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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 21 DÉCEMBRE 1861 [p. 1-2].


REVUE MUSICALE.

Cinq opéras comiques, trois messes, les œuvres sacrées de Lesueur, la prime offerte à ses abonnés par la Gazette musicale. — La Musique à l’église, par M. d’Ortigue. — L’album de M. Masset. — Mme Charton-Demeur, concert à Sèvres. — La traduction des comédies de Cervantes par M. Alphonse Royer.

Théâtre-Lyrique.

Premières représentations.

La Nuit aux gondoles, de MM. Jules Barbier et Prosper Pascal. — Le Café du roi, de MM. Meilhac et Deffès. — La Tyrolienne, de MM. de Saint-Georges, Dartois et Leblicq. — Reprise de Jaguarita.

    Ces trois opéras nouveaux sont en un acte. La scène du premier se passe à Venise. Les gondoles vont et viennent ; il en descend de belles dames qui coquettent sous le masque avec de beaux cavaliers. Deux de ces jeunes lions vont se battre ; une simple fillette amoureuse de l’un d’eux tombe évanouie devant un banc de pierre sur lequel elle appuie gracieusement sa tête. Des passans l’aperçoivent et s’étonnent de sa longue syncope autant que de sa jolie posture. « Elle se sera trouvée mal de peur, disent-ils, en entendant le bruit des armes. » Ce bruit n’était pourtant pas bien terrible. Les combattans reviennent ; il n’y a personne de mort. La fillette revient aussi. Je crois qu’à la fin tout s’arrange à sa plus grande satisfaction. La belle dame masquée, cause de tout le grabuge, a enlevé un nouveau galant à l’amour duquel la jeune fille n’a pas de prétentions. Elle a dit-on,

Quitté ces lieux
En faisant des yeux
Furieux.

    Ne m’en demandez pas davantage, je ne sais rien de plus. La partition décèle les progrès qu’a faits M. Pascal dans l’art d’écrire, elle est supérieure au premier ouvrage de l’auteur, ouvrage en un acte aussi, et dont le titre, si je ne me trompe, était le Roman de la Rose. Plusieurs morceaux de la Nuit aux Gondoles sont d’un tour mélodique agréable, écrits avec goût et sans recherche.

Deuxième opéra-comique.

    Le Café du roi, en un acte, a obtenu un vrai succès bien franc, et, à mon avis, bien mérité. Il s’agit ici de la jeunesse de Louis XV et de son goût excessif pour le café. Ce goût n’est pas exclusif ; le jeune roi aime déjà beaucoup aussi les femmes. Un vieux marquis convoite un poste où il n’y a rien à faire et dont les appointemens sont en conséquence fort beaux. Ce poste fut promis à un vieil officier qui, par d’anciens services, l’a mérité. Le marquis en conclut que l’officier ne l’obtiendra pas. Pour lui souffler la place, cet honorable solliciteur imagine de présenter à Louis XV une charmante jeune fille assez innocente pour croire que le marquis s’intéresse à une requête qu’elle cherche à faire parvenir au roi. « Le baron de Gonesse est mon ami, lui dit-il, à ma recommandation, il vous recommandera à quelqu’un qui s’empressera de vous recommander, et de recommandations en recommandations, vous parviendrez au but. Il faut seulement me suivre à Versailles. » Gilberte, c’est le nom de la jouvencelle, consent, après quelque hésitation, à ce voyage. Introduite dans le château et présentée au baron de Gonesse, qui n’est, on le devine, autre que le roi, la jeune fille apprend que Louis XV l’a remarquée ; et la voilà qui tremble et qui supplie le faux baron de la protéger contre le roi, en menaçant de se jeter par une fenêtre si le baron ne jure pas de lui accorder sa protection. Louis, assez jeune encore pour croire aux femmes qui se jettent par les fenêtres et à l’innocence de celles qui connaissent si bien le danger, fait le serment qu’on lui demande, et demeure honteux et surpris comme un renard qu’une poule aurait pris. Mais les portes du palais sont fermées ; il ne faut pas d’ailleurs qu’on puisse voir Gilberte sortir si tard de l’appartement du baron. Comment passer la nuit ? On fera du café. Cette occupation favorite du roi tuera bien quelques heures; mais la nuit est longue, et malgré le café les paupières de Gilberte s’alourdissent. Il faut absolument dormir. Voilà notre innocente qui s’étend sur un canapé et qui s’endort sous la sauvegarde de l’honneur du baron. Celui-ci se promène à grands pas devant le canapé, jetant de vilains regards sur la belle dormeuse, en jurant qu’il ne jurera plus d’être honnête homme en pareille circonstance. Le jour vient enfin mettre un terme à cette promenade ; Gilberte s’éveille. Le roi a déjà donné des ordres pour que la faveur qu’elle sollicitait lui fût accordée. Le marquis, n’ayant pas réussi à faire une favorite, n’obtient pas la place convoitée ; au rebours de toutes les traditions, cette place est donnée à l’homme qui la méritait. D’où il faut conclure, qu’à l’exception de ce dernier, tout le monde est attrapé dans cette pièce : le marquis d’abord, qui en est pour ses soins ; le roi ensuite, qui comptait faire autre chose que du café, et l’innocente Gilberte qui, malgré son innocence, semble peu satisfaite d’avoir si bien dormi.

