par

Hector Berlioz

paru dans

Revue Pittoresque, Première Série, Tome I, 1843, p. 300-305

    Le texte de cet article et l’image qui l’accompagne sont reproduits ici d’après notre exemplaire original de la Revue Pittoresque.

    On remarquera qu’une partie de l’article, depuis ‘ll ne faut pas s’étonner que la grande ombre …’ dans le premier paragraphe jusqu’à l’avant-dernière phrase du quatrième paragraphe ‘J’étais méchant comme un dogue à la chaîne.’ fut reproduite plus tard dans le chapitre 36 des Mémoires. En outre le texte depuis ‘Un de mes amis G***…’ jusqu’à la fin, fut repris sous le titre de ‘Vicenza : Nouvelle sentimentale’ dans les Soirées de l’orchestre (Première Soirée).

    Cet article de 1843 avait été publié plus tôt dans L’Europe Littéraire du 8 mai 1833 (voir aussi Critique Musicale, tome I p. 91-7). La deuxième note à la page 47 des Soirées de l’orchestre (dans l’édition Gründ de 1968) mentionne seulement l’article de 1833; il semble que les auteurs de cette édition n’aient pas eu connaissance de la version dans la Revue Pittoresque qui est reproduite ici.

    Nous avons conservé l’orthographe et la syntaxe de Berlioz, en corrigeant seulement quelques erreurs typographiques évidentes.

 

UN PENSIONNAIRE DE ROME.

    Qu’est-ce qu’un fou?... Un fou est un homme dont la manière de voir et de sentir diffère absolument sur un ou plusieurs points de celle du reste de l’espèce humaine. En ce cas je suis fou et ne demande au lecteur que quelques pages pour le lui prouver. —1831 j’habitais Rome ; le gouvernement français m’y avait envoyé sous prétexte d’y étudier les chefs-d’œuvre de l’art musical. Lyon, Châlons, Auxerre, offrent les mêmes ressources sous ce rapport que la capitale du monde chrétien ; mais c’est l’usage : respectons le décret académique, et qu’il n’en soit plus question. Oh ! que je m’ennuyais à Rome !!! J’arrivais de Paris, du centre de la civilisation, et je me trouvais tout d’un coup sevré de musique, de théâtres, de littérature, d’agitations, de tout enfin ce qui compose ma vie. Il ne faut pas s’étonner que la grande ombre de la Rome antique, qui seule poétise la nouvelle, n’ait pas suffi pour me dédommager de tout ce qui me manquait. On se familiarise bien vite avec les objets qu’on a sans cesse sous les yeux, et ils finissent par ne plus éveiller dans 1’âme que des impressions et des idées ordinaires. Je dois pourtant en excepter le Colysée : le jour ou la nuit, je ne le voyais jamais de sang-froid. Saint-Pierre me faisait aussi toujours éprouver un frisson d’admiration. C’est si grand, si noble, si beau, si majestueusement calme !!! J’aimais à y passer la journée pendant les intolérables chaleurs de l’été. Je portais avec moi un volume de Byron, et m’établissant commodément dans un confessionnal, jouissant d’une fraîche atmosphère, d’un silence religieux interrompu seulement à de longs intervalles par l’harmonieux murmure des deux fontaines de la grande place de Saint-Pierre, que des bouffées de vent apportaient jusqu’à mon oreille, je dévorais à loisir cette ardente poésie ; je suivais sur les ondes les courses aventureuses du Corsaire ; j’adorais profondément ce caractère à la fois inexorable et tendre, impitoyable et généreux, composé bizarre de deux sentiments opposés en apparence, la haine de l’espèce et l’amour d’une femme. Parfois, quittant mon livre pour réfléchir, je promenais mes regards autour de moi ; mes yeux, attirés par la lumière, se levaient vers la sublime coupole de Michel-Ange ; quelle brusque transition d’idées !!! Des cris de rage des pirates, de leurs orgies sanglantes, je passais tout à coup au concert des séraphins, à la paix de la vertu, à la quiétude infinie du ciel... Puis ma pensée, abaissant son vol, se plaisait à chercher sur le parvis du temple la trace des pas du noble poëte... «  il a dû venir contempler ce groupe de Canova, me disais-je ; ses pieds ont foulé ce marbre, ses mains se sont promenées sur les contours de ce bronze, il a respiré cet air, ces échos ont répété ses paroles... paroles de tendresse et d’amonr peut-être... Eh oui ! ne peut-il pas être venu visiter le monument avec son amie madame Guiccioli ?... femme admirable et rare dont il a été si complétement compris, si profondément aimé !!! — Aimé !... compris !... poëte !... libre !... riche !... Il a été tout cela, lui !... — Et le confessionnal retentissait d’un grincement de dents à faire frémir les damnés.

