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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 5 FÉVRIER 1850 [p. 1-2].


REVUE MUSICALE.

Début de Mlle Heinefetter. — M. de Kontski. — Les deux Princesses. — Soirées de M. Massart, Société Philharmonique de Paris, Concerts de l’Union. — Société des concerts du Conservatoire.

    Je n’ai que fort peu de choses à dire de cette belle institution musicale, par la raison que je n’ai point entendu les deux premiers concerts qu’elle vient de donner. Il s’agit seulement de me faire l’écho des éloges auxquels ces premières séances ont donné lieu. Ces louanges, toujours les mêmes, s’adressent toujours aussi à l’admirable perfection de l’exécution de l’orchestre, à la beauté des œuvres de Beethoven, à l’attention soutenue que leur prête le public, et à l’ordre parfait qui règne dans ces solennités. On a trouvé pourtant les deux premiers programmes un peu laconiques. Dans le concert d’ouverture, M. Cuvillon, l’un des meilleurs violonistes qu’ait produits la classe d’Habeneck, s’est fait entendre avec beaucoup de succès. Il a joué l’andante de Baillot de façon à prouver, m’a-t-on dit, qu’il avait tort de se méfier de ses propres forces comme il le fait, et de ne paraître qu’en tremblant devant le public. Il manque donc seulement à M. Cuvillon un peu de cette assurance qui surabonde chez la plupart de ses émules. Si la Société des Concerts n’a rien fait entendre encore de nouveau cette année, au moins a-t-elle, dans ces séances d’essai, entendu plusieurs œuvres inconnues du public. Dans le nombre, on cite une symphonie de M. Rosenhaim, véritable musicien et pianiste très remarquable, une de Taubert, l’habile chef d’orchestre de l’Opéra de Berlin, et une de M. Ferdinand Lavaine, compositeur de beaucoup de mérite et qui fait honneur à la ville de Lille. Nous ne savons pas quelle décision aura été prise à l’égard de ces trois partitions, et s’il est réservé à l’une au moins d’entre elles d’être soumise au jugement du public. C’est en général une assez cruelle épreuve pour les compositeurs que cette audition préliminaire, indispensable dans le plus grand nombre de cas. Comme en général on n’essaie que les œuvres d’hommes d’un talent incontestable et déjà à peu près reconnu par les artistes, elles obtiennent presque toutes ces suffrages qu’un orchestre poli et bienveillant d’ailleurs accorde ordinairement à une composition purement écrite, instrumentée avec une sage réserve, où des idées qui n’ont rien de vulgaire s’enchaînent d’une façon claire et logique. Après un ou deux morceaux, les musiciens exécutans applaudissent donc ; l’auteur est heureux, enchanté, ravi ; il rêve déjà les applaudissemens plus nombreux, sinon plus précieux, du public, les éloges de la presse, en un mot le grand triomphe et ses suites. Le lendemain de cette espèce d’examen, en apparence si favorable pour lui, l’auteur est radieux ; il fait part de sa joie et de ses espérances à ses amis ; il attend d’une heure à l’autre la lettre du comité de la Société des Concerts qui doit lui apprendre l’admission de sa symphonie.

    Le surlendemain, ne voyant rien arriver, sa joie diminue ; trois jours après, son visage s’assombrit ; au quatrième jour, on lui trouve un air soucieux et même très grave ; au cinquième, rien ne lui étant parvenu de la part de ce terrible comité, sa gravité est devenue de l’inquiétude. Puis l’inquiétude devient tristesse, sa tristesse chagrin, son chagrin irritation profonde ou découragement. Quel est le coupable en ce cas ? Ordinairement ce n’est personne. Chacun fait ce qu’il peut et ce qu’il croit devoir faire ; les erreurs même, quant il y en a de commises, sont tout à fait involontaires, et c’est au temps à les rectifier. Bon nombre d’abonnés du Conservatoire trouvent seulement qu’il serait plus intéressant pour eux d’être appelés à apprécier le mérite d’une symphonie nouvelle que d’entendre pour la quatrième ou cinquième fois un fragment de quatuor de Haydn exécuté par toute la masse des instrumens à cordes. Il y a même des amateurs et des admirateurs de Haydn spécialement, que ce tour de force, reproduit chaque année, exaspère. Nous ne concevons ni les fureurs de ceux-ci ni la prédilection de l’orchestre pour le morceau qui les excite. Ce fragment de quatuor ainsi rendu n’est qu’une millième preuve de l’excellence des artistes qui manient l’archet dans l’orchestre du Conservatoire ; mais on sait aussi depuis longtemps que deux et deux font quatre.

