Le Monde Illustré  No 76. 25 Septembre 1858 [p. 202-203].

 

Mémoires d’un musicien 1.

(Ce sont des fragments seulement de cet ouvrage, et nous choisirons de préférence ceux qui se rattachent le plus directement à la carrière de l’artiste. Le reste renferme des épisodes relatifs à des sentiments trop intimes du narrateur, pour qu’il soit convenable de les publier aujourd’hui. Son récit contiendra donc de nombreuses réticences et des lacunes assez fréquentes.)

(Note de la Rédaction.)       


La Côte-Saint-André. — Ma première communion. — Première impression
    musicale. — Mon père.  — Mon
éducation littéraire. — Ma passion pour
    les voyages. — Virgile. — Première secousse po
étique.

I

Londres, 1848.

    Je suis né le 11 décembre 1803, à la Côte-Saint-André, très-petite ville de France, située dans le département de l’Isère, entre Vienne, Grenoble et Lyon. Pendant les mois qui précédèrent ma naissance, ma mère ne rêva point, comme celle de Virgile, qu’elle allait mettre au monde un rameau de laurier. Quelque douloureux que soit cet aveu pour mon amour-propre, je dois ajouter qu’elle ne crut pas non plus, comme Olympias, mère d’Alexandre, porter dans son sein un tison ardent. Cela est fort extraordinaire, j’en conviens, mais cela est vrai. Je vis le jour tout simplement, sans aucun des signes précurseurs, en usage dans les temps poétiques, pour annoncer la venue des prédestinés de la gloire. Serait-ce que notre époque manque de poésie ?...

    La Côte Saint-André, son nom l’indique, est bâtie sur le versant d’une colline et domine une assez vaste plaine, riche, dorée, verdoyante, dont le silence a je ne sais quelle majesté rêveuse, encore augmentée par la ceinture de montagnes qui la borne au sud et à l’est, et derrière laquelle s’élèvent au loin, chargés de glaciers, les pics gigantesques des Alpes.

    Je n’ai pas besoin de dire que je fus élevé dans la foi catholique, apostolique et romaine. Cette religion charmante, depuis qu’elle ne brûle plus personne, a fait mon bonheur pendant sept années entières ; et, bien que nous soyons brouillés ensemble depuis longtemps, j’en ai toujours conservé un souvenir fort tendre. Elle m’est si sympathique, d’ailleurs, que si j’avais eu le malheur de naître au sein d’un de ces schismes éclos sous la lourde incubation de Luther ou de Calvin, à coup sûr, au premier instant de sens poétique et de loisir, je me fusse hâté d’en faire abjuration solennelle pour embrasser la belle Romaine de tout mon cœur. Je fis ma première communion le même jour que ma sœur aînée, et dans le couvent d’Ursulines où elle était pensionnaire. Cette circonstance singulière donna à ce premier acte religieux un caractère de douceur que je me rappelle avec attendrissement. L’aumônier du couvent me vint chercher à six heures du matin. C’était au printemps ; le soleil souriait ; la brise se jouait dans les peupliers murmurants ; je ne sais quel arôme délicieux remplissait l’atmosphère. Je franchis tout ému le seuil de la sainte maison. Admis dans la chapelle, au milieu des jeunes amies de ma sœur, vêtues de blanc, j’attendis en priant avec elles l’instant de l’auguste cérémonie. Le prêtre s’avança, et la messe commencée, j’étais tout à Dieu. Mais je fus désagréablement affecté quand, avec cette partialité discourtoise que certains hommes conservent pour leur sexe jusqu’au pied des autels, le prêtre m’invita à me présenter à la sainte table avant ces charmantes jeunes filles qui, je le sentais, auraient dû m’y précéder. Je m’approchai cependant, rougissant de cet honneur immérité. Alors, au moment où je recevais l’hostie consacrée, un chœur de voix virginales, entonnant un hymne à l’Eucharistie, me remplit d’un trouble à la fois mystique et passionné que je ne savais comment dérober à l’attention des assistants. Je crus voir le ciel s’ouvrir, le ciel de l’amour et des chastes délices, un ciel plus pur et plus beau mille fois que celui dont on m’avait tant parlé. O merveilleuse puissance de l’expression vraie, incomparable beauté de la mélodie du cœur ! Cet air si naïvement adapté à de saintes paroles et chanté dans une cérémonie religieuse, était celui de la romance de Nina : « Quand le bien-aimé reviendra. » Je l’ai reconnu dix ans après. Quelle extase de ma jeune âme ! Cher Dalayrac ! Et le peuple oublieux des musiciens se souvient à peine de ton nom, à cette heure ! Et tant de crasseux pédagogues t’ont blasphémé de ton vivant !...

