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LE CENTENAIRE DE
« LA DAMNATION DE FAUST
»

Par Robert Kemp

publié dans

France ILLUSTRATION, 14 décembre 1946, No. 63, p. 681

Le texte de cet article et l’image qui l’accompagnent sont reproduits ici d’après notre exemplaire original de France Illustration

Nous avons conservé l’orthographe et la syntaxe de l’article.

Illustration

LE CENTENAIRE DE « LA DAMNATION DE FAUST »

IL neigeait... Le 6 décembre 1846, à Paris, il neiga au moins dans la matinée et jusque vers 2 heures de l’après-midi. Si bien que les quelques amateurs de « musique moderne » à qui les splendeurs des Huguenots (1836), de la Juive (1835) et du Postillon de Longjumeau (1836) ne suffisaient plus — oh ! c’étaient des excentriques... — hésitèrent eux-mêmes à sortir. Et quand, sur la scène de l’Opéra-Comique, débarrassée des décors de Gibby-la-Cornemuse, le succès de la semaine, œuvre du gracieux, translucide et si intelligible Clapisson, Hector Berlioz, la crinière hérissée, leva sa baguette pour la première mesure de sa Damnation de Faust, il n’y avait quasi personne pour écouter... Une petite bande d’amis ; et puis Mgr le duc et Mme la duchesse de Montpensier, venus, bouillote aux pieds, en voiture fermée... La recette ne couvrait pas les 1.600 francs de location de la salle, les cachets de Roger, qui chantait Faust, de Mme Duflot-Maillard, de M. Hermann-Léon et des chœurs, et de l’orchestre... Après une seconde audition, le 20 décembre, encore un dimanche, le compositeur, dont le spirituel Rossini avait dit : « Quel bonheur que ce garçon ne sache pas la musique ; il en ferait de bien mauvaise », quittait Paris aussitôt avec 10.000 francs de dettes, qu’il allait essayer de gagner en donnant des concerts en Europe centrale.

    Nous avons peine à comprendre cet effroyable échec, nous qui avons grandi sous le charme du chef-d’œuvre dont on va célébrer le centenaire par des manifestations pieuses, sinon éclatantes. Sa popularité ne s’est peut-êre pas maintenue au point qu’elle atteignit au début du siècle et dont Edouard Colonne, surtout, fut l’artisan véhément. Cher vieux Colonne ! Je crois le voir encore, tenant à pleine main son court bâton blanc ; le profil et la barbe d’un prophète de la Sixtine ; ses boucles et ses mèches d’argent s’agitaient comme des flammes sur son crâne en sueur. II y avait beaucoup plus de cent fois qu’il dirigeait la Damnation, car la centième audition datait déjà de 1898 !... et la première exécution intégrale, du 18 février 1877 — huit ans après la mort de Berlioz... Dans une loge, côté jardin, celle qui avait été, ce jour de revanche, Marguerite, Mlle Alice Vergin, devenue Mme Colonne, battait la mesure de son face-à-main. Ni elle, ni le chef, ni les auditeurs fanatisés n’éprouvaient de lassitude ni de satiété. La Damnation était un mur de feu entre les vieux Français, les attardés, qui croyaient encore à Meyerbeer, et ceux qui, après avoir cru à Berlioz, allaient tout naturellement croire à Franck, à Wagner, à d’lndy, fêter PeIléas et Ariane.

    Même si certaines des vertus de la Damnation, ses vertus décoratives, ses hardiesses de rythmes, ses colorations instrumentales, ses magnifiques barbaries harmoniques frappent moins les hommes de maintenant et ne peuvent plus les surprendre, la Damnation reste l’œuvre type du romantisme musical français. Théophile Gautier le disait, voilà cent ans, après la navrante première « Hector Berlioz nous paraît former avec Hugo et Eugène Delacroix la trinité de l’art romantique. » On aura beau dire et chicaner, l’art romantique est cette trinité-là ; c’est quelque chose pour nous.

