Le Monde Illustré  No 90. 1er Janvier 1859 [p. 10]

Mémoires d’un musicien 1.

(Suite.)
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XVII

Préjugé contre les opéras écrits sur un texte italien. Son influence sur 
    l’impression que je reçois de certaines œuvres de Mozart.

    J’ai dit qu’à l’époque de mon premier concours à l’Institut, j’étais exclusivement adonné à l’étude de la grande musique dramatique ; c’est de la tragédie lyrique que j’aurais dû dire, et ce fut la raison du calme avec lequel j’admirais Mozart. Gluck et Spontini avaient seuls le pouvoir de me passionner. Or, voici la cause de ma tiédeur pour l’auteur de Don Juan. Ses deux opéras le plus souvent représentés à Paris étaient Don Juan et Figaro, mais ils y étaient chantés en langue italienne, par des Italiens et au Théâtre-Italien, et cela suffisait pour que je ne pusse me défendre d’un certain éloignement pour eux. Ces chefs-d’œuvre avaient à mes yeux le tort de paraître appartenir à l’école ultramontaine. En outre, et ceci est plus raisonnable, j’avais été choqué d’un passage du rôle de dona Anna, dans lequel Mozart a eu le malheur d’écrire une déplorable vocalise, qui fait tache dans sa lumineuse partition. Je veux parler de l’allegro de l’air de soprano (numéro 22), au second acte, air d’une tristesse profonde, où toute la poésie de l’amour se montre éplorée et en deuil, et où l’on trouve néanmoins, vers la fin du morceau, des notes ridicules et d’une inconvenance tellement choquante qu’on a peine à croire qu’elles aient pu échapper à la plume d’un pareil homme. Dona Anna semble là essuyer ses larmes et se livrer tout d’un coup à d’indécentes bouffonneries. Les paroles de ce passage sont : Forse un giorno il cielo ancora sentirà a-a-a- (ici un trait incroyable et du plus mauvais style) pietà di me. Il faut avouer que c’est une singulière façon, pour la noble fille outragée, d’exprimer l’espoir que le ciel aura un jour pitié d’elle ! Il m’était difficile de pardonner à Mozart une telle énormité. Aujourd’hui je sens que je donnerais une partie de mon sang pour effacer cette honteuse page, et quelques autres du même genre, dont on est bien forcé de reconnaître l’existence dans ses œuvres. Je ne pouvais donc que me méfier de ses doctrines dramatiques, et cela suffisait pour faire descendre à un degré voisin de zéro le thermomètre de l’enthousiasme.2

     Les magnificences religieuses de la Flûte enchantée m’avaient, il est vrai, rempli d’admiration, mais ce fut dans le pasticcio des Mystères d’Isis que je les contemplai pour la première fois, et je ne pus que plus tard, à la bibliothèque du Conservatoire, connaître la partition originale et la comparer au misérable pot-pourri français qu’on exécutait à l’Opéra. L’œuvre dramatique de ce grand compositeur m’avait, on le voit, été mal présentée dans son ensemble, et c’est plusieurs années après seulement, que, grâce à des circonstances moins défavorables, je pus en goûter le charme et la suave perfection.

XVIII

Apparition de Shakespeare. — Léthargie morale. —  Mon premier concert. — Opposition
    comique de Chérubini. — Sa défaite. —  Premier serpent à sonnettes.

    Je touche ici au plus grand drame de ma vie. Je n’en raconterai point toutes les douloureuses péripéties. Je me bornerai à dire ceci : Un théâtre anglais vint donner à Paris des représentations des drames de Shakespeare alors complétement inconnus au public français. J’assistai à la première représentation d’Hamlet à l’Odéon.

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    Shakespeare, en tombant ainsi sur moi à l’improviste me foudroya. Son éclair, en m’ouvrant le ciel de l’art avec un fracas sublime, m’en illumina les plus lointaines profondeurs. Je reconnus la vraie grandeur, la vraie beauté, la vraie vérité dramatiques. Je mesurai en même temps l’immense ridicule des idées répandues en France sur Shakespeare par Voltaire,

             « ……. Ce singe de génie.
« Chez l’homme en mission par le diable envoyé 3, »

et la pitoyable mesquinerie de notre vieille poétique de pédagogues et de frères ignorantins. Je vis..... je compris.... je sentis que j’étais vivant et qu’il fallait me lever et marcher.

     Mais la secousse avait été trop forte, et je fus longtemps à m’en remettre. A un chagrin intense, profond, insurmontable, vint se joindre un état nerveux, pour ainsi dire maladif, dont un grand écrivain physiologiste pourrait seul donner une idée approximative. Je perdis avec le sommeil la vivacité d’esprit de la veille, et le goût de mes études favorites, et la possibilité de travailler. J’errais sans but dans les rues de Paris et dans les plaines des environs. A force de fatiguer mon corps, je me souviens d’avoir obtenu, pendant cette longue période de souffrances, seulement quatre sommeils profonds semblables à la mort : une nuit sur des gerbes, dans un champ, près de Villejuif ; un jour dans une prairie aux environs de Sceaux ; une autre fois dans la neige, sur le bord de la Seine gelée, près de Neuilly ; et, enfin, sur une table du café du Cardinal, au coin du boulevard des Italiens et de la rue Richelieu, où je dormis cinq heures, au grand effroi des garçons qui n’osaient m’approcher dans la crainte de me trouver mort.

