Une transcription pour orgue de la Symphonie fantastique

Par

Christian Wasselin

© 2013 Christian Wasselin

    Il y avait la Symphonie fantastique transcrite par Liszt pour le piano, il y a désormais la même Fantastique transcrite pour l’orgue par Yves Rechsteiner. Ce travail a été effectué en plusieurs étapes : l’organiste a d’abord transcrit deux mouvements de la symphonie sur l’orgue de l’église de La Dalbade à Toulouse (construit en 1844 par Prosper Moitessier, reconstruit en 1888 par Puget, restauré en 2009 par Gérard Bancells et Denis Lacorre), puis deux autres sur l’orgue de Seysses (dû au même facteur, Puget), dans la région toulousaine ; l’intégralité de la partition a ensuite été jouée sur l’orgue Mooser (1832) de la cathédrale de Fribourg en Suisse, enfin la même transcription intégrale vient d’être enregistrée à La Dalbade.

    Henri Busser avait transcrit en 1935 la seule « Marche au supplice », expérience restée sans lendemain. Trois quarts de siècle plus tard, Yves Rechsteiner a relevé le défi en s’inspirant de Liszt, mais d’une manière différente de celle qu’on imaginerait de prime abord. Car l’orgue et le piano ont peu à voir entre eux : « Si le piano permet les plus subtiles gradations dynamiques, il lui manque la palette des timbres solistes : hautbois, flûte, trompette, et surtout la puissance des sons tenus d’un orchestre fortissimo. (…) La version pour piano ne pouvait donc pas servir de seul modèle pour une version pour orgue, la nature des instruments étant trop différente. C’est ailleurs qu’il faut chercher la présence de Liszt : dans ses œuvres pour orgue et dans l’influence qu’elles ont sur le mode de jeu des organistes ». Et notamment dans la Fantaisie et Fugue sur Ad nos, ad salutarem undam, dont les « fanfares guerrières » et le « fugato diabolique » ne sont pas sans rapport, selon Yves Rechsteiner, avec les deux derniers mouvements de la Fantastique.

    Le résultat, comme on peut s’y attendre, est à la fois spectaculaire et dépaysant. La Fantastique sonne comme une immense œuvre d’orgue mais réserve des surprises là où l’on ne s’y attend pas. Le « Bal », notamment, séduit et ravit, alors que la couleur de l’instrument a peu à voir, a priori, avec l’ambiance d’un salon brillamment éclairé et la sensuelle ductilité d’une valse. Mais la manière très imaginative avec laquelle Yves Rechsteiner transcrit les parties de harpe force l’admiration. Il faut préciser que l’œuvre n’est ici lestée, du début à la fin, d’aucune force d’inertie. Les tempos de Berlioz sont respectés, les accelerandos, rinforzandos et autres diminuendos sont bien là ; Yves Rechsteiner effectue en outre la reprise dans le premier mouvement – alors qu’il fait une reprise écourtée dans le quatrième, bizarrement, sans reprendre le morceau depuis le début.

    Malgré la délicatesse du tout début des « Rêveries », malgré l’imagination, là encore, avec lequel est traité le passage qui précède l’exposition de l’idée fixe dans le premier mouvement, c’est dans les deux dernières parties que se déchaînent les idées de l’organiste et les possibilités de l’instrument. La violence de la « Marche » puis les grouillements fantastiques du « Sabbat » et l’ajout de vraies cloches (seul aveu d’échec de la part du transcripteur ?) font vraiment de ces pages un « chant de mort religieux et impie, funèbre et burlesque » comme le dit si bien Lélio.

    Au bout du compte, c’est la « Scène aux champs » qui est la moins convaincante, peut-être parce qu’il y a beaucoup d’espace, de ciel et de silence dans ce mouvement, alors que l’orgue a tendance à tout embrasser ; peut-être aussi parce que l’horizontalité du paysage a peu à voir avec la verticalité des tuyaux de l’instrument. Le tonnerre, à la fin, ressemblerait plutôt à un hululement lugubre ; hululement qui a son charme, certes, mais qui est pour le coup assez loin de la symphonie.

    Yves Rechsteiner n’a pas été paralysé par la question de la fidélité à la partition originale en signant sa transcription. Il a fait son ouvrage avec un mélange de fantaisie et de méticulosité. Et il a réussi à vêtir d’une robe de mariée à la coupe inattendue une symphonie sauvage qui s’est prêtée de bonne grâce à l’hommage qu’on lui proposait.

Christian Wasselin

Hector Berlioz : Symphonie fantastique. Yves Rechsteiner à l’orgue Puget de La Dalbade (Toulouse). 1 CD VDE-Gallo 1416.

Nous remercions vivement notre ami Christian Wasselin de nous avoir envoyé cet article.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 13 novembre 2013.

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