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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 12 NOVEMBRE 1861 [p. 1-2].


REVUE MUSICALE.

Théâtre-Lyrique.

Le Neveu de Gulliver, opéra-ballet en deux actes, paroles de M. Boisseaux, musique de M. Lajarte.

    Le Théâtre-Lyrique n’est pas content, il boude contre le public, qui pourtant se montre si aisément satisfait. Au lieu de donner à ce brave public quelque joli ouvrage souriant, mélodieux et gai, comme la Reine Topaze, comme Fanchonnette ou quelque conte fantastique, richement coloré, comme la Statue, ou Jaguarita promise depuis si longtemps, il lui donne de vieilles fraises, il lui fait faire des voyages dans la lune ; il engage un habile chanteur pour chanter des duos avec une danseuse. Cela n’est pas bien. Il ne faut pas faire aux gens la moue, quand ces gens, de leur côté, se montrent polis et même obséquieux. Or, quoi de plus poli que le public du Théâtre-Lyrique ? Il applaudit tout ce qu’on veut lui faire applaudir, il montre de la gaîté, de la satisfaction, de l’enthousiasme tant qu’on en veut. Et vous répondez à ses amabilités en lui disant : Tiens, public, mange-moi ces vieilles fraises, elles sont un peu moisies, un peu écrasées, elles fermentent déjà, c’est bien bon pour toi. Rossini l’a dit :

E troppo bono per questi ******.

    Mais Rossini a dit cela du petit public d’une petite ville italienne, et vous avez affaire à un grand public du grand boulevard de la grande ville de Paris.

    Enfin, tout est bien qui finit bien, et puisque le public ne se montre pas trop mécontent, nous aurions tort de nous mécontenter à sa place.

    Voilà ce que c’est que le Neveu de Gulliver.

    Nous sommes au premier acte sur une planète ronde et obscure qu’on appelle la Terre, et qui a l’habitude depuis un temps immémorial, en tournant sur elle-même, de tourner en trois cent soixante-cinq fois vingt-quatre heures de soixante minutes chacune autour d’une grosse boule brillante, laquelle boule tourne aussi sur elle-même en tournant autour de je ne sais quelle autre boule que nous ne connaissons pas, et en entraînant avec elle la Terre et tant d’autres boulettes obstinées à tourner dans leur coin les unes autour des autres, en tournant toutes ensemble autour d’une plus grosse qui tourne autour d’une plus grosse encore, qui tourne autour de la boule inconnue. Pendant que se font tous ces mouvemens de rotation infinie, tours, retours et détours, un petit monsieur, sur la boulette appelée Terre, inspire une passion à une sotte fillette dont je ne sais pas la nom ; passion que tout naturellement il ne partage pas. Ce petit monsieur avait un oncle nommé Gulliver. Cet homme fit jadis de grands voyages ; il alla dans des îles entourées d’eau, dans des îles en l’air, et même, comme le bon Sancho, dans des îles en terre ferme. Il y connut des géants et des nains ; il faillit, à un festin royal, se noyer dans la soupière du roi. Un autre jour, un incendie menaçant de réduire en cendres la capitale d’un petit Etat avec lequel il se trouvait en bonnes relations, il vint à bout du fléau destructeur, et fit plus à lui seul pour éteindre les flammes que tous les pompiers réunis. Puis il visita un royaume gouverné par des chevaux, lieu de raison et de justice, où ces nobles quadrupèdes sont tous servis et traînés par de sots bipèdes tels que nous. Il alla même dans la lune. Et il revint de ces périlleuses excursions ayant acquis pour tout bien la science de son ignorance, la certitude que tout est incertain, et une indifférence absolue en matière universelle.

    J’oubliais, il en rapporta aussi une poudre extrêmement volatile, dont il suffit de prendre une pincée pour être aussitôt précipité dans les profondeurs de l’air et tomber dans la lune.

