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MEMORIAS NOUVELLES

par

Pierre-René Serna

Inlassable défenseur de Berlioz en Espagne, Enrique García Revilla poursuit sa chevauchée d’ingénieux Hidalgo errant sur les traces de notre héros. C’est ainsi qu’après le pertinent La estética musical de Hector Berlioz a través de sus textos et Las tertulias de la orquesta, traduction en espagnol des Soirées de l’orchestre, ouvrages que nous avions l’un et l’autre salués ici-même, il propose cette fois Memorias Hector Berlioz. Ou la transmission dans la langue de Cervantès des Mémoires de Berlioz.

Mais, à l’inverse de Las tertulias de la orquesta, première en espagnol, ce n’est pas exactement la première fois que les Mémoires sont livrés en espagnol (quatre éditions depuis 1945, selon la bibliographie de Pepijn van Doesburg). Les précédentes éditions, désormais introuvables, sont toutefois déjà anciennes, sans donc les acquis des recherches actuelles, ou parfois incomplètes. Cette nouvelle version, trente-deux ans après la précédente parue, profite donc des nouvelles connaissances sur le sujet, et en particulier des travaux de David Cairns (sa biographie, comme aussi les notes de son édition anglaise des Mémoires), ainsi que l’indique Enrique García Revilla dans son Introduction.

Mais encore fallait-il, pour mener à bien une telle tâche monumentale, deux indispensables conditions : maîtriser la langue française, en sus de celle espagnole bien entendu, et connaître par le menu la vie et l’œuvre de Berlioz. Conditions ici idéalement réunies, et dont on ne voit guère qui d’autre, en Espagne ou dans les pays de langue espagnole, aurait pu aujourd’hui les remplir. Ce qui aussi offre à éviter les erreurs et fautes de maintes traductions. Comme, il nous souvient, mais de l’espagnol vers le français, du roman de Carlos Fuentes, Instinto de Inez, dont le sujet porte sur la Damnation de Faust, devenu en français l’Instinct d’Inez assorti de multiples erreurs concernant Berlioz et son œuvre. Erreurs absentes sous la plume originelle de Fuentes. Ou dans un domaine similaire : le traitement harmonisé « abject » du Requiem, selon Dennis Collins traducteur de la biographie de David Cairns (« abject » signifiant en anglais dans ce cas lugubre ou sinistre, nous semble-t-il). (1)

Cette édition comporte, outre le texte intégral de Berlioz, illustrations musicales et épigraphes comprises (en espagnol au début, puis en anglais à la fin, comme il se doit), un Index des personnes et un autre des œuvres de Berlioz ; mais aussi un bref Prologue, dû au musicographe espagnol reconnu Andrés Ruiz Tarazona, une Introduction, une chronologie et un judicieux Post-scriptum. Ces derniers de la plume de García Revilla lui-même. Ce Post-scriptum offre ainsi, pour le lecteur hispanisant, à tracer en quelques mots la fin de carrière de Berlioz après le moment où s’arrêtent les Mémoires. La chronologie est nécessairement bien venue, tout comme l’Index. Quant à l’Introduction, elle permet de replacer les Mémoires dans leur contexte, par rapport à la vie de leur auteur, mais aussi dans le contexte général de la vie musicale et artistique avant et après Berlioz. On relève aussi de précieuses notes en bas de page, soit pour préciser le sens d’une locution venue de l’original français, soit pour expliquer certains faits ou personnages. Notes pour la plupart reprises de Cairns (bien préférable aux notes souvent aventureuses de Pierre Citron dans l’ancienne réédition française), et parfois émanant, avec justesse, du traducteur qui nous occupe.

Nous ne nous prononcerons guère sur les qualités de la traduction du texte original français, si ce n’est pour dire qu’elles nous ont apparu appropriées. Notamment face à certaines difficultés de jeux de mots ou gallicismes. Comme par exemple dans la scène du Carnaval à Rome, ou, toujours dans les relations de voyage italiennes, le séjour napolitain et la rencontre des Suédois. L’auteur parvient dans l’ensemble à conserver le ton de l’original, à la fois épique et humoristique, ce qui est l’objectif primordial. Et aussi une forme d’exploit.

