Site Hector Berlioz

Hector Berlioz: Feuilletons

Journal des Débats   Recherche Débats

FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 17 MAI 1845 [p. 1-2]


THÉATRE DE L’OPÉRA.

Représentation au bénéfice de Mme Gras-Dorus.

    Cette soirée d’adieux avait cela de particulier que les regrets et la tristesse n’en assombrissaient l’éclat ni pour le public ni pour la bénéficiaire. Elle différait essentiellement en effet des représentations de cette espèce. Nous n’avons pas oublié celle de Mlle Falcon, où l’auditoire eut à subir une agonie de cinq heures en assistant à la lutte inutile d’un grand talent aimé contre une voix alors à peu près détruite ; ni celle de Nourrit, où l’artiste encore dans sa force et dans la plénitude de ses facultés, vint morne et découragé s’avouer incapable de rester dans la lice qui venait d’être ouverte à son jeune rival. Incroyable faiblesse de certains esprits, dont la vigueur n’existe qu’à la condition pour eux de n’avoir point à l’exercer contre les difficultés de la vie réelle et qui, ardens, fougueux, indomptables et pleins d’audace dans les tentatives où la part de l’amour-propre est faite d’avance, voient leur force disparaître devant l’idée d’une comparaison directe et la possibilité d’une défaite. Et pourtant quel est le chanteur, le virtuose, le compositeur, quel est le peintre, le statuaire, l’architecte, le poëte, le prosateur, l’orateur et le savant qui ne doive d’un instant à l’autre soutenir, dans sa sphère spéciale, avec quelque émule inattendu, une lutte corps à corps ?… Lutte honorable et belle parfois, pénible et cruelle trop souvent, si le mérite fier et dédaigneux d’indignes auxiliaires est seul aux prises avec des adversaires de mauvaise foi à qui toute arme est bonne et que ne guident point l’amour de l’art et de la vérité. Pour des héros ainsi armés en paix, il faudrait créer des petits mondes à part, îles éloignées du continent, où ils pussent dominer à l’aise, parader en tout sens sans avoir à craindre ni résistance ni contradiction. Ces îles, hélas ! ne sont pas de celles où fleurissent les grands arbres de la science et de l’art, et, si petites qu’on les suppose, on ne les trouvera point dans notre lac parisien, lac profond, mais étroit et bouillonnant, où tout afflue de toutes parts, à la surface duquel apparaissent rari nantes, ceux-là seulement dont le bras est si fort qu’ils surmontent les vagues, et ces corps légers, à peine perceptibles, que l’onde semble dédaigner d’engloutir.

    La représentation de Mme Gras-Dorus n’éveillait aucune des idées qui attristent d’ordinaire ces solennités. La savante cantatrice n’eut jamais une voix plus souple, plus agile, ni plus étendue ; son talent est dans sa maturité. La pureté de son goût dans le choix des traits et des ornemens est irréprochable, et elle sait ne faire usage qu’à propos de ces broderies mélodiques dont l’emploi déplacé est destructeur de la grandeur du style autant que de l’expression. Le chant orné et le genre léger forment son domaine principal, il est vrai ; mais si les cantatrices dramatiques, à la voix sympathique et vibrante, sont rares, il faut convenir que les virtuoses de la force de Mme Gras-Dorus, à la fois musiciennes consommées, vocalistes irréprochables, d’un goût sûr, heureuses dans leur plus grandes hardiesses, ne laissant jamais concevoir à l’auditeur de doutes sur la justesse des sons, sont loin d’être communes, en France comme ailleurs.

    Mme Gras-Dorus quitte le théàtre de l’Opéra parce qu’une combinaison administrative l’en éloigne, momentanément sans doute, et avec toutes les conditions de talent qui, dans d’autres circonstances, feraient désirer de l’y voir entrer si elle n’y était pas. Mais le champ est vaste pour elle : cantatrice de théâtre et de concert ; l’Angleterre, l’Italie et la Russie se la disputent déjà, et en quittant la scène où elle obtint de si beaux succès, où sa place demeurera vide, c’est tout au plus si nous pouvons espérer qu’elle aura le temps d’y songer quelquefois et de se souvenir de Paris.