    Or, voilà notre neveu de Gulliver qui découvre, en recueillant l’héritage de son oncle, une boîte fort mal fermée, et dans la boîte un sachet contenant la poudre volatile, avec un manuscrit indiquant la manière de s’en servir. Il n’a pas plutôt lu l’un qu’il a envie de respirer l’autre. Son amoureuse l’obsède, c’est un moyen de lui échapper. Il respire en effet la poudre merveilleuse et aussitôt son dos se trouve armé d’un anneau, auquel vient s’adapter un crochet lequel est fixé à une corde, qu’une main invisible tire de bas en haut, et voilà mon neveu qui part pour la lune. Car que faire sur la terre quand on y est en butte à de telles amours ? La petite abandonnée va néanmoins être vengée cruellement. Le neveu fugitif arrive dans la lune, sur la bord d’un lac,

D’un lac de délice
Où le poisson glisse
A des roseaux d’or.

    Il s’inquiète d’abord un peu de la solitude et du silence qui l’entourent. Mais tout à coup des voix parviennent jusqu’à lui, des voix aigres parlant le français. « Ah ! s’écria le neveu, on déraisonne ! on dit des bêtises ! c’est un parlement ! » Oui, mais c’est un parlement de femmes ; il n’y a que des femmes dans la lune. Tous les habitans sans exception sont des habitantes. Bientôt les lunéennes accourent, armées de javelots, le casque en tête, marchant au pas accéléré. Elles aperçoivent notre neveu, et un cri de joie, que dis-je ? un cri de convoitise s’élève dans les rangs : « Un homme ! un homme ! » Et toutes ces jeunes beautés de se précipiter pour en avoir un morceau. Vous me direz : « Comment ces soldates savent-elles ce que c’est que l’animal appelé homme, puisque la lune n’a pas l’honneur d’en produire? » Vous pourriez m’adresser une foule d’autres questions auxquelles je ne serais pas en mesure de répondre. Mais pour celle-là je suis en mesure et je vous réponds : « L’oncle de mon neveu, le grand voyageur Gulliver, je l’ai déjà dit, fit autrefois le voyage de la lune. Il y inspira une passion à la reine des lunéennes, mais après avoir satisfait pendant quelques semaines cette passion, il fut pris du mal de terre, et, malgré les cris de sa Calypso, ce nouvel Ulysse repartit pour la planète capitale dont la lune n’est qu’un misérable faubourg. »

    Les lunéennes savent donc toutes, pour l’avoir entendu dire à leur reine, ce que c’est qu’un homme.

    Pendant que l’armée se dispute ce fruit défendu, arrive la reine Calypso. Depuis tant d’années elle ne pouvait se consoler du départ de l’oncle Gulliver, et s’obstinait à ne pas faire retentir sa grotte de ses chants. « O ciel ! s’écrie S. M., c’est lui, rajeuni, c’est Télémaque ! Je l’aime plus encore que je n’aimai son père. Viens, mon fils, aime-moi, soyons heureux. » Mon neveu, à cet aveu, aurait bien envie de s’en aller, car la reine est vieille et présente une surface carrée qui la fait ressembler à une armoire ambulante.

    Heureusement pour lui, une Générale de l’armée lunéenne s’avise de parler d’un certain livre d’or où sont contenues les lois de l’Etat. On l’ouvre, et on y lit que si, par impossible, il revenait jamais un homme dans la lune, la reine n’aurait le droit de l’absorber que si elle n’avait pas atteint l’âge de cinquante ans. Et il se trouve qu’au vu, su et connu de toutes ses sujettes, la reine actuelle a cinquante-neuf ans passés. Plus d’Ulysse, plus de Télémaque pour elle ; plus même de Mentor.

    Mon pauvre neveu échappe donc à la vieille Charybde, mais pour tomber entre les bras de toutes ces jeunes Scylla. Et voilà que cela l’effraie. Je ne sais trop à quel saint il finirait par se vouer, quand une jeune danseuse indienne qu’il avait connue sur la terre, j’ai oublié de vous le dire, et qui l’avait aimé d’amour tendre, s’ennuyant au logis, est assez folle pour entreprendre un voyage en lointain pays. Elle avait trouvé la poudre volatile, elle en avait usé, et la voilà qui tombe de la terre aux bras de son ancien amant, aux cris de fureur de toute l’armée lunéenne. Mon neveu finit par se fatiguer de ces criailleries, et prenant à part sa danseuse qui comprend la français, mais ne le parle pas : « Que faut-il faire ? » lui dit-il. — La jeune Indienne lève la main, lui montre la terre au loin qui tourne dans son petit coin, et lui fait comprendre fort clairement par sa pantomime vive et animée qu’il faut y retourner. Mon neveu ne se le fait pas dire deux fois. Grâce à la poudre dont ils ont tous les deux une bonne provision, les amans s’élèvent dans l’air, au grand ébahissement des femmes lunéennes. Heureusement la bien-aimée de Gulliver, en sa qualité de danseuse, porte un caleçon.