    Ce fut ma première impression musicale...

    Je devins ainsi saint tout d’un coup, mais saint au point d’entendre la messe tous les jours, de communier chaque dimanche, et d’aller au tribunal de la pénitence pour dire au directeur de ma conscience : « Mon père, je n’ai rien fait.........  Eh bien, mon enfant, répondait le digne homme, il faut continuer. » Je n’ai que trop bien suivi ce conseil pendant plusieurs années.

II

    Mon père (Louis Berlioz) était médecin. Il ne m’appartient pas d’apprécier son mérite. Je me bornerai à dire de lui : Il inspirait une très-grande confiance, non-seulement dans notre petite ville, mais encore dans les villes voisines. Il travaillait constamment, croyant la conscience d’un honnête homme engagée quand il s’agit de la pratique d’un art difficile et dangereux comme la médecine, et que, dans la limite de ses forces, il doit consacrer à l’étude tous ses instants, puisque de la perte d’un seul peut dépendre la vie de ses semblables. Il a toujours honoré ses fonctions en les remplissant de la façon la plus désintéressée, en bienfaiteur des pauvres et des paysans, plutôt qu’en homme obligé de vivre de son état. Un concours ayant été ouvert en 1810, par la Société de médecine de Montpellier, sur une question neuve et importante de l’art de guérir, mon père écrivit, à ce sujet, un mémoire qui obtint le prix. J’ajouterai que son livre fut imprimé à Paris2, et que plusieurs médecins célèbres de la capitale lui ont emprunté des idées sans le citer jamais. Ce dont mon père, dans sa candeur, s’étonnait, en ajoutant seulement : « Qu’importe, si la vérité triomphe ! » Il a cessé d’exercer depuis longtemps, ses forces ne le lui permettant plus. La lecture et la méditation occupent sa vie maintenant.

  J’avais dix ans, quand il me mit au petit séminaire de la Côte pour y commencer l’étude du latin. Il m’en retira bientôt après, résolu à entreprendre lui-même mon éducation. Pauvre père ! avec quelle patience infatigable, avec quel soin minutieux et intelligent il a été ainsi mon maître de langues, de littérature, d’histoire, de géographie et même de musique, ainsi qu’on le verra tout à l’heure. Combien une pareille tâche, accomplie de la sorte, prouve dans un homme de tendresse pour son fils ! Et qu’il y a peu de pères qui en soient capables ! Je n’ose croire pourtant cette éducation de famille aussi avantageuse que l’éducation publique, sous certains rapports. Les enfants, restant ainsi en relations exclusives avec leurs parents, leurs serviteurs et de jeunes amis choisis, ne s’accoutument point de bonne heure au rude contact des aspérités sociales ; le monde et la vie réelle demeurent pour eux des livres fermés ; et je sais à n’en pouvoir douter, que je suis resté, à cet égard, enfant ignorant, imprudent et gauche jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans.