    Ce même fragment de quatuor est un morceau de musique de chambre, écrit pour quatre instrumens seuls, et dont l’exécution demande plutôt sans doute une extrême délicatesse, un fini exquis, que de la force et la verve torrentielle de cinquante archets puissans ; néanmoins, exécuté de la sorte, il n’a rien de désagréable, et nous ne voyons pas de motif sérieux aux expressions courroucées que les puritains emploient à son sujet. Quant à moi, j’aimerais mieux entendre autre chose, il est vrai, et si l’autre chose ne valait rien, m’en tenir, avec mes voisins de loge, à un dialogue vif et animé. On n’a pas trouvé non plus que les fragmens de l’opéra de Fidelio, entendus à la seconde matinée, fussent de nature à pouvoir, sans perdre beaucoup de leur effet, être privés de l’action dramatique et transportés au concert. Je penche fort vers cet avis. Ces morceaux, qui m’ont toujours si vivement ému au théâtre, lorsqu’ils étaient dignement exécutés, me laissent froid au concert. Ils ne purent même attiédir le public, il y a quatre ans, à la belle fête musicale de Bonn, où l’enthousiasme pour Beethoven n’était certes pas de commande, et où plus de cinq cents artistes de premier ordre étaient venus de tous les coins de l’Allemagne pour exécuter le maître incomparable et le porter sur le pavois.

    Les premières séances de la Société de l’Union ont suivi de près celles du Conservatoire. La première a justifié pleinement l’éloge que nous avions fait auparavant des qualités de son chef, M. Seghers. L’orchestre, auquel on ne saurait contester l’ensemble, la justesse et la précision, a exécuté avec une finesse de nuances remarquable la belle symphonie en ut de Mozart, que le Conservatoire nous donne si rarement. Un chœur de pêcheurs de M. Reber venait ensuite ; il a été bien chanté par un personnel de choristes peu nombreux, eu égard aux dimensions de la salle. Ce morceau, très bien conçu et d’une couleur un peu mélancolique dans son ensemble, est aussi l’un des moins importans du répertoire de M. Reber ; il témoigne de la réserve extrême avec laquelle l’auteur se produit en public, réserve dont on le fera sortir, il faut l’espérer.

    Je dois signaler maintenant la sensation produite par l’ouverture de Coriolan de Beethoven. Cette page sublime, que le souffle shakspearien anime d’un bout à l’autre, et où l’on retrouve dans leur noble rudesse tous les traits du caractère du fier ennemi des Volsques, ne peut être mieux exécutée. Malgré sa terminaison (un pizzicato pianissimo) qui semble devoir empêcher les applaudissemens, elle a été redemandée : nouvelle preuve qu’on avait grandement tort, lorsqu’on donnait ce chef-d’œuvre au Conservatoire, il y a cinq et six ans, de l’enchaîner d’une si grotesque façon avec le chœur final du Christ au mont des Oliviers, chœur mouvementé et brillant qu’on se hâtait d’entonner après la dernière note de l’ouverture, afin, disait-on, que celle-ci n’eût pas à subir l’affront du silence du parterre. O faiblesse ! ô misère ! ô respect des claqueurs ! Eh ! quand bien même le parterre n’eût pas applaudi cette merveille d’inspiration, tant pis pour le parterre ! était-ce une raison pour détruire l’impression profonde, épique, qu’elle venait de produire, pour faire un si choquant pot-pourri, un anachronisme aussi bouffon, pour accoler Coriolan au Christ, et mêler les rumeurs du forum romain au chœur des anges sur la montagne de Sion ? En vérité je ne puis concevoir que l’on ose recourir à de semblables moyens, soit par amour pour l’effet, soit par crainte du non-effet ; et encore on se trompe en de si pauvres calculs. En voici la preuve. L’ouverture de Coriolan, bravement exécutée telle qu’elle est au premier concert de l’Union, a été vingt fois plus applaudie que ne le fut jamais le chœur du Christ, qu’on lui donnait jadis pour parachute au Conservatoire.

