Le Monde Illustré  No 81. 30 Octobre 1858 [p. 278-279]

 

Mémoires d’un musicien 1.

(Suite.)
_______

VII

Paris ... 1848.               

    Un premier opéra. — M. Andrieux. — Une première messe. — M. de Chateaubriand.

    Quelques mois après mon admission parmi les élèves particuliers de Lesueur (je ne faisais pas encore partie de ceux du Conservatoire), je me mis en tête d’écrire un opéra. Le cours de littérature d’Andrieux que je suivais alors assidûment me fit penser à ce spirituel vieillard, et j’eus la singulière idée de m’adresser à lui pour le livret. Je ne sais ce que je lui écrivis à ce sujet, mais voici sa réponse. 

     » Votre lettre m’a vivement intéressé ; l’ardeur que vous montrez pour le bel art que vous cultivez vous y garantit des succès ; je vous les souhaite de tout mon cœur, et je voudrais contribuer à vous les faire obtenir. Mais l’occupation que vous me proposez n’est plus de mon âge ; mes idées et mes études sont tournées ailleurs ; je vous paraîtrais un barbare, si je vous disais combien il y a d’années que je n’ai mis le pied ni à l’Opéra ni à Feydeau. J’ai soixante-quatre ans ; il me conviendrait mal de vouloir faire des vers d’amour, et en fait de musique je ne dois plus guère songer qu’à la messe de Requiem. Je regrette que vous ne soyez pas venu trente ou quarante ans plus tôt, ou moi plus tard. Nous aurions pu travailler ensemble. Agréez mes excuses qui ne sont que trop bonnes et mes sincères et affectueuses salutations.

» ANDRIEUX.

                                    » Ce 17 juin 1823.  »

    Découragé par ce premier échec auprès d’une célébrité littéraire, j’eus recours modestement à G***, qui se piquait un peu de poésie. Je lui demandai (admirez ma candeur) de me dramatiser l’Estelle de Florian. Il s’y décida et je mis son œuvre en musique. Personne, fort heureusement, n’entendit jamais rien de cette composition suggérée par mes souvenirs de . . . . . Souvenirs impuissants ! car ma partition fut aussi ridicule, pour ne pas dire plus, que la pièce et les vers de G***. 

    A cette œuvre d’un rose tendre succéda une scène fort sombre, au contraire, empruntée au drame de Saurin (Béverley ou le Joueur). Je me passionnai sérieusement pour ce fragment de musique violente écrit pour voix de basse avec orchestre, et que j’eusse voulu entendre chanter à [par?] Dérivis, au talent duquel il me paraissait convenir. Le difficile était de découvrir une occasion favorable pour le faire exécuter. Je crus l’avoir trouvée en voyant annoncée au Théâtre-Français une représentation au bénéfice de Talma, où figurait Athalie avec les chœurs de Gossec. — Puisqu’il y a des chœurs, me dis-je, il y aura aussi un orchestre pour les accompagner, ma scène est d’une exécution facile, et si Talma veut l’introduire dans son programme, certes, Dérivis ne lui refusera pas de la chanter. Allons chez Talma ! — mais l’idée seule de parler au grand tragédien, de voir Néron face à face, me troublait au dernier point. En approchant de sa maison je sentais un battement de cœur de mauvais augure. J’arrive : à l’aspect de sa porte je commence à trembler ; je m’arrête sur le seuil, dans une incroyable perplexité. Oserai-je aller plus avant ?... renoncerai-je à mon projet ? Deux fois je lève le bras pour saisir le cordon de la sonnette, deux fois mon bras retombe... le rouge me monte au visage, les oreilles me tintent, j’ai de véritables éblouissements. Enfin la timidité l’emporte et, sacrifiant toutes mes espérances, je m’éloigne ou plutôt je m’enfuis à grands pas.

     Qui comprendra cela ?... un jeune enthousiaste à peine civilisé, tel que j’étais alors.