    La musique du Café du roi, pleine de grâce et de distinction, fait le plus grand honneur à M. Deffès ; il y a là de l’art, du style, des idées ; c’est fait avec soin et avec une facilité heureuse qui n’a rien de vulgaire. Parmi les meilleurs morceaux, il faut citer une introduction instrumentale bien caractérisée, les couplets de Louis XV chantant l’éloge du café ; un air en style du temps, c’est-à-dire rappelant la forme mélodique des airs de Lulli, et surtout une romance qu’on a fait répéter et dont la forme est exquise.

    Mlle Girard joue et chante avec esprit le rôle du jeune roi ; Mlle Baretti, jolie ingénue, aime seulement un peu trop à faire entendre les sons aigus de sa voix de fauvette ; Wartel est fort convenable dans le rôle du marquis désappointé.

Troisième opéra-comique en un acte.

    La Tyrolienne n’est autre qu’un vaudeville en deux actes donné, il y a un quart de siècle au théâtre des Variétés, et réduit en un acte pour donner plus aisément carrière à la verve du compositeur. Il s’agit d’une jeune Tyrolienne qui, de chansons en cavatines, est montée au rang de diva et fait fureur au théâtre italien de Saint-Pétersbourg. Parcourant l’Europe avec un seigneur russe dont elle n’est pourtant rien de plus que la compagne de voyage, elle va un soir avec son boyard demander l’hospitalité chez une pauvre famille tyrolienne. Là vivait une bonne vieille avec son fils, le plus habile chasseur du canton. Ce brave garçon allait épouser une cousine qu’il a et qu’il n’aime guère ; mais, voyez les jeux de l’amour et du hasard, en apercevant la voyageuse, il reconnaît sa sœur de lait, qu’il aima autrefois, et retombe amoureux d’elle. Après une scène de jalousie, naturellement causée par la présence du seigneur russe, le chasseur finit par croire à l’innocence de sa sœur de lait et l’épouse ; la diva renonce tout d’un coup à Satan, à ses pompes, à ses œuvres, aux boyards, aux roubles, aux diamans russes, aux applaudissemens, aux rappels, aux couronnes, à l’art même, à la vie éclatante, à tout ce qui flatte et enivre, pour rester dans la chaumière qui abrita son enfance, une main dans la main de son frère de lait, buvant force jattes de lait, et bénie chaque soir par la digne femme qui lui donna son lait. A la bonne heure, parlez-moi d’une diva de cette humeur laitière. Elle sera heureuse, elle aura soin des poules, tiendra propre et net l’intérieur du chalet, traira les vaches, fera du beurre et du fromage, et se régalera de temps en temps en famille d’un chevreuil tué par le fusil de son rustique époux.

    M. Leblicq, auteur de la partition de la Tyrolienne, est, dit-on, un jeune compositeur belge. Il paraît avoir beaucoup lu, beaucoup entendu, et beaucoup retenu. Son style est clair, ses morceaux sont bien coupés ; il n’abuse pas trop de l’orchestre et ne torture pas les chanteurs. On pourrait reprocher seulement à ses mélodies de n’avoir pas une très grande originalité.

