fiction

par

Pierre Panet

© 2003 Pierre Panet

      Jean, qui venait de franchir le cap des cinquante ans, vivait seul depuis des années. Sa femme était décédée tragiquement dans un accident de voiture et, à l’annonce de sa mort, il avait ressenti comme une lame de fer chauffée à blanc le transpercer, ne pouvant détacher son esprit de l’image obsédante d’un couperet de guillotine s’abattant comme un éclair sur sa nuque. Il continuait à dispenser des cours de philosophie du droit à l’Université, ce qui lui permettait de se raccrocher encore à la vie, car il croyait toujours que les idées qu’il professait donnassent encore un certain sens à son existence. Ses cours terminés, il trouvait refuge dans l’étude du piano, dans la lecture des Tragiques grecs ou de celle de Proust, tout en s’accordant des incursions variées dans d’autres chefs d’œuvres d’écriture. Le cinéma demeurait cependant un domaine privilégié d’élection et il éprouvait pour François Truffaut de grandes affinités.

    Le jour des obsèques de ce cinéaste, c’est à contrecœur que Jean prit le chemin pour dispenser son cours sur la pensée de Platon, tant il se sentait tenaillé par le désir d’aller rendre un hommage à l’auteur des "400 coups" qu’il considérait avoir rencontré, par comédiens interposés, dans sa prime jeunesse, d’autant qu’il n’aurait pu compter le nombre de fois qu’il avait revu ce film, ainsi que tous les autres du cinéaste qui venait de disparaître si prématurément. Il n’avait jamais failli une seule fois à un cours, quelles que fussent les circonstances, tant il estimait se devoir à ses étudiants qui lui exprimaient par une assiduité constante leur attachement à sa personne. Mais ce jour là n’était pas un jour comme les autres. Il était pour Jean intimement indicible, frappé du sceau d’une unicité telle qu’il lui semblait suspendre à tout jamais la continuité du temps.

    Cela explique que, quelques minutes après avoir commencé sa prestation, il s’interrompit subitement comme si un malaise l’avait surpris. Son silence prolongé stupéfia son auditoire, tant habitué, qu’il était, à l’écouter d’une voix claire, chaude, comme si elle faisait corps avec lui-même en un flot ininterrompu, harmonieux, d’où fusaient des images, des métaphores qui nourrissaient son discours pour faciliter la compréhension des idées les plus abstraites. Jean semblait hébété, perdu dans des pensées mystérieuses. Il ne l’était pourtant pas. Une seule idée, d’une intensité vertigineuse et inouïe, se condensait en lui. Il la livra pudiquement à ses étudiants, se contentant de leur dire qu’il s’excusait de devoir cesser son cours, car il venait de perdre brutalement une personne de sa famille qui lui était chère. C’est ainsi qu’il quitta, dans un état second, ses étudiants, bien décidé à se rendre sur-le-champ au Cimetière de Montmartre, là où allaient avoir lieu les obsèques de François Truffaut

    Dix neuf ans s’étaient écoulés avant qu’il ne retournât au Cimetière de Montmartre pour se recueillir sur la tombe du cinéaste. C’est ce jour là, qu’il décida d’y revenir tous les week-ends avec l’espoir de rencontrer une femme passionnée, comme lui, par François Truffaut. Le parcours lui était devenu si familier que, de l’entrée du cimetière, il aurait pu s’y rendre les yeux fermés.

    Un jour qu’il se trouvait posté évasivement devant la tombe de Hector Berlioz, dans l’Avenue du Cimetière baptisée du nom du compositeur de la Symphonie fantastique (car elle se trouvait presque en vis-à-vis de celle du cinéaste), Jean fut, à son étonnement, abordé par une femme qui lia la conversation avec lui.

    «Vous aimez Berlioz ? lui demanda-t-elle avec un léger accent anglais.

    – Oui, lui répondit Jean. Vous aussi, j’imagine, d’autant que, comme je le suppose, vous êtes une anglaise et que les Anglais ont été les premiers à enregistrer l’Intégrale de l’œuvre de Berlioz.

    – Je ne l’ignore pas en effet, lui dit-elle, esquissant du regard.une pointe de fierté. Mais je suis là d’abord pour saluer la mémoire de la première femme de ce compositeur qui repose ici, Harriet Smithson, celle qui lui inspira la célèbre Symphonie fantastique lors de sa visite en France quand elle vint présenter, avec une troupe de comédiens anglais, Hamlet. Elle jouait le rôle d’Ophélie et, lors de la première représentation, au Théâtre de l’Odéon, il y avait dans le public, outre Hector Berlioz qui s’embrasa pour elle d’un amour foudroyant, Hugo, Balzac, Vigny, Nerval et bien d’autres chantres du romantisme en pleine éclosion. De plus, Harriet Smithson est une de mes parentes éloignées, par une arrière-grand-tante de ma mère, et c’est en son souvenir que mes parents m’ont prénommée Harriet.»

    Malgré l’intérêt de la conversation, Jean ne put s’empêcher de lui indiquer la raison de sa présence en ce lieu et il demanda à Harriet si elle connaissait un cinéaste qui s’appelait François Truffaut.

    «Bien sûr, acquiesca-t-elle. François Truffaut était très apprécié chez nous ; il avait su si bien nous comprendre, nous les femmes anglaises avec son film «Les deux Anglaises et le Continent ». Il imaginait, d’ailleurs, le personnage-clé du film comme une sorte de Swann tel que l’a dépeint Proust dans son roman «A la recherche du temps perdu ». Il a, de plus, tourné chez nous, malgré ses difficultés à maîtriser la langue anglaise «Fahrenheit 451». Il appréciait aussi beaucoup les sœurs Brontë et puis, il... .» Jean l’interrompit :

    «Savez-vous que François Truffaut repose ici à quelques pas d’Hector Berlioz ?»

    Harriet l’ignorait et ne put résister à la proposition de Jean d’associer le souvenir de l’égérie de Berlioz à celui de François Truffaut. Ils allèrent alors ensemble se recueillir sur la tombe du cinéaste. C’est alors quelle lui annonça, qu’à l’occasion du vingtième anniversaire de la mort de celui-ci, elle serait l’organisatrice à Londres d’un Festival qui lui serait consacré.

    «Vous serez mon invité d’honneur », annonça-t-elle à Jean.

    Jean était au comble du ravissement, lui qui, depuis des mois, n’avait de cesse vainement d’intéresser quiconque à une telle manifestation en France. C’est ainsi que Harriet et Jean convinrent de se revoir pour réaliser ensemble un projet que chacun d’eux avait conçu de son côté.

    L’Avenue Berlioz du Cimetière Montmartre est devenue, à cet instant précis, rayonnante de vie pour tous les deux.

 

FIN

Mai 2003
Pierre PANET, 9 Les Nouveaux Horizons, 78990 ELANCOURT – 01.3050.28.30

Nous remercions vivement M Pierre Panet de sa contribution originale à notre site.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 13 juin 2003.

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