Le Monde Illustré  No 94. 29 Janvier 1859 [p. 70-71]

 

Mémoires d’un musicien 1.

(Suite.)
_______

XXV

Troisième concours à l’Institut. — On ne donne pas de premier prix. — Conversation curieuse avec Boïeldieu. — La musique qui berce.

    Le mois de juin m’ouvrit de nouveau la lice de l’Institut. J’avais bon espoir d’en finir cette fois ; de tous côtés m’arrivaient les prédictions les plus favorables. Les membres de la section de musique laissaient eux-mêmes entendre que j’obtiendrais à coup sûr le premier prix.

    D’ailleurs, je concourais, moi, lauréat du second prix, avec des élèves qui n’avaient encore obtenu aucune distinction, avec de simples bourgeois, et ma qualité de tête couronnée me donnait sur eux un grand avantage. A force de m’entendre dire que j’étais sûr de mon fait, je fis ce raisonnement malencontreux dont l’expérience ne tarda pas à me prouver la fausseté : « Puisque ces messieurs sont décidés d’avance à me donner le premier prix, je ne vois pas pourquoi je m’abstiendrais, comme l’année dernière, à écrire dans leur style et dans leur sens, au lieu de me laisser aller à mon sentiment propre et au style qui m’est naturel. Soyons sérieusement artiste et faisons une cantate distinguée. »

    Le sujet qu’on nous donna à traiter était celui de Cléopâtre, après la bataille d’Actium. La reine d’Égypte se faisait mordre par l’aspic et mourait dans les convulsions. Avant de consommer son suicide, elle adressait aux ombres des Pharaons une invocation pleine d’une religieuse terreur, leur demandant si elle, reine dissolue et criminelle, pourrait être admise dans un des tombeaux géants élevés aux mânes des souverains illustres par la gloire et par la vertu. Il y avait là une idée grandiose à exprimer. J’avais maintes fois paraphrasé musicalement dans ma pensée le monologue immortel de la Juliette de Shakespeare :

« But if when I am laid into the tomb! »

dont le sentiment se rapproche, par la terreur au moins, de celui de l’apostrophe mise par notre rimeur français dans la bouche de Cléopâtre. J’eus même la maladresse d’écrire en forme d’épigraphe sur ma partition le vers anglais que je viens de citer ; et, pour des académiciens voltairiens tels que mes juges, c’était déjà un crime irrémissible.

    Je composai donc sans peine sur ce thème un morceau qui me paraît d’un grand caractère, d’un rhythme saisissant par son étrangeté même, dont les enchaînements enharmoniques me semblent avoir une sonorité solennelle et funèbre, et dont la mélodie se déroule d’une façon dramatique dans son lent et continuel crescendo. 

    J’en ai fait, plus tard, sans y rien changer, le chœur (en unissons et octaves), intitulé Chœur d’ombres, de mon monodrame de Lélio. Je l’ai entendu, en Allemagne, dans mes concerts, j’en connais bien l’effet. Le souvenir, du reste, de ma cantate s’est effacé de ma mémoire ; mais ce morceau seul, je le crois, méritait le premier prix. En conséquence, il ne l’obtint pas. Aucune cantate, d’ailleurs, ne l’obtint. Le jury aima mieux ne point décerner de premier prix, cette année-là, que d’encourager par son suffrage un jeune compositeur chez qui se décelaient des tendances pareilles. Le lendemain de cette décision, je rencontrai Boïeldieu sur le boulevard. Je vais rapporter textuellement la conversation que nous eûmes ensemble ; elle est trop curieuse pour que j’aie pu l’oublier. En m’apercevant : « Mon Dieu, mon enfant, qu’avez-vous fait ? me dit-il. Vous aviez le prix dans la main, vous l’avez jeté à terre. — J’ai pourtant fait de mon mieux, monsieur, je vous l’atteste. — C’est justement ce que nous vous reprochons. Il ne fallait pas faire de votre mieux ; votre mieux est ennemi du bien. Comment pourrais-je approuver de telles choses, moi qui aime par-dessus tout la musique qui me berce ? — Il est assez difficile, monsieur, de faire de la musique qui vous berce, quand une reine d’Égypte, dévorée de remords et empoisonnée par la morsure d’un serpent, meurt dans des angoisses morales et physiques. — Oh ! vous saurez vous défendre, je n’en doute pas ; mais tout cela ne prouve rien ; on peut toujours être gracieux. — Oui, les gladiateurs antiques savaient mourir avec grâce ; mais Cléopâtre n’était pas si savante, ce n’était pas son état. D’ailleurs, elle ne mourut pas en public. — Vous exagérez ; nous ne vous demandions pas de lui faire chanter une contredanse. Quelle nécessité ensuite d’aller, dans votre invocation aux Pharaons, employer des harmonies aussi extraordinaires. Je ne suis pas un harmoniste, moi, et j’avoue qu’à vos accords de l’autre monde, je n’ai absolument rien compris. »

