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review

2019

Cette page présente les comptes-rendus d’exécutions et représentations qui ont eu lieu en 2019. Nous remercions très vivement les auteurs de leurs précieuses contributions.

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CHŒURS DE BERLIOZ ET DE SES CONTEMPORAINS PAR L’ENSEMBLE LE PALAIS ROYAL  ORIGINALITÉ ET EFFICACITÉ
À propos des Troyens à l’Opéra de Paris
« WEEK-END BERLIOZ 1 » À LA PHILHARMONIE DE PARIS
BERLIOZ’S LES TROYENS IN PARIS: 2019

CHŒURS DE BERLIOZ ET DE SES CONTEMPORAINS PAR L’ENSEMBLE LE PALAIS ROYAL : ORIGINALITÉ ET EFFICACITÉ

Concert-spectacle donné le 12 mars 2019

Pierre-René Serna

Parmi les multiples concerts et manifestations destinés à commémorer 2019 et le 150e anniversaire de la disparition de Berlioz, le concert-spectacle concocté à Paris par l’ensemble le Palais Royal se distingue. Tout d’abord en raison du lieu : la salle de concert, ô combien historique et ô combien liée à Berlioz, du premier Conservatoire, rue du Conservatoire. Un concert-spectacle donc, qui s’intitule « Épisodes de la vie d’un artiste », comme de juste (et pourquoi pas ?). De fait, autre singularité, il s’agit d’une mise en regard (mise en abyme ?) de pages chorales brèves de Berlioz, face à des chœurs extraits d’opéras de compositeurs dont Berlioz s’était fait l’écho, accompagnés au piano. C’est ainsi que « Le More est en fuite » et « Épithalame grotesque » de Béatrice et Bénédict, le chœur de la Fantaisie sur la Tempête, la transcription par Liszt de « Un bal » de la Symphonie fantastique, le Ballet des ombres, le « Chœur des ciseleurs » de Benvenuto Cellini, la « Ronde des paysans » de la Damnation de Faust, la Mort d’Ophélie, et enfin l’« Adieu des bergers » de l’Enfance du Christ, alternent avec des extraits des Danaïdes de Salieri, d’Armide, Orphée et Eurydice et Alceste de Gluck, de la Missa solemnis dite « du sacre » de Cherubini, d’Iphigénie en Tauride de Piccini, de Guillaume Tell et La Pietra del paragone de Rossini. Le tout dans une mise en espace, animée joliment par Bernard Prins, autour d’un texte de liaison et d’une dramaturgie dus à Emmanuel Reibel, avec un comédien, Frédéric Le Sacripan, incarnant d’une belle voix claironnante un Berlioz plus vrai que nature. La trentaine de choristes du Palais Royal exprime une ardeur appropriée, sous la direction incisive de Jean-Philippe Sarcos, accompagnée du piano (Érard, d’époque) subtil d’Orlando Bass.

On est frappé d’emblée par l’acoustique saisissante de cette salle, qui, bien que modifiée depuis l’époque de Berlioz (voir notre article sur ce site : Les Mésaventures de la Salle du Conservatoire), garde un impact dont jouissent bien peu de salles de concert. Pour l’occasion, le décor de concert d’époque a été remis en place, ressorti des réserves où il dormait. Autre raison de l’acoustique ?...

Le texte de liaison à la manière du monologue de Lélio, en grande partie puisé aux écrits de Berlioz et dit valeureusement par notre comédien, insiste peut-être trop sur le caractère bouillant du personnage. Suivant des poncifs qui ont longtemps eu cours et au rebours de témoignages d’observateurs d’époque ; comme celui du compositeur Ferdinand Praeger citant un être « raffiné et gracieux qui s’exprime de façon élevée et presque classique » lors d’une rencontre en compagnie de Wagner à Londres le 25 juin 1855, en « contraste frappant » avec le « tempérament nerveux » de Wagner (repris par le Dictionnaire Berlioz, p. 438) ; ou du critique Eduard Hanslick qui parle de sa « personnalité noble et séduisante ». Nous avons ainsi donc droit à un Berlioz excité, quasi hystérique, comme souvent représenté à tort, avec des effets théâtraux. Mais il est vrai que nous sommes au théâtre !...