    Le programme de cette soirée était d’une richesse on peut dire excessive, puisque la représentation, commencée à sept heures et un quart, n’a pu finir qu’à deux heures du matin. Et cependant on ne s’est pas ennuyé un instant, telle était l’excellente ordonnance et le bon choix de la plupart des pièces et le nombre considérable d’artistes éminens que la bénéficiaire avait réunis. Deux actes de Robert-le-Diable, dans lesquels Mme Gras a joué successivement le rôle d’Alice et celui d’Isabelle, ouvraient la séance. Dire qu’ils ont été bien exécutés serait mentir inutilement ; trop de témoins pourraient affirmer le contraire. A l’exception des rôles de Mme Gras et de quelques parties de ceux qu’avaient acceptés Brémont et Octave, tout le reste a formé un assez étrange charivari, qui n’a point trop déplu à l’auditoire, à ce qu’il paraît, car on a beaucoup ri. Dès que ces excentricités anti-musicales amusent le public, il n’y a rien à dire ; autant vaut se divertir d’une façon que d’une autre. Il est fâcheux seulement que ce genre de divertissement se pratique aussi souvent à l’Opéra, on finira par n’y plus trouver aucun charme ; il est plus fâcheux encore qu’on le trouve surtout aux représentations des ouvrages de Meyerbeer, car il se pourrait que le grand maître fût médiocrement flatté d’en être le prétexte, et vit là-dedans un faible encouragement à tout projet de donner un ouvrage nouveau. Après le charivari est venu un petit concert dans lequel Poultier a chanté avec succès plusieurs romances. Il venait, dans Robert, de remplacer Roger qui possède, dit-on, ce rôle à merveille, mais qui n’a pu être admis à le jouer dans la représentation de Mme Gras. C’est d’un bon camarade d’avoir ainsi tiré d’embarras la bénéficiaire, mais Poultier a-t-il bien fait de pousser le dévouement jusque-là ? Il est permis d’en douter. Ce rôle l’écrase et ne lui convient en aucune façon. En outre, le jeune ténor tourne au pastoral d’une façon inquiétante, il a toujours l’air de jouer Corydon ou Tyrcis,

Et jusqu’à : Je vous hais ! il dit tout tendrement.

    Le reste du programme de ce petit concert avait été dévolu aux frères Batta, qui ont exécuté, aux grands applaudissemens de l’assemblée, une fantaisie pour piano avec accompagnement de violoncelle. Malgré le talent incontestable de Laurent Batta, on eût tout autant et beaucoup mieux aimé le contraire ; chacun s’attendait que le violoncelle allait être accompagné par le piano. Loin de là, le piano a versé un tel déluge de traits et d’accords, avec un si grand luxe de sonorité, que le violoncelle, dans ses mélodies même les plus délicieusement accentuées, en a été submergé presque constamment. Plaisanterie à part, M. Laurent Batta a accompagné dix fois trop fort les soli de son frère, il avait oublié sans doute que le piano qu’on avait placé devant lui sortait de chez Erard et qu’il avait tout naturellement autant de son que trois autres instrumens de la même espèce. Alexandre Batta a produit un très grand effet par le style à la fois simple et expressif de ses cantilènes ; son violoncelle exhalait de véritables sons de voix humaine, et l’émotion était générale. Mais pourquoi a-t-il fait à plusieurs reprises un bruit singulier et grotesque en arrachant, sous prétexte de pizzicato, les cordes de son instrument ? Il n’ignore pas que les cordes ainsi pincées rendent un son fort désagréable et qui n’a rien de musical ; ce n’était pas le cas de faire une charge ; plusieurs personnes, en conséquence, m’ont demandé, et j’ai demandé à beaucoup de gens, pourquoi il avait fait celle-là ; je suis encore à cet égard dans l’ignorance la plus complète. On eût dit qu’il était en colère contre sa basse, qui pourtant est un admirable et précieux instrument.