    Je baissai la tête ici, n’osant lui faire la réponse que le simple bon sens dictait : Est-ce ma faute si vous n’êtes pas harmoniste ?

    « Et puis, continua-t-il, pourquoi, dans votre accompagnement, ce rhythme qu’on n’a jamais entendu nulle part ? — Je ne croyais pas, monsieur, qu’il fallût éviter en composition l’emploi des formes nouvelles quand on a le bonheur d’en trouver et qu’elles sont à leur place. — Mais, mon cher, Mme Dabadie, qui a chanté votre cantate, est une excellente musicienne, et pourtant on voyait que, pour ne pas se tromper, elle avait besoin de tout son talent et de toute son attention. — Ma foi, j’ignorais aussi, je l’avoue, que la musique fût destinée à être exécutée sans talent et sans attention.— Bien, bien, vous ne resterez jamais court, je le sais. Adieu ; profitez de cette leçon pour l’année prochaine. En attendant, venez me voir, nous causerons ; je vous combattrai, mais en chevalier français. » 

    Boïeldieu, dans cette conversation, ne fit pourtant que résumer les idées françaises de cette époque sur l’art musical. Oui, c’est bien cela ; le gros public de Paris voulait de la musique qui berçât, même dans les situations les plus terribles, de la musique un peu dramatique, mais pas trop, claire, incolore, pure d’harmonies extraordinaires, de rhythmes insolites, de formes nouvelles, d’effets inattendus, de la musique n’exigeant de ses interprètes et de ses auditeurs ni grand talent, ni grande attention. C’était un art aimable et galant, en pantalon collant, en bottes à revers, jamais emporté ni rêveur, mais joyeux et troubadour et chevalier français de Paris.

    On voulait autre chose, il y a quelques années ; quelque chose qui ne valait guère mieux. Maintenant, on ne sait ce qu’on veut, ou plutôt je crois qu’on ne veut rien du tout.

    Où diable le bon Dieu avait-il la tête quand il m’a fait naître en ce plaisant pays de France ? Et pourtant je l’aime, ce drôle de pays, dès que je parviens à oublier l’art. Comme on s’y amuse parfois ! comme on y rit ! quelle dépense d’idées on y fait ! (en paroles du moins.) Comme on y déchire l’univers et son maître avec de jolies dents bien blanches, avec de beaux ongles d’acier poli ! Comme l’esprit y pétille ! comme on y danse sur la phrase !    .    .    .    .    .    .    .

.     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .    .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .    .

XXVI

Première lecture du Faust de Goëthe. — J’écris la Symphonie fantastique. — Inutile tentative d’exécution.

    Je dois encore signaler comme un des incidents remarquables de ma vie l’impression étrange et profonde que je reçus en lisant pour la première fois le Faust de Goëthe, traduit en français par Gérard de Nerval. Le merveilleux livre me fascina de prime abord ; je ne le quittai plus ; je le lisais sans cesse, à table, au théâtre, dans les rues, partout.

