Le Monde Illustré  No 80. 23 Octobre 1858 [p. 267, p. 269]

 

MÉmoires d’un musicien 1.

(Suite.)
_______

VI

Paris ... 1848.               

Mon admission parmi les élèves de Lesueur. — Sa bonté. — La chapelle royale.

    Je m’étais mis à composer pendant ces cruelles discussions. J’avais écrit, entre autres choses, une cantate à grand orchestre sur un poëme de Millevoye (le Cheval arabe). Un élève de Lesueur nommé G***, que je rencontrais souvent à la bibliothèque du Conservatoire, me fit entrevoir la possibilité d’être admis dans la classe de composition de ce maître, et m’offrit de me présenter à lui. J’acceptai sa proposition avec joie, et je vins un matin soumettre à Lesueur la partition de ma cantate, avec un canon à trois voix que j’avais cru devoir lui donner pour auxiliaire dans cette circonstance solennelle. Lesueur eut la bonté de lire attentivement la première de ces deux œuvres informes, et dit en me la rendant : « Il y a beaucoup de chaleur et de mouvement dramatique là dedans, mais vous ne savez pas encore écrire, et votre harmonie est entachée de fautes si nombreuses, qu’il serait inutile de vous les signaler. G*** aura la complaisance de vous mettre au courant de nos principes d’harmonie, et dès que vous serez parvenu à les connaître assez pour pouvoir me comprendre, je vous recevrai volontiers parmi mes élèves. » G*** accepta respectueusement la tâche que lui confiait Lesueur ; il m’expliqua clairement, en quelques semaines, tout le système sur lequel ce maître a basé sa théorie de la production et de la succession des accords, système emprunté à Rameau et à ses rêveries sur la résonance de la corde sonore2.

    Je vis tout de suite, à la manière dont G*** m’exposait ces principes, qu’il ne fallait point en discuter la valeur, et que dans l’école de Lesueur, ils constituaient une sorte de religion à laquelle chacun devait se soumettre aveuglément. Je finis même, telle est la force de l’exemple, par avoir en cette doctrine une foi sincère, et Lesueur, en m’admettant au nombre de ses disciples favoris, put me compter aussi parmi ses adeptes les plus fervents.

    Que de reconnaissance je dois à cet excellent et digne maître qui entoura mes premiers pas dans la carrière de tant de bienveillance, et m’a, jusqu’à la fin de sa vie, témoigné une véritable affection ! Aussi m’arrive-t-il maintenant de détourner involontairement les yeux quand j’aperçois une de ses partitions. J’obéis alors à un sentiment comparable à celui que nous éprouvons en voyant le portrait d’un ami qui n’est plus. J’ai tant admiré ces petits oratorios qui formaient le répertoire de Lesueur à la chapelle royale ! En comparant, d’ailleurs, à l’époque actuelle le temps où j’allais les entendre régulièrement tous les dimanches au palais des Tuileries, je me trouve si vieux, si fatigué, si pauvre d’illusions ! Combien d’artistes célèbres que je rencontrais à ces solennités de l’art religieux n’existent plus ! combien d’autres sont tombés dans l’oubli pire que la mort ! que d’agitations ! que d’efforts ! que d’inquiétudes depuis lors ! C’était le temps du grand enthousiasme, des grandes passions musicales, des longues rêveries, des joies infinies, inexprimables !... Quand j’arrivais à l’orchestre de la chapelle royale, Lesueur profitait ordinairement de quelques minutes avant le service pour m’informer du sujet de l’œuvre qu’on allait exécuter, pour m’en exposer le plan et m’expliquer ses intentions principales.