Ce texte de liaison, bien tourné, revient à un connaisseur de notre compositeur, en la personne d’Emmanuel Reibel. On regrette d’autant quelques lieux communs qui se doivent d’être battus en brèche ; le caractère du personnage ainsi que que nous disions, mais aussi sa prétendue détestation de Rossini (alors que, s’il n’appréciait pas toujours l’homme, il loue fréquemment son œuvre, dont Guillaume Tell, le Comte Ory et même le Barbier de Séville, qu’il classe parmi les sept opéras élus qui imposent un silence respectueux aux musiciens habituellement bavards des Soirées de l’orchestre). Ou l’éternelle reprise, sans surprise, de la citation « Ma vie est un roman qui m’intéresse beaucoup », phrase répétée partout et à satiété, y compris en exergue de l’édition de poche française des Mémoires (mais non pas dans le corps du texte !) comme de la même façon dans les premiers mots de la préface de l’ouvrage biographique d’Henry Barraud ; mais une phrase seulement incidente, quelque peu teintée d’ironie, d’une lettre de jeunesse (du 12 juin 1833 à Humbert Ferrand) et que son auteur ne reprendra jamais par la suite… Alors que, selon Reibel pour situer son livret, « nous sommes à la fin de la vie de Berlioz au moment des répétitions de Béatrice et Bénédict »… On déplore aussi que ce livret ne fasse pas davantage place à l’humour, pour le coup très caractéristique de la verve de notre compositeur ; en particulier lors de l’introduction des deux chœurs « Le More est en fuite » et « Épithalame grotesque », qui figurent dans Béatrice et Bénédict comme des dérisions mais ici délivrés à froid et tout à trac… Petites réserves en forme de broutilles qui n’entachent pas l’intention générale.

Parmi d’autres légères réserves, on reprochera aux choristes une vigueur un peu trop constante, et certes bien lancée, mais où font défaut les nuances piano, comme pour le quadruple piano stipulé pour la reprise finale du « Chœur des bergers ». On peut aussi se demander, alors que la plupart des accompagnements au piano des pages de Berlioz semblent bien de sa main, de qui provient l’arrangement pour piano seul accompagnant le chœur italien extrait de la Fantaisie sur la Tempête… Mais, au final, pour un spectacle attachant dans l’ensemble, qui marie l’originalité, notamment du répertoire musical choisi, et l’efficacité de sa transmission tant vocale que scénique.

Pierre-René Serna

À propos des Troyens à l’Opéra de Paris

      Opéra Bastille, 31 janvier 2019

Christian Wasselin

      Le chroniqueur chargé de rendre compte des Troyens est las. Las, une fois sur deux, de dresser la liste des coupures dont fait l’objet la partition. Las de dénoncer tel metteur en scène incapable de comprendre le pourquoi et le comment de l’ouvrage, las de jeter ses anathèmes sur tel chef d’orchestre qui renonce à diriger la partition telle qu’elle est écrite. Une fois sur deux : quand il s’agit des Troyens représentés en Angleterre (au Barbican Centre en 2000, par exemple, sous la direction de Davis, ou à Covent Garden, en 2012, avec Pappano), ou bien ailleurs, sous la direction d’un grand chef (Gardiner au Châtelet en 2003, Nelson à Francfort et à Strasbourg en 2017), tout va bien : on se sent dès la première mesure en confiance, on peut s’abandonner au drame et à la musique avec volupté, on peut ensuite commenter sans ressentiment la mise en scène, la direction musicale, la santé de l’orchestre et des chœurs, la cohérence de la distribution. Mais une fois sur deux, après avoir souffert pendant trois ou quatre heures (selon le nombre et la durée des coupures !), il faut reprendre le costume du gardien du temple, ou du procureur, ou du justicier. Et c’est désolant, et c’est décourageant.

