans ce théâtre un festival sous ma direction, je commençai à me mettre à l’œuvre, sans rien laisser transpirer de notre projet au dehors. La difficulté consistait à ne pas donner à Habeneck le temps d’agir hostilement. Il ne pouvait manquer de me voir de mauvais œil diriger, dans le théâtre où il était chef d’orchestre, une pareille solennité musicale, la plus grande qu’on eût encore vue à Paris. Je préparai donc en secret toute la musique nécessaire au programme que j’avais arrêté ; j’engageai des musiciens sans leur dire dans quel local le concert aurait lieu ; et quand il n’y eut plus qu’à démasquer mes batteries, j’allai prier M. Pillet d’apprendre à Habeneck que j’étais chargé de la direction de la fête. Mais il ne put s’y résoudre et me laissa l’ennui de cette démarche. En conséquence, j’écrivis au terrible chef d’orchestre ; je l’informai des dispositions que j’avais prises, d’accord avec M. Pillet, et j’ajoutai qu’étant dans l’habitude de diriger moi-même mes concerts, j’espérais ne point le blesser en conduisant également celui-ci.

     Il reçut ma lettre à l’Opéra, au milieu d’une répétition, la relut plusieurs fois, se promena longtemps sur la scène d’un air sombre, puis, prenant brusquement son parti, il descendit dans les bureaux de l’administration, où il déclara que cet arrangement lui convenait fort, puisqu’il avait le désir d’aller passer à la campagne le jour indiqué pour le concert. Mais son dépit était visible, et beaucoup de musiciens de son orchestre le partagèrent bientôt, avec d’autant plus d’énergie qu’ils savaient lui faire la cour en le manifestant. D’après mes conventions avec M. Pillet, tout cet orchestre devait fonctionner sous mes ordres, avec les musiciens du dehors que j’avais invités.

     La soirée était au bénéfice du directeur de l’Opéra, qui m’assurait seulement la somme de cinq cents francs pour mes peines, et me laissait carte blanche pour l’organisation. Les musiciens d’Habeneck étaient en conséquence tenus de prendre part à cette exécution sans être rétribués. Mais je me souvenais de ceux du Théâtre-Italien et du tour qu’ils m’avaient joué en pareille circonstance ; ma position était même cette fois bien plus critique encore à l’égard des artistes de l’Opéra. Je voyais chaque soir les conciliabules tenus dans l’orchestre pendant les entr’actes, l’agitation de tous, la froide impassibilité d’Habeneck entouré de sa garde courroucée, les furieux coups d’œil qu’on me lançait et la distribution qui se faisait sur les pupitres des numéros du journal le Charivari, dans lequel on me déchirait à belles dents. Lors donc que les répétitions durent commencer, voyant l’orage grossir, quelques-uns des séides d’Habeneck déclarant qu’ils ne marcheraient pas sans leur vieux général, je voulus obtenir de M. Pillet que les musiciens de l’Opéra fussent payés comme les externes. M. Pillet s’y refusant : « Je comprends et j’approuve les motifs de votre refus, lui dis-je, mais vous compromettez ainsi l’exécution du concert. En conséquence, j’appliquerai les cinq cents francs que vous m’accordez au payement de ceux des musiciens de l’Opéra qui ne refusent pas leur concours. — Comment, me dit M. Pillet, vous n’auriez rien pour vous, après un tel labeur qui vous exténue ! — Peu importe, il faut avant tout que cela marche, mes cinq cents francs serviront à calmer les moins mutins ; quant aux autres, veuillez ne pas user de votre autorité pour les contraindre à faire leur devoir et laissons-les bouder avec leur vieux général. »

1 La traduction et la reproduction sont réservées.

HECTOR BERLIOZ.          

 

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; 
Page Hector Berlioz: Mémoires d’un musicienLe Monde Illustré 1858-1859 créée le 15 janvier 2010; cette page ajoutée le 15 juillet 2011.

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