    Cette traduction en prose contenait quelques fragments versifiés, chansons, hymnes, etc. Je cédai à la tentation de les mettre en musique ; et à peine au bout de cette tâche difficile, sans avoir entendu une note de ma partition, j’eus la sottise de la faire graver à mes frais. Quelques exemplaires de cet ouvrage, publié à Paris sous le titre de Huit scènes de Faust, se répandirent ainsi. Il en parvint un entre les mains de M. Marx, le célèbre critique et théoricien de Berlin, qui eut la bonté de m’écrire à ce sujet une lettre bienveillante. Cet encouragement inespéré et venu d’Allemagne me fit grand plaisir, on peut le penser ; il ne m’abusa pas longtemps, toutefois, sur les nombreux et énormes défauts de cette œuvre, dont les idées me paraissent encore avoir de la valeur, puisque je les ai conservées en les développant tout autrement dans ma légende ( la Damnation de Faust), mais qui, en somme, était incomplète et fort mal écrite. Dès que ma conviction fut fixée sur ce point, je me hâtai de réunir tous les exemplaires des Huit scènes de Faust que je pus trouver et je les détruisis.

    Je me souviens maintenant que j’avais, à mon premier concert, fait entendre celle à six voix, intitulée Concert des Sylphes. Six élèves du Conservatoire la chantèrent ; elle ne produisit aucun effet. On trouva que cela ne signifiait rien ; l’ensemble en parut vague, froid et absolument dépourvu de chant. Ce même morceau, dix-huit ans plus tard, un peu modifié dans l’instrumentation et les modulations, est devenu la pièce favorite des divers publics de l’Europe. Il ne m’est jamais arrivé de le faire entendre à Pétersbourg, à Moscou, à Berlin, à Londres ou à Paris, sans que l’auditoire criât bis ! On en trouve maintenant le dessin parfaitement clair et la mélodie délicieuse. C’est à un chœur, il est vrai, que je l’ai confié. Ne pouvant trouver six bons chanteurs solistes, j’ai pris quatre-vingts choristes, et l’idée ressort, on en voit la forme, la couleur, et l’effet en est triplé. En général, il y a bien des compositions vocales de cette espèce qui, paralysées par la faiblesse des chanteurs, reprendraient leur éclat, retrouveraient leur charme et leur force, si on les faisait exécuter tout simplement par des choristes exercés et réunis en nombre suffisant. Là où une voix ordinaire sera détestable, cinquante voix ordinaires raviront2. Un chanteur sans âme fait paraître glacial et même absurde l’élan le plus brûlant du compositeur ; souvent la chaleur moyenne, qui réside toujours dans les masses vraiment musicales, suffit à faire briller la flamme intérieure d’une œuvre, et lui laisse la vie, quand un froid virtuose l’eût tuée.

    Immédiatement après cette composition sur Faust, et toujours sous l’influence du poëme de Goëthe, j’écrivis la Symphonie fantastique, avec beaucoup de peine pour certaines parties, avec une facilité incroyable pour d’autres. Ainsi l’adagio (scène aux champs), qui impressionne toujours si vivement le public et moi-même, me fatigua pendant plus de trois semaines ; je l’abandonnai et le repris deux ou trois fois ; la Marche au supplice, au contraire, fut écrite en une nuit. J’ai néanmoins beaucoup retouché ces deux morceaux et tous les autres du même ouvrage pendant plusieurs années.

1 La traduction et la reproduction sont réservées.
2 Exemple : la romance de Martini (Plaisir d’amour) qu’on fait chanter en chœur au Conservatoire.

HECTOR BERLIOZ.          

 

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; 
Page Hector Berlioz: Mémoires d’un musicienLe Monde Illustré 1858-1859 créée le 15 janvier 2010; cette page ajoutée le 1er juillet 2011.

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