     Ce fut en rentrant chez moi, à la suite d’une de ces excursions où j’avais l’air d’être à la recherche de mon âme, que, trouvant ouvert sur ma table le volume des Mélodies irlandaises, de Th. Moore, mes yeux tombèrent sur celle qui commence par ces mots : « Quand celui qui t’adore » (When he who adores thee). Je pris la plume, et tout d’un trait, au milieu des sanglots qui soulevaient ma poitrine, j’écrivis la musique de ce déchirant adieu, qu’on trouve sous le titre d’Élégie, à la fin de mon recueil intitulé : Irlande

    Je crois que j’ai rarement pu atteindre à une aussi poignante vérité d’accents mélodiques plongés dans un tel orage de sinistres harmonies. Ce morceau est immensément difficile à chanter et à accompagner ; il faut, pour le rendre dans son vrai sens, c’est-à-dire, pour faire renaître, plus ou moins affaibli, le désespoir sombre, fier et tendre, que Moore dut ressentir en écrivant ses vers et que j’éprouvais en les inondant de ma musique, il faut deux habiles artistes4, un chanteur surtout, doué d’une voix sympathique et d’une excessive sensibilité. L’entendre médiocrement interpréter serait pour moi une douleur inexprimable. Pour ne pas m’y exposer, depuis vingt ans qu’il existe, je n’ai proposé à personne de me le chanter. Une seule fois Alizard, l’ayant aperçu chez moi, l’essaya sans accompagnement, en le transposant (en si) pour sa voix de basse, et me bouleversa tellement, qu’au milieu je l’interrompis en le priant de cesser. Il le comprenait, je vis qu’il le chanterait tout à fait bien ; cela me donna l’idée d’instrumenter pour l’orchestre l’accompagnement de piano. Puis, réfléchissant que de semblables compositions ne sont pas faites pour le gros public des concerts et que ce serait une profanation de les exposer à son indifférence, je suspendis mon travail et brûlai ce que j’avais déjà mis en partition.

     Le bonheur veut que cette traduction en prose française soit si fidèle que j’aie pu adapter plus tard sous ma musique les vers anglais de Moore. Si jamais cette élégie est connue en Angleterre et en Allemagne, elle y trouvera peut-être quelques rares sympathies ; les cœurs déchirés s’y reconnaîtront. Un tel morceau est incompréhensible pour la plupart des Français, et absurde et insensé pour des Italiens.

     En sortant de la représentation d’Hamlet, épouvanté de ce que j’avais ressenti, je m’étais promis formellement de ne pas m’exposer de nouveau à la flamme shakespearienne. Le lendemain, on afficha Romeo and Juliet..... J’avais mes entrées à l’orchestre de l’Odéon ; eh bien, dans la crainte que de nouveaux ordres donnés au concierge du théâtre ne vinssent m’empêcher de m’y introduire comme à l’ordinaire, aussitôt après avoir vu l’annonce du redoutable drame, je courus au bureau de location acheter une stalle pour m’assurer ainsi doublement de mon entrée. Il n’en fallait pas tant pour m’achever.

     Après la mélancolie, les navrantes douleurs, l’amour éploré, les ironies cruelles, les noires méditations, les brisements de cœur, la folie, les larmes, les deuils, les catastrophes, les sinistres hasards d’Hamlet, après les sombres nuages, les vents glacés du Danemarck, m’exposer à l’ardent soleil, aux nuits embaumées de l’Italie, assister au spectacle de cet amour prompt comme la pensée, brûlant comme la lave, impérieux, irrésistible, immense, et pur et beau comme le sourire des anges, à ces scènes furieuses de vengeance, à ces étreintes éperdues, à ces luttes désespérées de l’amour et de la mort, c’était trop. Aussi, dès le troisième acte, tombant brisé à genoux sur un siége placé devant moi, respirant à peine, et souffrant comme si une main de fer m’eût étreint le cœur, je me dis avec une entière conviction : Ah ! je suis perdu. Il faut ajouter que je ne savais pas alors un seul mot d’anglais, que je n’entrevoyais Shakespeare qu’à travers des brouillards de la traduction de Letourneur, et que je n’apercevais point, en conséquence, la trame poétique qui enveloppe comme un réseau d’or ses merveilleuses créations. J’ai le malheur qu’il en soit encore à peu près de même aujourd’hui. Il est bien plus difficile à un Français de sonder les profondeurs du style de Shakespeare qu’à un Anglais de sentir les finesses et l’originalité de celui de La Fontaine et de Molière. Nos deux poëtes sont de riches continents, Shakespeare est un monde. Mais le jeu des acteurs, la succession des scènes, la pantomime et l’accent des voix, signifiaient pour moi davantage et m’imprégnaient des idées et des passions shakespeariennes mille fois plus que les mots de ma pâle et infidèle traduction.

1 La traduction et la reproduction sont réservées. 
2 Je trouve même l’épithète de honteuse insuffisante pour flétrir ce passage. Mozart a commis là contre la passion, contre le sentiment, contre le bon goût et le bon sens, un des crimes les plus odieux et les plus insensés que l’on puisse citer dans l’histoire de l’art.
3 Victor-Hugo, Chants du crépuscule.
4 Pischek s’accompagnant lui-même réaliserait l’idéal de l’exécution de cette élégie.

HECTOR BERLIOZ.          

 

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; 
Page Hector Berlioz: Mémoires d’un musicienLe Monde Illustré 1858-1859 créée le 15 janvier 2010; cette page ajoutée le 15 juin 2011.

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