    Ah ça, c’est une gageure ! Quand je me croyais en règle avec le Théâtre-Lyrique pour avoir raconté coup sur coup trois opéras-comiques en un acte, quand je me voyais sans trop de chagrin sur le point de passer à quelque nouveau divertissement, ne voilà-t-il pas que la gendarmerie théâtrale vient encore m’appréhender au corps, qu’il me faut quitter encore le coin de mon feu, monter encore en voiture, pour aller encore au Théâtre-Lyrique entendre, quoi? Un

Quatrième opéra-comique en un acte.

    Quand nous serons à dix, nous ferons une croix. Celui-ci, intitulé la Tête enchantée, est de MM. Ernest Dubreuil et Léon Paillard. Allons, courage ! narrons encore. Un alchimiste espagnol a une fille nommée Isabelle, et un ami du nom de Trufaldin. La fille aime le jeune cavalier Cardenio, qui lui donne des sérénades ; l’ami possède une assez belle fortune qui pourra aider l’alchimiste dans sa recherche de la pierre philosophale. Un grand progrès s’est accompli dans la science des sciences. On sait à n’en pouvoir douter quel est l’élément de l’or : c’est la lumière solaire. Le grand Averroës l’a démontré, et pour en fournir la preuve il a enterré au pied du portail d’une église un pur rayon de soleil, qui doit au bout d’un certain temps être transformé en un lingot d’or non moins pur. Seulement il ne faudra, loi est l’ordre du savant, ouvrir la fosse du rayon qu’après huit mille ans révolus. Notre alchimiste supposant qu’il pourrait bien ne pas être vivant à l’époque de l’expérience, et fort désireux d’avoir beaucoup d’or sans attendre si longtemps, se consume dans la recherche de la fameuse pierre qui doit transmuter en or les plus vils métaux. Il est sur le point de la découvrir ; il souffle, souffle nuit et jour dans son laboratoire. Bien plus, en bouquinant dans un magasin de bric-à-brac, il a découvert une tête de bronze, une tête enchantée, qui, au dire du marchand, connaît le secret de la pierre philosophale et le dévoilera si quelqu’un, dans une certaine nuit, au moment où sonnera la douzième heure, ose l’interroger. L’alchimiste osera ; il achète la tête. Or Cardenio s’est introduit dans le fatal laboratoire pour causer avec Isabelle. Le vieux les surprend ; Isabelle s’échappe et Cardenio va se cacher derrière le piédestal sur lequel est placée la tête de bronze. Minuit va sonner ; l’alchimiste explique tout à son ami Trufaldin et le prie de rester pour être témoin de l’étrange phénomène. Cardenio fait son profit de la conversation des deux fous. Aussi, au moment où minuit sonne, quand l’alchimiste vient consulter la tête, Cardenio n’a garde de manquer une si belle occasion et répond d’une voix caverneuse : « Il faut donner la fille à un homme possesseur du secret de la pierre ; cet homme est le jeune Cardenio. En l’acceptant pour gendre, tu sauras tout. »

    Croiriez-vous qu’à cet avis l’alchimiste entêté fait encore la sourde oreille ? tant il tient à son Trufaldin.

    Alors Cardenio a recours à une autre ruse ; il sort du laboratoire, rencontre à point nommé dans la rue trente-deux de ses amis, les affuble sur le champ de trente-deux costumes d’inquisiteur et revient avec eux en chantant des litanies mortuaires à vous figer la moelle dans les os. L’inquisition a entendu dire que l’alchimiste fait parler des têtes de bronze ; c’est un cas de magie ; on va le brûler, à moins qu’il ne consente à donner sa fille en mariage au cousin du grand inquisiteur, qui pourra obtenir la grâce du coupable. L’alchimiste, cette fois, consent à lâcher son Trufaldin, et les faux inquisiteurs et le Cardenio tout aussitôt de jeter frocs et cagoules et de rire au nez du père d’Isabelle. Comme ce père est un honnête homme, incapable de manquer à sa parole, il ne fait pas arrêter nos trente-deux drôles, qui ont osé jouer le rôle du saint-office, et il donne sa fille à Cardenio. Vous me direz que voila un père… Non, ne me dites rien, et parlons un peu de  la musique. Comme j’ai peur de confondre les unes avec les autres toutes ces partitions en un acte, entendues ainsi coup sur coup, j’aime mieux citer, à propos de celle-ci, l’opinion d’un journal spécial, la Gazette musicale, qui s’y connaît.