    Un jour, en de telles dispositions, je me levai spontanément comme pour prendre ma course, et après quelques pas précipités, m’arrêtant tout à coup au milieu de l’église, je demeurai silencieux et immobile. Un paysan entra et vint tranquillement baiser l’orteil de saint Pierre. « Heureux bipède, murmurai-je avec amertume, que te manque-t-il ? Tu crois et espères ; ce bronze que tu adores, et dont la main droite tient aujourd’hui, au lieu de foudres, les clefs du paradis, était un Jupiter tonnant. Tu l’ignores ; point de désenchantement. En sortant, que vas-tu chercher? de l’ombre et du sommeil ; les madones des champs te sont ouvertes, tu y trouveras l’un et l’autre. Quelles richesses rêves-tu ?... la poignée de piastres nécessaire pour acheter un âne ou te marier ; tes économies de trois ans y suffiront. Qu’est une femme pour toi?... un autre sexe. Que cherches-tu dans l’art ? un moyen de matérialiser les objets de ton culte ou de t’exciter au rire et à la danse. A toi, la Vierge enluminée de rouge et de vert, c’est la peinture ; à toi, les marionnettes et polichinelle, c’est le drame ; à toi, la musette et le tambour de basque, c’est la musique ; à moi le désespoir et la haine, car je manque de tout ce que je cherche et n’espère plus l’obtenir.  » J’étais bien méchant dans ce moment-là. — Après avoir quelque temps écouté rugir ma tempête intérieure, je m’aperçus que le jour baissait. Le paysan était parti ; j’étais seul dans Saint-Pierre... J’étais seul aussi dans le monde... oui, seul... pas un cœur !... Je sortis. Je rencontrai des peintres allemands qui m’entraînèrent dans une osteria, hors des portes de la ville, où nous bûmes je ne sais combien de bouteilles d’orviéto en disant des absurdités, fumant, et mangeant crus de petits oiseaux que nous avions achetés d’un chasseur. Ces messieurs trouvaient ce mets sauvage très-bon, et je fus bientôt de leur avis, malgré le dégoût que j’en avais ressenti d’abord. Nous rentrâmes à Rome en chantant des chœurs de Weber, qui nous rappelèrent des jouissances musicales auxquelles il ne fallait plus songer de longtemps... A minuit j’allai au bal de l’ambassadeur : j’y vis une Anglaise belle comme Diane, qu’on me dit avoir cinquante mille livres sterling de rentes, une voix superbe et un admirable talent sur le piano ; ce qui me fit grand plaisir. La Providence est juste, elle a soin de répartir également ses faveurs ! Je rencontrai d’horribles visages de vieilles, les yeux fixés sur une table d’écarté, flamboyants de cupidité. Sorcières de Macbeth !!! Je vis minauder des coquettes ; on me montra deux gracieuses jeunes filles, faisant ce que les mères appellent leur entrée dans le monde ; délicates et précieuses fleurs que son souffle desséchant aura bientôt flétries ! J’en fus ravi. Trois dandys discoururent en grasseyant devant moi, sur l’enthousiasme, la poésie, la musique; ils comparèrent ensemble Beethoven et Vaccaï, Shakespeare et M. Ducis; me demandèrent si j’avais lu Goethe, si Faust m’avait amusé, que sais-je encore ? mille autres belles choses. Tout cela m’enchanta tellement que je quittai le salon en souhaitant qu’un aérolithe grand comme une montagne pût tomber sur le palais de l’ambassade et l’écraser avec tout ce qu’il contenait.

    En remontant l’escalier de la Trinità del Monte pour rentrer à l’Académie, il fallut dégaîner le grand couteau romain. Des malheureux étaient en embuscade sur la plate-forme pour demander aux passants la bourse ou la vie. Mais nous étions deux, et ils n’étaient que trois : le craquement de nos couteaux que nous ouvrîmes avec bruit suffit pour les rendre momentanément à la vertu.