    Mon père, tout en n’exigeant de moi qu’un travail très-modéré, ne put jamais m’inspirer un véritable goût pour les études classiques. L’obligation d’apprendre chaque jour par cœur quelques vers d’Horace et de Virgile m’était surtout odieuse. Je retenais cette belle poésie avec beaucoup de peine et une véritable torture de cerveau. Mes pensées, d’ailleurs, s’échappaient de droite et de gauche, impatientes de quitter la route qui leur était tracée. Ainsi, je passais de longues heures devant des mappemondes, étudiant avec acharnement le tissu complexe que forment les îles, caps et détroits de la mer du Sud et de l’archipel indien, réfléchissant sur la création de ces terres lointaines, sur leur végétation, leurs habitants, leur climat, et pris d’un désir ardent de les visiter. Ce fut l’éveil de ma passion pour les voyages et les aventures. Mon père, à ce sujet, disait de moi avec raison : « Il sait le nom de chacune des îles Sandwich, des Moluques, des Philippines ; il connaît le détroit de Torrès, Timor, Java et Bornéo, et ne pourrait dire seulement le nombre des départements de la France. » Cette curiosité de connaître les contrées éloignées, celles de l’autre hémisphère surtout, fut encore irritée par l’avide lecture de tout ce que la bibliothèque de mon père contenait de voyages anciens et modernes ; et nul doute que, si le lieu de ma naissance eût été un port de mer, je me fusse enfui quelque jour sur un navire, avec ou sans le consentement de mes parents, pour devenir marin. Mon fils a, de très-bonne heure, manifesté les mêmes instincts. Il est aujourd’hui sur un vaisseau de l’Etat, et j’espère qu’il parcourra avec honneur la carrière de la marine qu’il a embrassée et qu’il avait choisie avant d’avoir seulement vu la mer.

    Le sentiment des beautés élevées de la poésie vint faire diversion à ces rêves océaniques, quand j’eus quelque temps ruminé la Fontaine et Virgile. Le poëte latin, bien avant le fabuliste français, dont les enfants sont incapables, en général, de sentir la profondeur cachée sous la naïveté, et la science de style voilée par un naturel si rare et si exquis, le poëte latin, dis-je, en me parlant de passions épiques que je pressentais, sut, le premier, trouver le chemin de mon cœur et enflammer mon imagination naissante. Combien de fois, expliquant devant mon père le quatrième livre de l’Énéide, n’ai-je pas senti ma poitrine se gonfler, ma voix s’altérer et se briser !... Un jour, déjà troublé dès le début dans ma traduction orale par le vers : 

« At regina gravi jamdudum saucia curâ, »

j’arrivai tant bien que mal à la péripétie du drame ; mais lorsque j’en fus à la scène où Didon expire sur son bûcher, entourée des présents que lui fit Énée, des armes du perfide, et versant sur ce lit, hélas ! bien connu, les flots de son sang courroucé ; obligé que j’étais de répéter les expressions désespérées de la mourante, trois fois se levant appuyée sur son coude et trois fois retombant, de décrire sa blessure et son mortel amour frémissant au fond de sa poitrine, et les cris de sa sœur, de sa nourrice, de ses femmes éperdues, et cette agonie pénible, dont les dieux mêmes émus envoient Iris abréger la durée ; les lèvres me tremblèrent, les paroles en sortaient à peine intelligibles ; enfin au vers :

Quæsivit cœlo lucem ingemuitque repertâ.

à cette image sublime de Didon qui cherche aux cieux la lumière et gémit en la retrouvant, je fus pris d’un frissonnement nerveux, et, dans l’impossibilité de continuer, je m’arrêtai court.

    Ce fut une des occasions où j’appréciai le mieux l’ineffable bonté de mon père. Voyant combien j’étais embarrassé et confus d’une telle émotion, il feignit de ne la point apercevoir, et, se levant tout à coup, il ferma le livre en disant : « Assez, mon enfant, je suis fatigué ! » Et je courus, loin de tous les yeux, me livrer à mon chagrin virgilien.

1 La traduction et la reproduction sont interdites.
2 Mémoire sur les maladies chroniques, les évacuations sanguines et l’acupuncture. Paris, chez Crouillebois.

HECTOR BERLIOZ (de l’Institut).          

 

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; 
Page Hector Berlioz: Mémoires d’un musicienLe Monde Illustré 1858-1859 créée le 15 janvier 2010; cette page ajoutée le 15 février 2010.

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