    Les voilà encore une fois en terre, où ils se marient ; la danseuse fait des bonds, des écarts, des inclinaisons et beaucoup d’enfans. Je n’ai pas pu savoir si les époux ont vécu tous les deux heureux. L’Indienne n’ayant jamais pu apprendre le français et s’étant toute sa vie obstinée dans son silence, il est probable que le mari, au moins, aura eu du bonheur.

    Cette Péri porte le nom hindoustani de Clavelle ; elle a beaucoup de ballon, ses pointes sont fines comme des aiguilles anglaises, sa taille est souple comme une lame de Tolède ; seulement elle a trop d’élasticité, et la scène du Théâtre-Lyrique n’étant pas très vaste, en trois enjambées elle en dévore l’étendue, et à chaque instant on croit ce gentil papillon sur le point de s’allumer aux feux de la rampe.

    On connaît trop Lefort, ce délicieux baryton, la Providence des concerts, pour que j’aille vous dire en quoi consiste son talent. Il a chanté en maître le peu de choses chantables contenues dans son rôle, la première romance surtout qu’il a dite de la façon la plus suave et la plus expressive. Mais comment un chanteur tel que Lefort a-t-il pu accepter un pareil rôle et se résigner à donner la réplique à deux jambes, si fines et agiles qu’elles soient ? C’est le poëme qui l’aura séduit. Il est vrai qu’on n’a pas souvent l’occasion d’aller dans la lune.

    La musique de M. Lajarte est un peu terre à terre, elle contient de bonnes parties néanmoins ; plusieurs morceaux agréables ont été vivement applaudis. En dernière analyse, le succès a été pour Lefort et pour les élévations de Mlle Clavelle.

    Sic itur ad astra.

Théâtre de l’Opéra-Comique.

    Celui-là au moins ne tient pas la dragée haute à son public. S’il lui donne des fraises, au moins sont-ce des fraises choisies, des fraises ananas. D’abord il lui a rendu Roger, un bel ananas, celui-là, et avec lui sont revenus des fruits savoureux qui oncques ne furent fraises, la Dame blanche, les Mousquetaires de la Reine, la Sirène, etc. Serait-il possible que certains lecteurs me fissent l’injure de demander ce qu’on entend par des fraises en langage lyrique ?…. Ah ! ma foi, s’il me faut entreprendre leur éducation !… je ne suis pas un pédagogue et n’ai d’ailleurs aucune facilité pour enseigner ce que je sais le mieux ; à l’inverse de tant de professeurs enseignant ce qu’ils ne savent pas avec une aisance merveilleuse.

    Allez voir le Bijou perdu, au Théâtre-Lyrique, et vous comprendrez ce que c’est qu’une fraise. Je n’ai rien autre à vous dire.

    Roger a donc grandement réussi et ramené la foule à l’Opéra-Comique. Il est plus charmant, plus gai, plus spirituel que jamais, et le public l’applaudit à faire crever de jalousie les plus savans claqueurs.

    De plus, le prince Poniatowski a cru devoir transporter à l’Opéra-Comique son ouvrage A travers le mur, qui fut pourtant si bien accueilli et exécuté avec tant de soin au Théâtre-Lyrique il y a neuf ou dix mois. Le succès a été plus grand encore au boulevard Italien qu’il ne le fut au boulevard du Temple. Il est vrai que l’exécution de ce joli acte est exquise. Mlle Marimon vocalise comme une fauvette en gaîté, Mlle Pannetrat chante bien ce que le compositeur lui a confié, et c’est trop peu ; quant à Mlle Tual, elle chantonne avec tant de simplicité et d’innocence les gracieux couplets où elle veut prouver qu’elle ne sait pas chanter, que le public tout d’une voix l’a traitée de menteuse et l’a priée de recommencer son raisonnement.