      À l’Opéra Bastille, on ne demandait même pas à Philippe Jordan d’être inspiré. Après sa désolante Damnation de Faust et son calamiteux Benvenuto Cellini, et malgré son Béatrice et Bénédict étonnamment réussi, on ne s’attendait pas à grand’chose. Et pourtant ! Pourtant, le cœur y était, et le muscle, et le nerf, durant les deux premiers actes. Deux actes incandescents, avec des chœurs véhéments, une distribution concernée, dominée par le Chorèbe élégant entre tous de Stéphane Degout et la Cassandre enflammée, bondissante, d’une intelligence dramatique à toute épreuve (même si la voix est peu volumineuse) de Stéphanie d’Oustrac. La mise en scène ? Efficace, habitée par la terreur dans les paroxysmes (la fin du deuxième acte, où Cassandre s’immole par le feu), à peine polluée par deux ou trois clichés qu’on oublie vite (Cassandre allume une cigarette, Helenus ricane quand elle dit à Chorèbe « Voilà ma main », le chœur agite de petits drapeaux). On est cloué sur place.

      Plus dure est la chute

      Mais à Carthage, c’est la débandade. Dmitri Tcherniakov, le metteur en scène, n’a plus aucune idée. Alors, il coupe – c’est si facile ! Philippe Jordan ne lève pas le petit doigt : les entrées du troisième acte disparaissent, les ballets du quatrième aussi, on raccourcit le chœur « Gloire à Didon » et tel ou tel récitatif ; on enlève aussi le duo des sentinelles, pendant qu’on y est, et la strophe de la chanson d’Iopas où elles interviennent, et le chœur des compagnons d’Énée ; au passage, on a taillé dans la scène entre Anna et Narbal… Bref, un saccage, une imposture – et l’esthétique du ridicule. Comme on ne sait pas quoi faire, on se moque des héros, des situations, de la musique, de tout. Les personnages sont habillés en jeans ou en gilets rouges (les gentils organisateurs des clubs de vacances !), ils évoluent dans un univers de canettes et d’écrans de télévision. Des mythes, des légendes ? Vous n’y êtes pas : il s’agit de tout ramener à notre époque, à sa vacuité, à sa vulgarité. Le dépaysement ? Mais non voyons, il faut patauger dans le réel, montrer que les héros rêvés par Berlioz sont des gueux comme vous et moi, et surtout leur couper l’envie de chanter. Bref, on a devant soi une somme de poncifs qui pourraient servir aussi bien (aussi mal !) à mettre en scène Ariodante ou La Veuve joyeuse.

      Dans la salle, le public sait-il qu’on l’a trompé ? On lui a dit : « Voici Les Troyens, voici Berlioz », mais il ne peut même pas juger sur pièces puisque l’ouvrage, précisément, est mis en pièces. Alors, faut-il louer Brandon Jovanovich d’être un Énée solide, au premier degré, sans nuance mais sans complexe ? Faut-il saluer Cyrille Dubois, toujours impeccable en Iopas (sauf « Que d’heureux tu fais ! » qu’on aimerait entendre vraiment en voix de tête ineffable), faut-il se désoler du reste de la distribution, mais qui est tributaire d’un spectacle où tout le monde se moque de tout ?

      Encore et toujours les vulgaires oiseaux

      Voilà trois fois que Les Troyens sont représentés à l’Opéra Bastille. En 1990, il s’agissait de la toute première production montée dans ce théâtre : Les Troyens essuyaient les plâtres et on pouvait, en faisant preuve d’indulgence, pardonner à Chung et à Pizzi d’avoir enlevé les ballets. La deuxième fois, à cause du manque de réflexion d’Herbert Wernicke, on avait coupé mais aussi ajouté de la musique (le Lamento des Troyens à Carthage en plein milieu du deuxième acte !!!) : il avait bien sûr été hors de question de modifier un spectacle étrenné au Festival de Salzbourg, et Sylvain Cambreling avait dû se soumettre. Cette fois, c’est encore à cause d’un metteur en scène sans foi ni loi que Les Troyens sont moqués, éborgnés, traînés dans la boue.

