Le Monde Illustré  No 102. 26 Mars 1859 [p. 203]

 

Mémoires d’un musicien 1.

(Suite.)
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XLV

Représentation à bénéfice et concert au Théâtre-Italien. — Défection de l’orchestre. — Je prends ma revanche.
     — Visite de Paganini. — Son alto. — Composition d’Harold en Italie. — Je prends le parti de toujours conduire 
     les exécutions de mes ouvrages. — Une lettre anonyme.

    N’ayant plus qu’une faible ressource dans ma pension de lauréat de l’Institut, qui devait durer encore un an et demi, le ministre de l’intérieur m’ayant dispensé du voyage en Allemagne imposé par le règlement de l’Académie des beaux-arts,   .    .    .    .    .    .    .    .   je dus commencer le pénible métier de bénéficiaire, et je vins à bout, après des fatigues inouïes, d’organiser au Théâtre-Italien une représentation suivie d’un concert. Mes amis me vinrent en aide à cette occasion, entre autres Alexandre Dumas, qui toute sa vie, a été pour moi d’une cordialité parfaite.

     Le programme de la soirée se composait de la pièce d’Antony, de Dumas, jouée par Firmin et Mme Dorval, du 4e acte de l’Hamlet de Shakespeare, et d’un concert dirigé par moi, où devaient figurer la Symphonie fantastique, l’ouverture des Francs-Juges, ma cantate de Sardanapale, le concert-stuck de Weber, exécuté par cet excellent et admirable Liszt, et un chœur de Weber. On voit qu’il y avait beaucoup trop de drame et de musique, et que le concert, s’il eût fini, n’eût pu être achevé qu’à une heure du matin.

     Mais je dois ici, pour l’enseignement des jeunes artistes, et quoi qu’il m’en coûte, faire le récit exact de cette malheureuse représentation.

     Peu au courant des mœurs des musiciens de théâtre, j’avais fait avec le directeur de l’Opéra-Italien un marché, par lequel il s’obligeait à me donner sa salle et son orchestre, auquel j’adjoignis un petit nombre d’artistes de l’Opéra. C’était la plus dangereuse des combinaisons. Les musiciens, obligés par leur engagement de prendre part à l’exécution des concerts, lorsqu’on en donne dans leur théâtre, considèrent ces soirées exceptionnelles comme des corvées et n’y apportent qu’ennui et mauvais vouloir. Si, en outre, on leur adjoint des musiciens étrangers, alors payés, quand eux ne le sont pas, leur mauvaise humeur s’en augmente, et l’artiste qui donne le concert ne tarde guère à s’en ressentir.

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    Le concert commença. L’ouverture des Francs-Juges, très-médiocrement exécutée, fut néanmoins accueillie par deux salves d’applaudissements qui m’étonnèrent. Le concert-stuck de Weber, joué par Liszt avec la fougue entraînante qu’il y a toujours mise, obtint un magnifique succès. Je m’oubliai même, dans mon enthousiasme pour Liszt, jusqu’à l’embrasser en plein théâtre devant le public. Stupide inconvenance qui pouvait nous couvrir tous les deux de ridicule, et dont les spectateurs néanmoins eurent la bonté de ne point se moquer.

     Dans l’introduction instrumentale de Sardanapale, mon inexpérience dans l’art de conduire l’orchestre fut cause que les seconds violons ayant manqué une entrée, tout l’orchestre se perdit, et que je dus indiquer aux exécutants, comme point de ralliement, le dernier accord, en sautant tout le reste. Alexis Dupont chanta bien la cantate, mais le fameux incendie final, mal répété et mal rendu, produisit peu d’effet. Rien ne marchait plus ; je n’entendais que le bruit sourd des pulsations de mes artères ; il me semblait m’enfoncer en terre peu à peu. De plus, il se faisait tard, et nous avions encore à exécuter le chœur de Weber et la Symphonie fantastique tout entière. Les règlements du Théâtre-Italien, dit-on, n’obligent pas les musiciens à jouer après minuit. En conséquence, mal disposés pour moi par les raisons que l’on connaît, ils attendaient avec impatience le moment de s’échapper, quelles que dussent être les conséquences d’une aussi plate défection. Ils n’y manquèrent pas ; pendant que le chœur de Weber se chantait, ces dignes artistes disparurent tous clandestinement. Il était minuit. Les musiciens étrangers que je payais restèrent seuls à leur poste, et quand je me retournai pour commencer la Symphonie, je me vis entouré de cinq violons, de deux altos, de quatre basses et d’un trombone. Je ne savais quel parti prendre dans ma consternation. Le public ne faisait pas mine de s’en aller. Il en vint bientôt à s’impatienter et à réclamer l’exécution de la Symphonie. Je n’avais garde de commencer. Enfin, au milieu du tumulte, une voix s’étant écriée du balcon : « La Marche au supplice ! » je répondis : « Je ne puis faire exécuter la Marche au supplice par cinq violons !... Ce n’est pas ma faute, l’orchestre a disparu... j’espère que le public... » J’étais rouge de honte et d’indignation. L’assemblée alors se leva désappointée, et le concert en resta là ; et mes ennemis ne manquèrent pas de le tourner en ridicule en ajoutant que ma musique faisait fuir les musiciens...

     Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu auparavant d’exemple d’une telle action amenée par d’aussi ignobles motifs.

     Cette triste soirée me rapporta à peu près sept mille francs ; et cette somme entière disparut en quelques jours dans le gouffre d’une dette sacrée, sans le combler encore ! hélas ! je n’y parvins que plusieurs années après et en m’imposant de cruelles privations.

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    Je tentai presque aussitôt de répondre aux rumeurs hostiles qui de toutes parts s’élevaient, par un succès incontestable. J’engageai, en le payant chèrement, un orchestre de premier ordre, composé de l’élite des musiciens de Paris, parmi lesquels je pouvais compter un bon nombre d’amis, ou tout au moins de juges impartiaux de mes ouvrages. Je m’exposais beaucoup en faisant une pareille dépense, que la recette du concert pouvait fort bien ne pas couvrir. Mais il n’y avait pas à hésiter. Cette audace était indispensable, et la fortune la favorisa.

     J’eus peur de compromettre l’exécution en conduisant l’orchestre moi-même. Habeneck refusa obstinément de le diriger ; mais Girard eut l’obligeance d’accepter cette tâche et s’en acquitta on ne peut mieux. La Symphonie fantastique figurait encore dans le programme ; elle enleva d’assaut d’un bout à l’autre les applaudissements. Le succès fut complet, j’étais réhabilité. Mes musiciens (il n’y en avait pas un seul du Théâtre-Italien, cela se devine) rayonnaient de joie en quittant l’orchestre. Enfin, pour comble de bonheur, un homme, quand le public fut sorti, un homme, à la longue chevelure, à l’œil perçant, à la figure étrange et ravagée, un possédé du génie, un colosse parmi les géants, que je n’avais jamais vu, et dont le premier aspect me troubla profondément, m’attendit seul dans la salle, m’arrêta au passage pour me serrer la main, m’accabla d’éloges brûlants qui m’incendièrent le cœur et la tête : c’était Paganini !! (22 décembre 1833.)

     De ce jour-là datent mes relations avec le grand artiste qui a exercé une si heureuse influence sur ma destinée, et dont la noble générosité à mon égard a donné lieu, on saura bientôt comment, à tant de méchants et absurdes commentaires.

     Quelques semaines après le concert de réhabilitation dont je viens de parler, Paganini vint me voir. « J’ai un alto merveilleux, me dit-il, un instrument admirable de Stradivarius, et je voudrais en jouer en public. Mais je n’ai pas de musique ad hoc. Voulez-vous écrire un solo d’alto ? Je n’ai confiance qu’en vous pour ce travail. — Certes, lui répondis-je, elle me flatte plus que je ne saurais dire ; mais pour répondre à votre attente, pour faire dans une semblable composition briller comme il convient un virtuose tel que vous, il faut jouer de l’alto, et je n’en joue pas. Vous seul, ce me semble, pourriez résoudre le problème. — Non, non, j’insiste, dit Paganini, vous réussirez ; quant à moi, je suis trop souffrant en ce moment pour composer, je n’y puis songer. » 