    » La partition de la Tête enchantée est le premier ouvrage de M. Léon Paillard. Ce jeune homme n’a pas encore d’idées qui se formulent d’une manière bien nette, mais plusieurs passages attestent de la facilité mélodique et l’instinct du style élégant. Il écrit maladroitement pour les voix et fort bien pour l’orchestre. On a surtout remarqué dans son ouvrage un petit quatuor exécuté pianissimo con sordini, qui a beaucoup de couleur et dont l’effet est très agréable. Après tout, cet ouvrage, quoique faible, aurait mérité une meilleure distribution. Que deviendrait le compositeur le plus expérimenté avec des artistes qui n’ont qu’une voix très médiocre ou qui n’en ont pas du tout ? »

    La Gazette musicale, dont je viens de citer là une opinion que je partage de tout point, vient d’envoyer à ses anciens et à ses nouveaux abonnés de belles étrennes musicales. Désireux de satisfaire les goûts les plus divers, parce qu’ils sont tous dans la nature, le directeur de ce journal envoie donc à ses abonnés un album-Gluck contenant des fragmens des cinq grandes partitions de Gluck, une transcription pour le piano, par Wolff, de la marche d’Alceste, les deux portraits photographiés de Gluck et de Handel, et la partition arrangée pour piano seul de Stradella, opéra en trois actes, de M. de Flottow.

    Le Théâtre-Lyrique vient de remettre en scène Jaguarita. Cette reprise est l’une des plus heureuses qu’ait faites M. Réty, non seulement parce que dans cet opéra il y a un rôle important et avantageux pour Mme Cabel, mais parce que l’œuvre offre en soi un intérêt spécial, et parce que la charmante partition de M. Halévy, si remarquable à tous égards, est celle que préfère le public du boulevard du Temple. Aussi à chacune des représentations de Jaguarita, la salle est-elle pleine, et la gracieuse femme sauvage est-elle acclamée avec transport par ses admirateurs.

Théâtre de l’Opéra-Comique.

Les Recruteurs, opéra-comique en trois actes, de MM. de Jallais, Vulpian, et Lefébure-Wély.

    Ces recruteurs sont au nombre de deux : l’un, le sergent la Rancune, recrute pour le Royal-Provence : l’autre, le danseur Vestris, recrute pour le corps de ballets de l’Opéra. Il s’agit de la prise de la citadelle de Mahon ; il s’agit d’une jeune fille qui, par dépit amoureux, quitte son village et devient femme de chambre de Mlle de Camargo. La célèbre danseuse voyage dans cette pièce avec l’illustre danseur, bien que ces deux astres de la danse n’aient jamais pu se rencontrer, puisque le Vestris dont il est question est le deuxième du nom, que j’ai beaucoup connu, et qui ne peut, en conséquence, avoir offert sa protection à la Camargo. Etait-il ennuyeux, ce pauvre Vestris, avec ses opinions musicales et ses encouragemens, et ses escarpins, et sa chevelure frisottée, et ses pieds en dehors, et la bonté qu’il avait de marcher à peu près comme un homme, tout en vous faisant bien comprendre qu’il aurait pu voler comme une oie. Bien a pris à la pauvre Camargo de n’avoir pas vécu de son temps, il l’eût à coup sûr obsédée de ses assiduités, de son admiration, de ses conseils, comme il obséda Mme Pasta, Mme Malibran et tant d’autres artistes célèbres.