    Crosti est un excellent Tomassini ; il se montre chanteur agile et habile, et bon comédien. Gourdin, Laget et Ambroise méritent aussi des éloges. La charge du trombone est parfaitement exécutée. Pourquoi le compositeur n’a-t-il pas osé faire son tromboniste aborder les notes graves, les pédales de son instrument ? Le public rit jusqu’aux spasmes, il eût ri jusqu’aux convulsions. Que cette partition est fraîche et vive ! Comme tout cela est bien écrit pour les voix et pour les instrumens ! Depuis longtemps, depuis très longtemps on n’a pas donné un opéra-comique d’une si élégante et si facile allure, d’un style aussi net et si plein de charmantes idées.

Théâtre de l’Opéra.

    Faure a débuté d’une façon brillante dans Pierre de Médicis. Sa voix est belle, puissante et sympathique ; il a dit surtout sa romance avec un charme et une sensibilité qui lui ont valu les applaudissemens de toute la salle. Gueymard et sa femme ont partagé avec Faure les honneurs de la soirée. Les auteurs de Pierre de Médicis ont cru devoir changer le dénoûment de leur drame. Les dénoûmens malheureux renvoient le public attristé et mécontent, dit-on. Le dénoûment de la Juive n’est pas gai, le succès de cette grande œuvre n’en a pas été moindre pourtant. Et les Huguenots ; ils n’ont pas trop mal fait leur chemin. Néanmoins, Nevers y meurt, Raoul et Valentine y meurent, on y fusille même le brave Marcel et tant de centaines de chanteurs de chorals qui, il faut l’avouer, le méritent bien. Et tous ces massacres ne nuisent en rien à la popularité de l’œuvre. La musique de Meyerbeer fait tout passer, même des vers qui suffiraient à amener une catastrophe, tels que celui-ci :

Ses jours sont menacés, ah ! je dois l’y soustraire !

    On entend cela à chaque représentation depuis tantôt vingt-cinq ans, et personne n’a jamais ri et l’on ne rira jamais. Le Français est fort sérieux.

    Les représentations d’Alceste sont de plus en plus suivies. Les progrès de l’intelligence du public deviennent manifestes. A la quatrième représentation, on a obligé Cazaux et le chœur à recommencer le grand morceau « Dieu puissant, écarte du trône », qui ne fut jamais redemandé nulle part jusqu’ici. Rien de plus curieux que l’aspect du foyer dans les entr’actes, et les conversations qu’on y entend. Un jeune Allemand disait dernièrement : « Oh! je suis profondément humilié ; j’ai vécu déjà quinze ans dans la pratique assidue de la musique, je suis Bohème comme Gluck, et je ne connaissais pas ses ouvrages, j’ignorais même qu’il existât dans notre art quelque chose d’aussi grand. »

    Un autre, un Français malheureusement : « On m’avait tant vanté cet opéra, on m’avait dit que c’était si joli ! C’est de l’exagération ; il y a peu, très peu de motifs là dedans. Décidément, j’aime mieux le Chalet. »

    On représentait il y a vingt ans au théâtre des Nouveautés un vaudeville intitulé Sir Jack, Bouffé y jouait le rôle d’un petit bossu de ce nom, qui, Alceste nouvelle ou nouveau, avait consenti à mourir à la place d’un riche criminel condamné à la potence, à la condition pour celui-ci de satisfaire tous les caprices de son remplaçant pendant les quelques heures qui précéderaient son exécution. Sir Jack d’abord demandait un melon cantalou. Cette demande ne pouvant lui être accordée sous le prétexte assez léger qu’il n’y a pas de melons en hiver, il s’écriait : « Eh bien ! je veux voir Walter Scott ! qu’on m’amène Walter Scott ! — Mais, mon petit homme, répliquait le geôlier de sa prison, vous n’y songez pas ! M. Walter Scott habite Edimbourg ; comment voulez-vous qu’on puisse le mander et vous la servir pendant les trois heures qui vous restent à vivre ? — C’est vrai ; d’ailleurs Walter Scott est très ennuyeux. Décidément j’aime mieux… j’aime mieux… une paire de bottes à l’écuyère ! »

Concerts populaires de musique classique.