    Voilà avec la chasse et le jeu du disque le gracieux cercle d’actions et d’idées dans lequel je tournais incessamment pendant mon séjour à Rome. Qu’on y joigne l’influence accablante du sirocco, le besoin sans cesse renaissant de musique, des souvenirs déchirants, des craintes sur mon avenir d’artiste, un ancien amour que le temps m’avait rivé au cœur, et l’on comprendra ce que pouvait avoir d’intensité le spleen qui me dévorait. J’étais méchant comme un dogue à la chaîne. Toutefois j’étais encore capable de quelque bonne action ; comme je ne suit pas modeste, je vais en raconter une.

    Un de mes amis, G***, peintre de talent, avait inspiré un sentiment profond à une jeune paysanne d’Albano, nommée Vincenza, qui venait quelquefois à Rome offrir pour modèle sa tête virginale aux pinceaux de nos plus habiles dessinateurs. La grâce naïve de cette enfant des montagnes, et l’expression candide de ses traits, l’avait rendue l’objet d’une espèce de culte que lui rendaient les peinitres, et que sa conduite décente et réservé justifiait d’ailleurs complétement.

    Depuis le jour où G*** parut prendre plaisir à la voir, Vincenza ne quitta plus Rome. Albano, son beau lac, ses sites ravissants, furent échangés contre une petite chambre sale et obscure qu’elle occupait dans le Transtevere chez la femme d’un artiste dont elle soignait les enfants. Les prétextes ne lui manquaient jamais pour faire de fréquentes visites à l’atelier de son bello Francese. Un jour je l’y trouvai. G*** était gravement assis devant son chevalet, le pinceau et la palette à la main ; Vincenza, accroupie à ses pieds comme un chien à ceux de son maître, épiait son regard, aspirait sa moindre parole, par intervalles se levait d’un bond, se plaçait en face de G***, le contemplait avec ivresse, et se jetait à son cou en faisant des éclats de rire de convulsionnaire, sans songer le moins du monde à déguiser à mes yeux sa délirante passion. Me montrer ainsi son bonheur, à moi ! à moi qui aimais, à moi qui me reconnaissais dans Vincenza, et à qui ce spectacle faisait sentir plus cruellement que jamais mon isolement fatal ! « Seul ! seul ! me dis-je encore comme dans Saint-Pierre, seul au monde ; pas un cœur qui réponde au mien ! »

    Mes yeux devinrent sanglants, et, les muscles de ma poitrine commençant à se crisper, je m’enfuis en blasphèmant. Qui m’eût dit alors... que ?... Oh ! Dieu, il y a donc une justice ! — Pendant plusieurs mois le bonheur de la jeune Albanaise fut sans nuages, mais la jalousie vint y mettre un terme. On fit concevoir à G*** des doutes sur la fidélité de Vincenza ; dès ce moment il lui ferma sa porte et refusa obstinément de la voir. Vincenza, frappée d’un coup mortel par cette rupture, tomba dans un désespoir effrayant. Elle attendait quelquefois G*** des journées entières sur la promenade du Pincio, où elle espérait le rencontrer, refusait toute consolation, et devenait de plus en plus sinistre dans ses paroles et brusque dans ses manières. J’avais déjà essayé inutilement de lui ramener son inflexible ; quand je la trouvais sur mes pas, noyée de pleurs, le regard morne, je ne pouvais que détourner les yeux et m’éloigner en soupirant. Un jour pourtant je la rencontrai marchant avec une agitation extraordinaire au bord du Tibre, sur un escarpement élevé qu’on nomme la promenade du Poussin :

    « Eh bien ! où allez-vous donc, Vincenza ? » — Rien. — « Vous ne voulez pas me répondre ? » — Rien. — « Vous n’irez pas plus loin, je prévois quelque folie ?

    — Laissez-moi, monsieur, ne m’arrêtez pas.

    — Mais que venez-vous faire ici, seule ?

    — Eh ! ne savez-vous donc pas qu’il ne veut plus me voir, qu’il ne m’aime plus, qu’il croit que je le trompe ? Puis-je vivre après cela ? Je venais me noyer. »

    Là-dessus elle commença à pousser des cris désepérés ; je la vis quelque temps se rouler à terre, s’arracher les cheveux, s’exhaler en imprécations furieuses contre les auteurs de ses maux ; puis, quand elle fut un peu fatiguée, je lui demandai si elle veulait me promettre de rester tranquille jusqu’au lendemain, m’engageant à faire auprès de G*** une dernière tentative.