On note cependant, pour être méticuleux, sinon vétilleux, deux ou trois transcriptions approximatives. Ainsi les Neuf Mélodies, plus tard intitulées Irlande, deviennent Neuf Mélodies irlandaises (peut-être pour mieux guider le lecteur hispanophone, mais mis ainsi comme titre en français jusque dans l’Index – une influence sans doute cette fois de Pierre Citron, qui intitule Mélodies irlandaises ce cycle mélodique dans son édition des Mémoires). Estelle Dubœuf se transforme en Estelle Duboef, sans doute en raison de la difficulté du e dans l’o, qui n’existe pas en espagnol. Ou un manque de constance, quand, toujours pour des titres d’œuvres en français, on trouve La damnation de Faust mais L’Enfance du Christ

On relève également une erreur, concernant Humbert Ferrand, qui n’est pas mort assassiné (ce serait son épouse). Et peut sembler excessive la note indiquant « Berlioz commet une erreur de datation » (« comete un error de datación »), quand il dit « en arrivant à Paris, en 1822 ». Plutôt que le laconique « puisqu’il arrive à Paris en 1821 » (« pues llegó a París en 1821 »), il aurait mieux valu préciser simplement sa venue en novembre 1821 sans autre commentaire – et de fait, à un moment si proche de 1822 qu’il justifie le raccourci de Berlioz. Des broutilles, qui n’entachent pas la valeur générale de l’ensemble.

On regrettera aussi, pour notre compte personnel, que le Prologue comme l’Introduction ne mettent pas davantage l’accent sur un point de vue… vu d’Espagne. C’est ainsi qu’aucun musicien ou compositeur espagnol n’est cité, ni même Miguel Marqués, pourtant compositeur disciple de Berlioz. Et pareillement, il n’est rien dit de la réception en Espagne de son œuvre. Quand bien même ce musicien voyageur n’avait jamais mis les pieds dans la patrie de la mère de sa seconde épouse.

Enrique García Revilla fait ici œuvre non pas pionnier, mais de précurseur. Précurseur, en ce sens que son travail de l’autre côté des Pyrénées est celui d’un bâtisseur, qui, pierre après pierre, construit en Espagne le monument qui manquait à la gloire d’un musicien jusqu’ici mal célébré sous ces latitudes (alors que les ouvrages relatifs à Wagner, par exemple, se comptent par centaines en espagnol). Car en plus des deux précédents livres cités plus avant, s’ajoute aussi Los cafés de la orquesta ; roman (couronné d’un Prix littéraire), dans la lignée de notre compositeur-écrivain, comme son titre l’indique, à l’instar d’une certaine manière du roman de Fuentes susmentionné, en espérant qu’ici une éventuelle traduction ne viendra pas le trahir. Enrique García Revilla nous promet un prochain Guía de Berlioz (Guide de Berlioz), qui devrait combler les lacunes des études berliozistes en langue espagnole.

Pierre-René Serna

Éditions Akal, Madrid, collection « Biografías  », 576 pages ; magnifique beau volume cartonné. On remarque, parmi les éminentes personnalités à qui ce livre est dédié, Monir Tayeb et Michel Austin, les entreprenants animateurs de ce site, en sus de notre modeste personne. www.akal.com

1) On notera à cet égard, et sans s’agir d’une traduction, les pages manquantes, entre les pages 546 et 579 (32 pages !), de l’édition des Mémoires en 2010 chez Symétrie (peut-être rectifié lors d’impressions ultérieures du livre). Faille invraisemblable, qui, à notre connaissance, n’avait été signalée en son temps nulle part, ni même dans les comptes-rendus qui ont suivi cette édition.arrow

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 9 avril 2017.

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