    De la composition de cette partition tumultueuse et plusieurs fois si délicate on sait, grâce aux parfaits ouvrages d’Adolphe Boschot surtout et à un bon petit résumé de Julien Tiersch [Tiersot ?], tout ce qu’on peut savoir. L’origine en est une série de Huit scènes de Faust écrite en 1829 après la lecture de la traduction de Gérard de Nerval.Faust1854

    Berlioz les fit imprimer, en envoya un exemplaire à Gœthe. Mais l’olympien consulta là-dessus son ami Zeller, un fossile, que Beethoven et même Mendelssohn son élève effaraient, apprit que cette musique n’était que croassements, vomissements et « résidus d’avortements », et ne remercia point le petit Français. Berlioz détruisit tout ce qu’il put de l’édition et pendant quinze ans ne s’occupa plus de Faust. Il se remit à y songer à partir de 1844; et c’est surtout au cours d’une tournée en Autriche, Bohême, Hongrie qu’il perfectionna ses ébauches et écrivit les autres morceaux. Si l’on en croit ses Mémoires, le premier état de la Ballade du roi de Thulé date de 1828 et fut écrit en voiture, entre la Côte-Saint-André et Grenoble... Mais c’est à Passau, dans une auberge, qu’il aurait simplifié et mis au point le premier acte de Faust, Le vieil hiver a fait place au printemps ; une nuit à Prague, une nuit, le chœur des Anges de l’apothéose ; à Breslau, la chanson des étudiants ; c’est à Rouen, chez son ami le duc de Montville, qu’il composa Ange adoré, dont la céleste image... ; et le reste à Paris. Quant à la Marche de Rackoczy, dont le thème, du folklore hongrois, lui avait été proposé par un musicien amateur de Vienne, il en a donné la primeur à Budapest. Un thème national traité par un étranger... Toutes les imaginations se mirent, dit-il, à « fermenter nationalement... On craignait une profanation ! » Il fut pris de peur au moment de lancer les appels de trompette. Sa gorge se serrait... Mais l’apparition du thème, piano, avec de nerveux pizzicati, étonne et calme les Hongrois. Puis le crescendo, le bruit de bataille, les coups de canon, cette longue angoisse, cette contrainte haletante, jusqu’à l’explosion furieuse en lutte les domptent, les exaltent... Avant la fin, ils hurlent d’enthousiasme. La tempête de l’orchestre est incapable de lutter avec l’éruption de ce volcan ! Ah ! feux et tonnerres, que c’était beau !

    Ce l’est encore ! On n’écoute jamais la galopade effrénée de la fin sans avoir envie de crier, comme à l’arrivée du Grand Prix ; le dernier rush et les cravaches...

    Et les « Sylphes », aux sonorités arachnéennes ! et le chant entrecoupé de Marguerite. Je suis à... ma... fenêtre... Et le chœur Villes entourées de murs..., que nous chantions en sortant du Châtelet, le long de la Seine ; et, quand la partition fut portée au théâtre, les sonorités nasales de Renaud dans les récitatifs de Méphisto et dans la Sérénade ; et l’effusion vocale de l’Invocation à la nature — « d’une âme altérée, d’un bonheur qui la fuit... »

    Jamais nous ne serons ingrats envers la Damnation. Quelques fragments peut-être menacent ruine. Mais bien peu. Les chants d’amour n’ont pas une ride. Le grand amoureux, malheureux, éperdument sincère d’Estelle, d’Harriet, de Marie a trouvé ses accents si justes, si pénétrants que Schumann lui-même, et les poètes les plus amoureux : Virgile, Ronsard ou Musset ou Nerval et Pierre Louys, dans Psyché, ne le surpassent point. Mozart, seul, peut-être ?...

    Ah ! si l’on pouvait, à l’occasion de ce centenaire ; remettre sur le socle vide du square Vintimille la maigre image de bronze que les Allemands ont enlevé...

Voir aussi sur ce site:

Opéra-Comique, Salle Favart et Salle Feydeau

Square Berlioz (anciennement square Vintimille)

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