     J’essayai donc, pour plaire à l’illustre virtuose, d’écrire un solo d’alto, mais un solo combiné avec l’orchestre de manière à ne rien enlever de son action à la masse instrumentale, bien certain que Paganini, par son incomparable puissance d’exécution, saurait toujours conserver à l’alto le rôle principal. La proposition me paraissait neuve, et bientôt un plan assez heureux se développa dans ma tête et je me passionnai pour sa réalisation. Le premier morceau était à peine écrit que Paganini voulut le voir. A l’aspect des pauses que compte l’alto dans l’allegro : « Ce n’est pas cela ! s’écria-t-il, je me tais trop longtemps là-dedans ; il faut que je joue toujours. — Je l’avais bien dit, répondis-je. C’est un concerto d’alto que vous voulez, et vous seul en ce cas pouvez bien écrire pour vous. » Paganini ne répliqua point, il parut désappointé et me quitta sans parler davantage de mon esquisse symphonique. Quelques jours après, déjà souffrant de l’affection du larynx dont il devait mourir, il partit pour Nice, d’où il revint seulement trois ans plus tard.

     Reconnaissant alors que mon plan de composition ne pouvait lui convenir, je m’appliquai à l’exécuter dans une autre intention et sans plus m’inquiéter des moyens de faire briller l’alto principal. J’imaginai d’écrire pour l’orchestre une suite de scènes, auxquelles l’alto solo se trouverait mêlé comme un personnage plus ou moins actif conservant toujours son caractère propre ; je voulus faire de l’alto, en le plaçant au milieu des poétiques souvenirs que m’avaient laissés mes pérégrinations dans les Abruzzes, une sorte de rêveur mélancolique dans le genre du Child-Harold de Byron. De là le titre de la symphonie : Harold en Italie. Ainsi que dans la Symphonie fantastique, un thème principal (le premier chant de l’alto), se reproduit dans l’œuvre entière ; mais avec cette différence que le thème de la Symphonie fantastique, l’idée fixe, s’interpose obstinément comme une idée passionnée épisodique au milieu des scènes qui lui sont étrangères et leur fait diversion, tandis que le chant d’Harold se superpose aux autres chants de l’orchestre avec lesquels il contraste par son mouvement et son caractère sans en interrompre le développement. Malgré la complexité de son tissu harmonique, je mis aussi peu de temps à composer cette symphonie que j’en ai mis en général à écrire mes autres ouvrages ; j’employai aussi un temps considérable à la retoucher. Dans la Marche des Pèlerins même, que j’avais improvisée en deux heures en rêvant un soir au coin de mon feu, j’ai, pendant plus de six ans, introduit des modifications de détail qui, je le crois, l’ont beaucoup améliorée. Telle qu’elle était alors, elle obtint un succès complet lors de sa première exécution à mon concert du 23 novembre 1834, au Conservatoire. Elle fut même redemandée à grand cris par l’auditoire. A sa deuxième exécution et vers le milieu de la seconde partie du morceau, au moment où, après une courte interruption, la sonnerie des cloches du couvent se fait entendre de nouveau, représentée par deux notes de harpe que redoublent les flûtes, les hautbois et les cors, le harpiste compta mal ses pauses et se perdit. M. Girard alors se vit obligé de dire à l’orchestre : « Le dernier accord ! » et l’on prit l’accord final en sautant les cinquante et quelques mesures qui le précèdent. Ce fut un égorgement complet. Heureusement la Marche avait été bien dite la première fois et le public ne se méprit point sur la cause du désastre à la seconde. Si l’accident fût arrivé tout d’abord, on n’eût pas manqué d’attribuer la cacophonie à l’auteur. Depuis ma défaite du Théâtre-Italien, j’avais de bonnes raison pour me méfier de mon habileté de conducteur. Ce fut donc beaucoup plus tard que je résolus de toujours conduire moi-même l’exécution de mes ouvrages. Je n’ai manqué qu’une seule fois jusqu’ici à la promesse que je m’étais faite à ce sujet, et l’on verra ce qui faillit en résulter.

     Après la première audition de cette symphonie, un journal de musique de Paris fit un article où l’on m’accablait d’invectives, et qui commençait de cette spirituelle façon : « Ha ! Ha ! Ha ! — Haro ! Haro ! — Harold ! » En outre, le lendemain de l’apparition de l’article, je reçus une lettre anonyme, dans laquelle, après un déluge d’injures plus grossières encore, on me reprochait d’être assez dépourvu de courage pour ne pas me brûler la cervelle.

1 La traduction et la reproduction sont réservées.

HECTOR BERLIOZ.          


 

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; 
Page Hector Berlioz: Mémoires d’un musicienLe Monde Illustré 1858-1859 créée le 15 janvier 2010; cette page ajoutée le 5 septembre 2011.

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