    « Écoutez bien, ma pauvre Vincenza, je le verrai ce soir, je lui dirai tout ce que votre malheureuse passion et la pitié qu’elle m’inspire me suggéreront pour qu’il vous pardonne. Venez demain matin chez moi, je vous apprendrai le résultat de ma démarche, et ce que vous devrez faire pour achever de le refléchir. Si je ne réussis pas, comme il n’y aura effectivement rien de mieux à faire pour vous.... le Tibre est toujours là.

    — Oh ! monsieur, vous êtes bon, je ferai ce que vous me dites. »

    Le soir, en effet, je pris G*** en particulier, je lui racontai la scène dont j’avais été témoin en le suppliant d’accorder à cette malheureuse une entrevue qui, seule, pouvait la sauver.

    « Prends de nouvelles et sévères informations, lui dis-je en finissant, je parierais mon bras droit que tu la rends victime d’une erreur. D’ailleurs, si toutes mes raisons sont sans force, je puis t’assurer que son désespoir est admirable, et que c’est une des plus dramatiques choses que l’on puisse voir ; prends-la comme objet d’art.

    — Allons, mon cher Mercure, tu plaides bien ; je me rends. Je verrai dans deux heures quelqu’un qui peut me donner de nouvelles clartés sur cette ridicule affaire. Si je me suis trompé, qu’elle vienne, je laisserai la clef à ma porte. Si, au contraire, la clef n’y est pas, c’est que j’aurai acquis la certitude que mes soupçons étaient fondés : alors je te prie qu’il n’en soit plus question. Parlons d’autre chose. Comment trouves-tu mon nouvel atelier ?

    — Incomparablement mieux que l’ancien, mais la vue en est moins belle ; à ta place, j’aurais gardé la mansarde, ne fût-ce que pour pouvoir distinguer la croix de Saint-Pierre et le tombeau d’Adrian.

    — Oh ! te voilà bien avec tes idées nuageuses !!! A propos de nuages, laisse-moi allumer mon cigare... bon... A présent bonsoir, je vais à l’enquête ; dis à ta protégée ma dernière résolution. Je suit curieux de voir lequel de nous deux est joué. »

    Le lendemain Vinceza entra chez moi de fort bonne heure : je dormais encore. Elle n’osa pas d’abord interrompre mon sommeil ; mais, bouillant d’impatience, elle saisit ma guitare et me jeta trois accords qui me réveillèrent. En me retournant dans mon lit, je l’aperçus à mon chevet mourante d’émotion. Dieu ! qu’elle était jolie !!! L’espoir éclatait sur sa ravissante figure. Malgré la teinte cuivrée de sa peau, je la voyais rougir de passion ; tout ses membres frémissaient.

    « Eh bien ! Vincenza, je crois qu’il vous recevra ; si la clef est à sa porte, c’est qu’il vous pardonne, et... »

La pauvre jeune fille m’interrompt par un cri de joie, se jette sur ma main, la baise avec transport en la couvrant de larmes, gémit, sanglote, et se précipite hors de ma chambre, en m’adressant pour remerciment un divin sourire qui m’illumina comme un rayon des cieux. Quelques heures après, je venais de m’habiller, G*** entre et me dit d’un air grave :

    « Tu avais raison, j’ai tout découvert ; mais pourquoi n’est-elle pas venue ? je l’attendais.

    — Comment, pas venue? Elle est sortie d’ici ce matin à demi folle de l’espoir que je lui donnais ; elle a dù être chez toi en cinq minutes.

    — Je ne l’ai pas vue... et pourtant la clef était bien à ma porte.

    — Malheur ! malheur !!! j’ai oublié de lui dire que tu avais changé d’atelier. Elle sera montée au quatrième, ignorant que tu étais au premier.

    — Courons. »

    Nous nous précipitons à l’étage supénieur de la maison de G*** ; la porte de la mansarde était fermée ; dans le bois était fichée avec force la spada d’argent que Vincenza portait dans ses cheveux, et que G*** reconnut avec effroi : elle venait de lui. Nous courons au Transtevere, point ; chez elle, point ; au Tibre, à la promenade du Poussin, nous demandons à tout les passants : personne ne l’avait vue. Enfin nous entendons des voix et des interpellations violentes... Nous arrivons au lieu de la scène... Deux bouviers se battaient pour le fazzoletto blanc de Vincenza, que la malheureuse Albanaise avait arraché de sa tête et jeté sur le rivage avant de se précipiter.

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                                                                                                                                                    HECTOR BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 1er mai 2008. 

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