    La connaissance du sujet traité par le compositeur n’était pas inutile en effet, car il était rare que ce fût le texte de la messe. Lesueur, qui a écrit un grand nombre de messes, affectionnait particulièrement et produisait plus volontiers ces délicieux épisodes de l’ancien Testament, tels que Noëmi, Rachel, Ruth et Booz, Débora, etc., qu’il avait revêtus d’un coloris antique, parfois si vrai, qu’on oublie, en les écoutant, la pauvreté de sa trame musicale, son obstination à imiter dans les airs, duos et trios, l’ancien style dramatique italien, et la faiblesse enfantine de son instrumentation. De tous les poëmes (à l’exception peut-être de celui de Macpherson, qu’il persistait à attribuer à Ossian), la Bible était, sans contredit, celui qui prêtait le plus au développement des facultés spéciales de Lesueur. Je partageais alors sa prédilection, et l’Orient, avec le calme de ses ardentes solitudes, la majesté de ses ruines immenses, ses souvenirs historiques, ses fables, était le point de l’horizon poétique vers lequel mon imagination aimait le mieux à prendre son vol.

     Après la cérémonie, dès qu’à l’Ite missa est le roi Charles X s’était retiré, au bruit grotesque d’un fifre et d’un énorme tambour, sonnant traditionnellement une fanfare à cinq temps, digne de la barbarie musicale du moyen âge qui la vit naître, mon maître m’emmenait quelquefois dans ses longues promenades. C’étaient ces jours-là de précieux conseils, suivis de curieuses confidences. Lesueur, pour me donner courage, me racontait une foule d’anecdotes sur sa jeunesse, ses premiers travaux à la maîtrise de Dijon, son admission à la sainte Chapelle de Paris, son concours pour la direction de la maîtrise de Notre-Dame ; la haine que lui porta Méhul ; les avanies que lui firent subir les rapins du Conservatoire ; les cabales ourdies contre son opéra de la Caverne, et la noble conduite de Chérubini à cette occasion ; l’amitié de Païsiello qui le précéda à la chapelle impériale ; les distinctions enivrantes prodiguées par Napoléon à l’auteur des Bardes3, les mots historiques du grand homme sur cette partition. Mon maître me disait encore ses peines infinies pour faire jouer son premier opéra ; ses craintes, son anxiété avant la première représentation ; sa tristesse étrange, son désœuvrement après le succès ; son besoin de tenter de nouveau les hasards du théâtre ; son opéra de Télémaque écrit en trois mois ; la fière beauté de Mme Scio, vêtue en Diane chasseresse, et son superbe emportement dans le rôle de Calypso. Puis venaient les discussions ; car il me permettait de discuter avec lui quand nous étions seuls, et j’usais quelquefois de la permission un peu plus largement qu’il n’eût été convenable. Sa théorie de la basse fondamentale et ses idées sur les modulations en fournissaient aisément la matière. A défaut de questions musicales, il mettait volontiers en avant quelques thèses philosophiques et religieuses, sur lesquelles nous n’étions pas non plus très-souvent d’accord. Mais nous avions la certitude de nous rencontrer à divers points de ralliement tels que Gluck, Virgile, Napoléon, vers lesquels nos sympathies convergeaient avec une ardeur égale. Après ces longues causeries sur les bords de la Seine, ou sous les ombrages des Tuileries, il me renvoyait ordinairement, pour se livrer pendant plusieurs heures à des méditations solitaires qui étaient devenues pour lui un véritable besoin. 

1 La traduction et la reproduction sont interdites. 

2 Qu’il appelle le corps sonore, comme si les cordes sonores étaient les seuls corps vibrants dans l’univers  ; ou mieux encore, comme si la théorie de leurs vibrations était applicable à la résonance de tous les autres corps sonores.
3 L’inscription gravée dans l’intérieur de la boîte d’or que reçut Lesueur après la première représentation de cet opéra, est ainsi conçue : « L’empereur Napoléon à l’auteur des Bardes. »

HECTOR BERLIOZ.

 

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; 
Page Hector Berlioz: Mémoires d’un musicienLe Monde Illustré 1858-1859 créée le 15 janvier 2010; cette page ajoutée le 1er août 2010.

© Monir Tayeb et Michel Austin. Tous droits de reproduction réservés.

Retour à la page principale Hector Berlioz: Mémoires d’un musicienLe Monde Illustré 1858-1859
Retour à la Page d’accueil

Back to main page Hector Berlioz: Mémoires d’un musicienLe Monde Illustré 1858-1859
Back to Home Page