    Au concert succédait un vaudeville, les Vieux Péchés, dans lequel Bouffé a fait des prodiges. Il n’est pas possible à un acteur, je crois, de pousser plus loin l’art de reproduire l’extérieur, les allures, le langage et tout ce qui constitue l’individualité d’un personnage, que Bouffé ne l’a fait dans ce rôle du vieux danseur. Les habitués de l’Opéra croyaient revoir Vestris, plus jeune seulement et un peu moins ridicule. Levassor a été fort comique dans le rôle du domestique, et Mlle Volet a mis une grâce piquante dans celui de la danseuse.

    Puis est venu, hélas ! comment vous dirai-je cela ?… un de ces ouvrages fabuleux, incroyables, où le faux et le niais sont portés à un point qu’on ne croit plus possible aujourd’hui (on se trompe) sur aucun théâtre. Un petit opéra égrillard, goguenard, paillard, qui n’a rien de commun avec l’art, où l’on trouve un petit Lubin, un gros Mathurin, un gai tambourin, un bailli, une Philis, de joyeux villageois dansant sur la coudrette, des filles du canton folâtrant sur l’herbette, et enfin, pour charmer les échos d’alentour, les chants d’amour d’un… rossignol !… Ah ! comme il dit bien : Je t’aime ! Ce n’est pas mal, assurément, c’est un amour bien innocent ! Série de ponts-neufs, flonflons de violons, solis de flûte…. Stupéfaction générale…. LE ROSSIGNOL !….

    Dire que Mme Gras et son frère Dorus, dans leur duo pour flûte et soprano, duo presque entièrement refait par eux, ont dédommagé le public de la fatigue oppressive causée par le reste de l’ouvrage, c’est faire des deux virtuoses un éloge vrai, mais qui a l’air exagéré.

    On croyait à peine praticable, il y a cinq ans, la remise d’une telle composition à l’Opéra, et pourtant le Rossignol y a reparu hier, tant ces petites vilenies ont la vie dure. Tel roquet, dix fois jeté à l’eau, aboie encore !

    Enfin, à deux heures du matin, la danse, qui se reposait depuis le second acte de Robert, a recommencé de plus belle : la Grisi d’abord, puis Mlle Plunkett, les sœurs Dumilâtre, Mlles Fleury et Robert, avec Petitpa, Coralli, Mazilier, Mabille et Desplaces, ont fait des prouesses ; et la dansomanie, gagnant de proche en proche, nous avons vu tourbillonner, galoper, bondir jusqu’à Bouffé et Arnal, lequel Arnal, qui n’avait point paru de la soirée et s’était engagé pour le galop final seulement, a trouvé le moyen de faire encore rire l’assemblée exténuée, en se montrant en camisole et en bonnet de nuit :

        Dans le simple appareil
D’un pauvre acteur qu’on vient d’arracher au sommeil.

Total : vingt mille francs ! cinquante bouquets tout au moins, rappel de Mme Gras, saluée par le public de mille bravos, qu’elle a reçus en souriant et en ayant l’air de dire : Au revoir !…

Concerts.

    Combien de fois écrirai-je encore ce malheureux mot ?…

    Vous savez ces grands feux d’artifice qui se tirent aux jours de fête ! on est là à suer dans la foule ou à se tordre le cou à quelque fenêtre pour voir monter au ciel les gerbes lumineuses, les bouquets éblouissans ; à la dernière éruption du volcan pyrotechnique vous croyez tout fini, vous suivez le peuple qui s’écoule, vous pensez au bonheur de retrouver votre frais et calme intérieur, quand une fusée oubliée s’avise de partir à l’improviste horizontalement, et de venir en folâtrant incendier votre barbe ou vous crever un œil. Vous maudissez alors de votre mieux la pyrotechnie et les artificiers, et la fête et vous-même ; puis vous racontez l’événement à tout venant. Ainsi ferai-je pour les deux concerts qui viennent de m’éclater entre les jambes au moment où j’y pensais le moins ; et quand j’aurai derechef énuméré, sinon toutes, au moins quelques unes des choses remarquables qu’on y a entendues, si quelqu’un me blâme de ma débonnaire louange, je répondrai comme l’illustre artiste-philosophe Bilboquet : Il le fallait !!!