Le chroniqueur chargé de rendre compte des Troyens est las. À ce degré d’épuisement, il est prêt à ne plus voir pendant vingt ans son opéra vénéré, s’il le faut, et à garder le souvenir des quelques concerts et des quelques représentations qui lui ont permis d’entendre Les Troyens tels qu’ils ont été imaginés par Berlioz.

Les Troyens, ni plus, ni moins et voilà tout : est-ce trop demander ?

Christian Wasselin

PS : l’idée de panthéoniser Berlioz revient actuellement sur le tapis. Ne serait-ce pas là cynisme atroce alors qu’on vient de dévaster sa partition ? Faut-il sauver les ossements et jeter les œuvres au panier ?

« WEEK-END BERLIOZ 1 » À LA PHILHARMONIE DE PARIS

- 11 janvier 2019 : ouvertures, extrait de Roméo et Juliette, Harold en Italie : Orchestre les Siècles, François-Xavier Roth (direction).

- 12 janvier 2019 : L’Enfance du Christ : solistes, Chœur de la Radio Flamande, Orchestre de chambre de Paris, Douglas Boyd (direction).

« Ce soir, j’ai été pendant un quart d’heure entièrement heureux : j’ai entendu le Carnaval romain de Berlioz ». Reviennent à l’esprit ces paroles de Nietzsche, que l’on ne peut que partager après l’écoute du Carnaval romain dans la grande salle de la Philharmonie de Paris sous la direction de François-Xavier Roth, transmis dans une relecture renouvelée avec instruments et stylistiques d’époque et au plus près des subtiles indications de la partition.

C’était l’une des pages de ce premier concert du « Week-end Berlioz 1 » à la Philharmonie de Paris, qui entend s’inscrire dans le cadre des commémorations de « Berlioz 2019 ». Le concert, donné par l’Orchestre les Siècles, regroupe des œuvres de notre compositeur inspirées par l’Italie. Se succèdent ainsi l’ouverture de Benvenuto Cellini, puis celle de Béatrice et Bénédict, celle du Carnaval romain et « Roméo seul. Tristesse. Bruits lointains de concert et de bal. Grande fête chez les Capulets » extrait de Roméo et Juliette. Avec éclat ou subtilité, malgré l’acoustique sèche du lieu. La seconde partie de concert revient à Harold en Italie, servi par l’alto évanescent de Tabea Zimmermann, artiste on ne peut plus sensible, et un orchestre emporté. Grand moment de ce « cycle Berlioz » que nous promet tout au long de l’année François-Xavier Roth.

Le lendemain, entre d’autres concerts et animations, la même grande salle de la Philharmonie se donne à l’Enfance du Christ. On pouvait craindre l’acoustique du lieu, peu propice au chant, mais l’ensemble dégage une délicatesse ardemment soutenue. Le concert bénéficie, il est vrai, d’un plateau de solistes vocaux de haute tenue, recrutés parmi le gratin du chant francophone : Jean Teitgen, Hérode incarné avec une prestance souveraine, Anna Stéphany, Marie toute en subtilités, Jean-Sébastien Bou, ferme Joseph, et Frédéric Antoun, Récitant bien lancé puis élégiaque (comme il convient à son arioso final). Passons sur de frustes Polydore et Centurion, à la charge de solistes issus du chœur. Mais de son côté, Jan Van der Grabben, également venu du chœur, plante un magnifique Père de famille, d’une autorité vocale assurée et d’une expression affirmée.

Le Chœur de la Radio Flamande s’affirme excellent comme toujours, vibrant quand il faut (dans ses répliques à Hérode) ou judicieusement aérien (ses pages finales), et avec une élocution toujours aussi parfaite. Même si les interventions du petit chœur en coulisses pâtissent d’un son un peu trop lointain. L’Orchestre de chambre de Paris accomplit sa mission, dans l’éclat (du seul passage de cuivres après l’air tumultueux d’Hérode) et un soutien général en sonorité déliée, sous la direction des plus investies de Douglas Boyd. Bon départ pour l’année Berlioz à Paris !

Pierre-René Serna

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