    Un peu plus tard, M. Masson, maître de chapelle de l’église de Saint-Roch, me proposa d’écrire une messe solennelle, qu’il ferait exécuter, disait-il, dans cette église, le jour des saints Innocents, fête patronale des enfants de chœur. Nous devions avoir cent musiciens de choix à l’orchestre, un chœur plus nombreux encore ; on étudierait les parties de chant pendant un mois ; la copie ne me coûterait rien, ce travail serait fait gratuitement et avec soin par les enfants de chœur de Saint-Roch, etc., etc. Je me mis donc, plein d’ardeur, à écrire cette messe, dont le style, avec sa coloration inégale et en quelque sorte accidentelle, ne fut qu’une imitation maladroite du style de Lesueur. Ainsi que la plupart des maîtres, celui-ci, dans l’examen qu’il fit de ma partition, approuva surtout les passages où sa manière était le plus fidèlement reproduite. A peine terminé, je mis le manuscrit entre les mains de M. Masson, qui en confia la copie et l’étude à ses jeunes élèves. Il me jurait toujours ses grands dieux que l’exécution serait pompeuse et excellente. Il nous manquait seulement un habile chef d’orchestre, ni lui ni moi n’ayant l’habitude de diriger d’aussi grandes masses de voix et d’instruments. M. Valentino était alors à la tête de l’orchestre de l’Opéra, il aspirait à l’honneur d’avoir aussi sous ses ordres celui de la chapelle royale. Il n’aurait garde, sans doute, de rien refuser à mon maître, qui était surintendant2 de cette chapelle. En effet, une lettre de Lesueur que je lui portai le décida, malgré sa défiance des moyens d’exécution dont je pourrais disposer, à me promettre son concours. Le jour de la répétition générale arriva, et, nos grandes masses vocales et instrumentales réunies, il se trouva que nous avions pour tout bien vingt choristes, dont quinze ténors et cinq basses, douze enfants, neuf violons, un alto, un hautbois, un cor et un basson. On juge de mon désespoir et de ma honte en offrant à Valentino, à ce chef renommé d’un des premiers orchestres du monde, une telle phalange musicale ! « Soyez tranquilles, disait toujours maître Masson, il ne manquera personne demain à l’exécution. Répétons ! répétons ! » Valentino résigné donne le signal, on commence ; mais, après quelques instants, il faut s’arrêter à cause des innombrables fautes de copie que chacun signale dans les parties. Ici on a oublié d’écrire les bémols et les dièzes à la clef, là il manque dix pauses, plus loin on a omis trente mesures. C’est un gâchis à ne pas se reconnaître ; je souffre tous les tourments de l’enfer ; et nous devons enfin renoncer absolument, pour cette fois, à réaliser mon rêve si longtemps caressé d’une exécution à grand orchestre.

     Cette leçon au moins ne fut pas perdue. Le peu que j’avais entendu de ma composition malheureuse m’ayant fait découvrir ses défauts les plus saillants, je pris aussitôt une résolution radicale dans laquelle Valentino me raffermit en me promettant de ne pas m’abandonner lorsqu’il s’agirait, plus tard, de prendre ma revanche. Je refis cette messe presque entièrement. Mais, pendant que j’y travaillais, mes parents, avertis de ce fiasco, ne manquèrent pas d’en tirer un vigoureux parti pour battre en brèche ma prétendue vocation et tourner en ridicule mes ambitieuses espérances. Ce fut là la lie de mon calice d’amertume. Je l’avalai en silence, et n’en persistai pas moins.

     La partition terminée, convaincu par une triste expérience que je ne pouvais me fier à personne pour ce travail, et ne pouvant, faute d’argent, employer des copistes de profession, je me mis à extraire moi-même les parties, à les doubler, tripler, quadrupler, etc. Au bout de trois mois, elles furent prêtes. Je demeurai alors aussi empêché avec ma messe que Robinson avec son grand canot qu’il ne pouvait lancer ; les moyens de la faire exécuter me manquaient absolument. Compter de nouveau sur les masses musicales de M. Masson eût été par trop naïf ; inviter moi-même les artistes dont j’avais besoin, je n’en connaissais personnellement aucun ; recourir à l’assistance des musiciens de la chapelle royale sous l’égide de mon maître, il avait déclaré la chose impossible3. Ce fut alors que mon ami Humbert Ferrand, dont je parlerai bientôt plus au long, conçut la pensée, passablement hardie, de me faire écrire à Chateaubriand, comme au seul homme capable de comprendre et d’accueillir une telle demande, pour le prier de me mettre à même d’organiser l’exécution de ma messe en me prêtant 1,200 fr. Chateaubriand me répondit la lettre suivante : 

 « Paris, ce 31 décembre 1824.

     » Vous me demandez douze cents francs, monsieur ; je ne les ai pas ; je vous les enverrais si je les avais. Je n’ai aucun moyen de vous servir auprès des ministres4. Je prends, monsieur, une vive part à vos peines. J’aime les arts et honore les artistes ; mais les épreuves où le talent est mis quelquefois le font triompher et le jour du succès dédommage de tout ce qu’on a souffert. Recevez, monsieur, tous mes regrets ; ils sont bien sincères !

» CHATEAUBRIAND. »

1 La traduction et la reproduction sont interdites. 
2 Les surintendants de la chapelle royale présidaient seulement à l’exécution de leurs œuvres, mais ne dirigeaient point personnellement. 
3 Je ne compris point alors pourquoi. A coup sûr Lesueur demandant à la chapelle royale tout entière de venir à l’église de Saint-Roch, ou ailleurs, exécuter l’ouvrage d’un de ses élèves, eût été parfaitement accueilli. Mais il craignit sans doute que mes condisciples ne réclamassent à leur tour une faveur semblable, et dès lors l’abus devenait évident.
4 Il paraît que j’avais, en outre, demandé à Chateaubriand de me recommander aux puissances du jour. Quand on prend du galon, dit le proverbe, on n’en saurait trop prendre.

HECTOR BERLIOZ.

 

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; 
Page Hector Berlioz: Mémoires d’un musicienLe Monde Illustré 1858-1859 créée le 15 janvier 2010; cette page ajoutée le 1er août 2010.

© Monir Tayeb et Michel Austin. Tous droits de reproduction réservés.

Retour à la page principale Hector Berlioz: Mémoires d’un musicienLe Monde Illustré 1858-1859
Retour à la Page d’accueil

Back to main page Hector Berlioz: Mémoires d’un musicienLe Monde Illustré 1858-1859
Back to Home Page