    Dans la pièce des Recruteurs, le dieu de la danse est même un peu amoureux de la Camargo ; c’est tout ce que j’ai vu de plus clair dans cette intrigue assez compliquée que j’ose prendre la liberté de ne pas vous narrer. Non pas que ma narration vous soit indifférente, je suis persuadé qu’on ne peut que désirer vivement de connaître le résultat des amours de Manon et de Renaud, et de celles de Mlle Fanchette, et de celles de Mlle de Camargo et du colonel de Surville, mais parce que je me sens hors d’état, après les quatre épreuves que je viens de subir, de narrer encore tant d’amour. D’ailleurs ma mémoire est fort troublée, le bruit des tambours des recruteurs m’empêchait de comprendre, et je me disais toujours : Sommes-nous dans une caserne, à la parade, va-t-on faire l’exercice à feu, tirera-t-on le canon ?…. C’est une chose tout à fait remarquable que cette fureur de tambour qui s’est emparée depuis douze ou quinze ans de presque tous les compositeurs parisiens ! La grosse-caisse, les cymbales, le triangle et les timbales ne suffisent plus à faire le charme du petit orchestre de l’Opéra-Comique, il faut à toute force leur adjoindre un tambour. Cette fois M. Lefébure-Wély a cru devoir leur adjoindre trois tambours, dont deux font leurs flas et leurs rats sur la scène et un seulement roule à l’orchestre, et cela toutes les fois que l’uniforme des recruteurs paraît. C’est l’action qui l’exige, c’est le sujet, c’est le caractère musical du drame…. En ce cas, je m’étonne que l’auteur du Jardinier galant n’ait pas employé dans son orchestre quelques arrosoirs, dans lesquels on eût pu fort agréablement secouer des cailloux ; l’arrosoir n’est-il pas l’instrument professionnel des jardiniers ? On annonce un opéra intitulé Saint-Flour, dans lequel nous entendrons force chaudrons, les principaux acteurs du drame étant des chaudronniers. Ceci n’empêche que M. Lefébure-Wély ne soit un musicien de valeur, dont les idées ont souvent beaucoup de distinction, de la finesse, et dont la science harmonique se manifeste sans pédanterie. Parmi les morceaux que ses tambours nous ont permis d’entendre, nous citerons la romance de Manon, au premier acte, les couplets de Renaud qu’on a redemandés. Plusieurs personnes prétendaient que ce bis avait été motivé par les gentils calembours dont les paroles sont émaillées ; par ceux-ci, par exemple :

Vous n’êtes pas bonne, mamzelle,
Vous êtes belle, vous êtes belle, vous êtes Belzébut.
Vous n’serez pas mon nez… mon nez… mon épouse.
J’n’veux plus être vot’dos, vot’dos, vot’domestique.

    Non, ce n’est pas pour cela qu’on a crié bis, mais bien parce que la musique dont ces vers sont ornés est réellement originale, d’un bon comique et parce que Sainte-Foix la sanglote d’une façon attendrissante. Il y a d’ailleurs assez d’autres calembours de la plus heureuse venue et qui ont ravi l’auditoire ; celui-ci surtout : « Ah ! oui, cet officier blessé que vous avez soigné dans votre tente comme j’aurais pu soigner mon oncle ! » L’air de Fanchette :

Fourberies,
Tromperies,

contient à la fin des vocalises qui semblent avoir pour but de faire savoir à l’auditeur que Mlle Marimon peut donner le fa suraigu en courant le risque de donner même parfois le fa dièse accidentellement, ou de n’arriver qu’au fa bémol, toujours par accident, et en ayant la certitude d’être horriblement désagréable à toute oreille civilisée. J’avais un petit chien qui donnait aussi le contra-fa (dièse ou bémol) quand on lui marchait sur la patte.

    Il faut citer encore des variations très habilement faites et charmantes sur l’air populaire « à la monaco. » Les jeux de contre-point, auxquels l’auteur s’est livré dans cette fantaisie musicale, sont du meilleur goût et exécutés avec une gracieuse facilité. Le meilleur morceau de la partition, à mon avis, serait celui de Vestris, accompagné d’une façon fort ingénieuse par un solo de violon, et dans lequel le dieu de la danse déclare que s’il retombe quand il a pris son vol, c’est pour ne pas humilier ses camarades ; comme ce Gascon habitué en dansant à s’élever si haut qu’il s’ennuyait en l’air. La mélodie de ces couplets est d’une finesse exquise et bien adaptée aux paroles. Certes, le musicien qui l’a écrite est doué de rares qualités. En somme, les Recruteurs ont eu du succès, malgré les tambours, et Sainte-Foix et Berthelier n’ont pas peu contribué à les leur faire obtenir. Les autres rôles sont bien remplis par Mmes Belia, Marimon, Tual, et par Gourdin et Capoul.