    M. Pasdeloup vient d’avoir une idée hardie dont le succès peu vraisemblable a dépassé toutes ses espérances. Il a voulu savoir quel serait l’effet produit par les œuvres des maîtres sur un auditoire à peu près inculte comme celui qui fréquente les théâtres du boulevard. En conséquence, à ses risques et périls, il a loué le Cirque-Napoléon, on y a élevé une estrade pouvant contenir une centaine de musiciens et là il donne les dimanches, à deux heures, des concerts populaires à bas prix, dans lesquels on entend exclusivement les chefs d’œuvre de Beethoven, de Mozart, de Weber, de Mendelssohn, enfin de la grande musique instrumentale de style. La foule y est accourue avec empressement, avec passion même ; et l’on ne saurait, avant d’en avoir été témoin, se faire une idée du bonheur avec lequel ces quatre ou cinq mille auditeurs écoutent des ouvertures, des symphonies dont ils ne peuvent, certes, apprécier la valeur réelle, mais dont les grandes pensées et la forme les frappent d’étonnement et excitent en eux de véritables transports.

    Le silence est religieux et profond sur ces nombreux gradins circulaires occupés jusqu’au dernier. Un vaste murmure, rapidement comprimé, s’y élève seul parfois quand l’émotion musicale devient trop intense dans certains passages. Mais jamais d’interruption, on attend que la dernière note ait retenti ; alors seulement éclatent des acclamations et des applaudissemens dont la sincère énergie est peu connue dans nos théâtres et dans nos salles de concerts. C’est ainsi que M. Pasdeloup a pu faire goûter en deux séances, à près de dix mille personnes, la Symphonie pastorale et celle en ut mineur de Beethoven, l’ouverture de la Flûte enchantée de Mozart, l’Invitation à la valse de Weber et plusieurs morceaux merveilleux dont ce public ne soupçonnait pas l’existence et encore moins le charme saisissant. Je renonce à décrire les acclamations et les trépignemens qui ont accueilli Alard après le concerto de Mendelssohn, et Jacquart après celui de Molique. Les deux virtuoses, tant fêtés partout, ne le furent jamais nulle part à ce point. Déjà, attiré par les concerts eux-mêmes sans doute, mais aussi par la nouveauté de ce spectacle, le monde élégant se porte au Cirque-Napoléon. M. Pasdeloup a la joie et le mérite d’avoir fondé une belle institution qui nous manquait ; la partie est gagnée.

Le chef d’orchestre de la Nouvelle-Orléans.

    Tout n’est qu’heur et malheur en ce monde. Pendant qu’un courageux artiste jouit à Paris d’un succès justement acquis, un autre est entravé dans sa carrière et ruiné en Amérique par des circonstances fatales. Les habitués de l’Opéra-Comique n’ont pas oublié le charmant opéra de Cosimo, dû à la plume de M. Eugène Prévost, frère de la cantatrice de ce nom et lauréat de l’Institut. Ce compositeur, plein de verve et de sentiment dramatique, possède en outre à un degré éminent l’art du chef d’orchestre. Séduit par les offres qui lui étaient faites de la part d’un entrepreneur américain, il accepta, il y a vingt ans, la place de directeur de l’orchestre et de la musique en général du Théâtre-Lyrique de la Nouvelle-Orléans. Il la remplissait avec zèle et à la grande satisfaction des artistes et du public, mais le désir de revoir Paris, ce Paris dont on ne se sépare jamais complétement, lui fit dernièrement retraverser l’Atlantique. Après un séjour de quelques semaines en France, il était reparti pour se rendre à son poste, quand, arrivé à New-York, on lui a déclaré catégoriquement qu’il ne pouvait descendre dans le Sud malgré sa qualité de Français, sans s’exposer à être pris et fusillé comme espion par l’une ou l’autre des parties belligérantes. Impossible de rentrer à la Nouvelle-Orléans. Sans emploi en Europe, où les places de chef d’orchestre sont bien occupées et bien gardées, voilà notre pauvre ami forcé de chercher des élèves de chant et de piano à New-York, où il n’a pas de clientèle, et dans un moment où les préoccupations de la guerre rendent les Américains fort peu soucieux de beaux-arts. Vouloir vivre en donnant des leçons de musique en des circonstances pareilles, c’est à peu près comme si, perdu dans une forêt vierge, un voyageur tentait de se faire écrivain public. Espérons que le blocus ne sera pas de longue durée. En attendant pourtant, mes amis Marezzek, Eisfeld et quelques autres qui habitent New-York me permettront de leur recommander leur confrère Eugène Prévost. Je les prie instamment de lui venir en aide.

HECTOR BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 19 juin 2009.

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