    Le chœur de Gluck, le Dieu de Patmos, a semblé pris dans un mouvement un peu trop animé ; les soprani, d’ailleurs, n’ont pas dit d’une façon irréprochable, sous le double rapport du style et de la justesse, cette douce mélodie. Il me reste à louer enfin l’exécution de l’ouverture du Carnaval romain [de Berlioz], dont l’allegro a été enlevé avec un entrain presque téméraire. L’andantino seul a perdu par l’alanguissement graduel du rhythme dans le tutti du milieu, où doit, au contraire, se faire sentir un peu d’animation.

    Le moment est favorable, à ce qu’il paraît, aux associations musicales. Les amateurs, eux aussi, se livrent aux délassemens de la musique d’ensemble. M. Rodrigue, dont l’amour éclairé pour les anciens maîtres en général, et pour Handel en particulier, est bien connu, donne de temps en temps d’intéressantes matinées où se font entendre la plupart des cantatrices dont s’enorgueillissent les salons de Paris, telles que Mme Gaucis et Mme Paton, et un bon orchestre, dirigé par M. Rodrigue.

    Il n’y a pas jusqu’à l’auteur de ces lignes lui-même qui ne se soit avisé de fonder une institution de la même nature : la grande Société philharmonique de Paris. Elle est complétement organisée depuis huit jours, et l’ouverture de ses séances mensuelles, qui auront lieu le mardi à huit heures du soir, dans la salle Sainte-Cécile, est fixée au 19 février prochain. L’orchestre de cette vaste association d’artistes est ainsi composé : 36 violons, 12 altos, 12 violoncelles, 10 contrebasses, 2 harpes et 28 instrumens à vent et à percussion. Le chœur, où l’on a pu, grâce au jour exceptionnel des concerts, réunir les meilleures voix d’hommes, de femmes et d’enfans existant à Paris, et qu’on ne peut avoir le dimanche, forme un total de 110 choristes exercés qui se livrent en outre, en ce moment, à des études sérieuses sous la direction si zélée et si intelligente du maître de chant de l’Opéra, M. Dietsch. Ces deux cent dix philharmoniques apportent aux répétitions un zèle ardent et le désir de rivaliser d’une façon digne de Paris avec ceux de Londres, de Saint-Pétersbourg et de Vienne. La nouvelle Société est placée d’ailleurs sous un illustre et brillant patronage. Les compositeurs, les virtuoses, les critiques et les amateurs les plus célèbres, la protègent et l’encouragent. Les directeurs des théâtres lyriques eux-mêmes lui ont donné une preuve manifeste d’intérêt et de sympathie, en autorisant leurs premiers sujets du chant à figurer dans ces fêtes harmoniques. Nous leur répéterons à ce sujet le mot de Jean-Bart à Louis XIV : « Sires, vous avez bien fait ! » Mmes Pauline Viardot, Dobré, MM. Roger et Levasseur, chanteront au premier concert ; et à côté de ces héros du chant, deux talens de premier ordre, le violoniste Joachim et le violoncelliste Demunck, qui nous viennent de Vienne et de Bruxelles, se feront entendre. On compte parmi les chefs de pupitre dans l’orchestre des virtuoses tels que MM. Massart, Hermann, Seligmann. Il y a donc tout lieu d’espérer que la société philharmonique de Paris prendra résolument une belle place parmi les institutions musicales de l’Europe et saura la conserver.