    On a exécuté pendant ces dernières semaines trois messes qui ont fait sensation. Celle de M. Dietsch, entendue dans l’église de la Madeleine, a été très bien rendue sans que l’orchestre eût fait une seule répétition : ce qui prouve beaucoup en faveur des exécutans sans doute, mais aussi en faveur de la clarté de style et de la belle ordonnance de l’œuvre. Celle de M. Bonetti, exécutée par les soins de la florissante société des artistes musiciens, avait attiré une foule immense dans l’église de Saint-Eustache. Mmes Penco et Alboni devaient y chanter ; mais ces dames s’étant trouvées au dernier moment dans l’impossibilité de tenir la promesse qu’elles avaient faites, la grande musicienne, Mlle Falconi, a tiré l’auteur d’embarras en chantant, sans préparation, à leur place, et à leur honneur, car tout le monde se récriait en sortant : Dieu ! comme l’Alboni a bien chanté ! quelle largeur de style ! Et la Penco donc ! voilà une cantatrice !

    La troisième messe, dont on a fait de grands éloges, est de M. Gounod ; elle a été chantée par un grand nombre d’orphéonistes, pour lesquels, je crois, elle fut composée. Je n’ai malheureusement pu entendre ni l’une ni les autres.

    A propos de messes et de belles messes, il faut que l’on sache que l’œuvre sacrée tout entière de Lesueur est maintenant publiée et réunie chez le même éditeur, M. Gérard, successeur de Messonnier.

    J’aurais aussi à parler, et avec un vif intérêt, du livre de M. d’Ortigue, intitulé la Musique à l’église, dans lequel il traite avec tant de talent et de zèle de si hautes questions d’art, et fustige impitoyablement tant d’inqualifiables abus ; mais on ne parle pas en quelques lignes d’ouvrages de cette portée. J’y viendrai un de ces jours quand il pourra m’arriver de n’avoir pas à raconter cinq opéras-comiques. Il en est de même d’un recueil de romances charmantes que vient de publier M. Masset, et qu’il faut examiner avec le soin que mérite l’élégant auteur de Galathée, de la Reine Topaze, etc.

    Le peu de place qui me reste, je l’emploirai donc à constater le bonheur, la joie, l’étonnement qu’ont éprouvés ces jours-ci les habitans de Sèvres en entendant, dans un concert donné au bénéfice des pauvres, Mme Charton-Demeur, que les événemens de la guerre américaine ont empêchée, par bonheur pour nous, de remplir un engagement contracté avec un entrepreneur de New-York.

    Jamais voix pareille unie à une telle méthode n’avait été entendue en pareil lieu. L’air de « Grâce » de Robert, le duo du Maître de Chapelle, dans lequel l’éminente virtuose a été bien secondée par M. Géraldy, ont surtout enthousiasmé les nombreux amateurs réunis à la mairie de Sèvres ce jour-là. Aussi la belle châtelaine de Ville-d’Avray a-t elle été accablée d’applaudissemens d’abord, de prose et de vers ensuite, et à la sortie du concert eût-on à coup sûr dételé ses chevaux si, en voisine sans prétentions, elle ne fût venue à pied.

    Je finirai par une bonne nouvelle. Des nombreuses pièces de théâtre de Cervantès, qu’on disait perdues toutes, dix-neuf viennent d’être retrouvées et fidèlement traduites et publiées par M. Alphonse Royer, que les soins auxquels l’oblige la direction de l’Opéra n’empêchent pas de cultiver les lettres. Une plume savante, et dont l’autorité est grande, rendra justice complète ici même à ce précieux volume que je n’ai pas la mission de louer. En attendant, tous les lecteurs de Don Quichotte, et le nombre en est grand, vont vouloir lire la Cave de Salamanque, Trampagos, Christoval de Lugo, cette terrible tragédie de Numance, digne sœur des drames historiques de Shakspeare, et tant d’autres œuvres dramatiques de cet admirable humoriste, si ingénieux, si spirituel, si malheureux et si patient, qui est la gloire de l’Espagne.

HECTOR BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 10 avril 2009.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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