    A propos de l’excellent professeur du Conservatoire, Massart, je suis bien aise, en passant, de signaler son salon comme un de ceux de Paris où la petite musique s’introduit le moins aisément, et comme l’un des rares sanctuaires où le culte du grand art est le plus fervent. C’est là que les derniers quatuors de Beethoven peuvent développer l’audacieux éclat de leur style et la majesté de leurs ardentes périodes. Massart a conservé les traditions de cette école du violon qui posait en principe que l’exécution est le moyen et non le but. Admirateur passionné des grands maîtres, il consacre à la glorification de leurs œuvres les ressources d’une vive intelligence et d’une admirable exécution. Il est en outre habilement secondé par M. Jacquart, violoncelliste dont le jeu richement simple est d’une irréprochable pureté et plein d’énergie. Mme Massart, par son beau talent sur le piano, varie les impressions de l’auditoire ; les plus fougueuses compositions de Liszt éclatent fièrement sous ses doigts d’acier, et il est donné à bien peu de pianistes d’exécuter le concert-stück de Weber avec une puissance si gracieuse, une verve si vivace et si parfaitement domptée.

    La Société des Amis de l’Enfance (encore une Société !) a donné samedi dernier dans la grande salle du Conservatoire un véritable opéra nouveau, bien et dûment chanté, joué et costumé. Cet ouvrage a pour titre les Deux Princesses. Dans le livret, bien disposé pour la musique, M. Emilien Paccini a bâti une intrigue amusante sur une erreur qui fait prendre la danseuse Camargo pour une princesse allemande qu’un jeune grand-duc doit épouser. M. Wilfrid d’Indy est l’auteur de la partition. Et je dois dire, sans indulgence aucune, qu’on en donne peu à l’Opéra-Comique d’aussi bien écrite et d’aussi agréable que celle-ci. Les mélodies nombreuses qu’elle contient ont toujours, sinon une grande originalité, au moins de l’élégance et une distinction réelle. Les morceaux de chant, à part l’air un peu trop long du baryton au premier acte, m’ont paru bien coupés et développés avec aisance et une bonne logique d’idées. L’ouverture elle-même, cette pierre d’achoppement des compositeurs d’opéras-comiques, étincelle de verve. Je crois, precisément pour cela, qu’elle n’a pas besoin d’être entraînée dans un mouvement aussi précipité. Plusieurs airs, un duo et un quatuor ont été avec justice couverts d’applaudissemens. Les élèves du Conservatoire chargés des cinq rôles de cet opéra s’en sont fort bien acquittés. Mlle Douvry est douée d’une voix sonore et facile ; Mlle Lemaire chante d’une façon un peu hardie ; mais l’étude rendra bientôt toutes ses hardiesses heureuses ; Meillet possède un talent plus fait et une voix plus sûre ; le baryton de Ribes est souple, mais peu propre au genre comique ; enfin Sujol, qu’un rhume obstiné privait de tous ses moyens, a su néanmoins se faire applaudir en chantant à demi-voix, mais avec un très bon sentiment, une romance pleine d’expression.

    Je regrette de ne pouvoir parler de la cantate de M. d’Aoust, dont M. Emile Deschamps a écrit les paroles ; je suis malheureusement arrivé au moment où elle finissait.

    En sortant du Conservatoire, je rencontre un critique musical dont l’excentricité va jusqu’à aimer et à savoir la musique : « Etes-vous allé au début de la belle Judith ? me dit-il brusquement. — Parbleu ! — Mais devinez-vous de qui je veux parler ? — Parbleu ! de Mlle Heinefetter. — Savez-vous qu’elle a une voix très grande et très pure ? — Parbleu ! — Et qu’elle chante sans manquer d’élan dramatique ? — Parbleu ! — Son début improvisé a reçu l’accueil le plus brillant ! — C’est vrai ; il faudrait que le directeur de l’Opéra fût bien riche en cantatrices pour ne pas la garder. — Dites-le donc. » C’est dit. Et je finis en constatant le succès obtenu au Théâtre-Italien par M. Apollinaire de Kontski, violoniste de l’école paganinienne, qui joue avec les sons harmoniques comme un psyle avec les serpens, et qui, indépendamment de sa rare habileté de mécanisme, sait rendre les mélodies simples avec autant de charme que d’expression.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er juin 2011.

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