    C’est de deux fusées et non pas d’une seule que j’ai à narrer l’explosion tardive. La première était pleine d’un nombre immense de petits serpenteaux de diverses couleurs ; vous dire les noms et qualités de tous est chose fort difficile et que je me permettrai de ne pas tenter. M. de Villemessant, directeur du journal la Sylphide, avait ordonné la fête ; on y chantait, on y jouait du piano, du violon, de la harpe ; on a fini par rire et danser. Il y avait Mmes Gras-Dorus, Hortense Maillard, Thillon, Mlles Clara Loveday, Léonie de Villemessant, Beltz, MM. Ponchard, Hauman, Miolan et Levassor ; ce dernier a fait homériquement rire le nombreux auditoire en racontant le fameux opéra italien de Lucie ou la Fiancée de la Mère Moreau (la Fiancée de Lammermoor).

    Parmi les plus jolis serpenteaux, je citerai Mlle Léonie de Villemessant ; son talent, déjà brillant et distingué, fait honneur à Mlle Clara Loveday qui lui donne des leçons ; elle se produisait pour la première fois en public ce soir-là. L’accueil fait à la jeune pianiste a peut-être flatté sa maîtresse plus encore que le beau succès qu’elle-même a obtenu en exécutant d’une grande et belle manière une fantaisie de Thalberg. Hauman n’a jamais mieux joué ni mieux réussi. Mme Hortense Maillard a bien chanté un air de la Gazza ; sa voix est éclatante, d’une grande étendue, et se prête sans efforts, malgré la plénitude de son timbre, aux vocalisations les plus hardies. Je ne saurais rien dire de neuf sur la savante méthode de Ponchard. Pour Mme Gras-Dorus, voyez plus haut, première colonne, quarante-cinquième ligne. Mme Thillon était ce soir-là préoccupée de son prochain départ ; elle vient de nous quitter en effet. Que l’Angleterre lui soit légère ! Mlle Beltz joue fort bien de la harpe ; et je lui sais, pour ma part, très bon gré de cultiver ce noble instrument, le plus poétique de tous, que la vogue envahissante du piano fait délaisser d’une façon si déplorable. Mlle Beltz, d’ailleurs, ne prend point d’airs ossianiques, ne lève point les yeux au plafond, ne suit pas d’un regard alangui le dieu de l’inspiration sur son char de nuages ; elle est exempte d’affectation, elle ne pose point. Et il serait si facile à une jeune femme de se donner ce ridicule en jouant de la harpe ; l’instrument permet, bien plus encore que le piano, les tours de bras, les tours de taille, les tours de tête, enfin tous les tours des escamoteuses de succès. De M. Miolan, que vous dirai-je ? Il a touché avec talent quelques morceaux sur les mélodiums d’Alexandre ; mais c’est égal, Miolan est un diable de nom pour un musicien.

    La deuxième fusée du feu d’artifice musical avait été lancée par l’Association des artistes musiciens. Celle-là contenait deux soleils, une étoile et un gros marron qui a éclaté à la fin. Les soleils étaient Beethoven et Weber ; l’étoile, Thalberg qui a joué comme dix dieux, ou du moins comme un dieu accompagné des neuf muses, et le gros marron, Handel, dont le chœur de Judas Macchabée excite toujours une jubilation générale. Géraldi et Ponchard ont également fait naître toutes sortes de rumeurs approbatives, par la manière spirituellement bouffonne avec laquelle ils ont chanté le toujours charmant duo de Picaros et Diego. Géraldi fait là-dedans des tours de force de vocalisation d’une audace extrême et qui lui réussissent constamment.

Fête donnée à Liszt à Marseille.

    Voilà ce qui s’est passé. Liszt revenait d’Espagne, où je n’ai pas besoin de dire l’accueil qu’il a reçu. M. Boisselot, l’habile facteur de pianos, dont les instrumens ont encore atteint depuis la dernière Exposition un degré nouveau de perfection, a voulu faire au grand artiste une réception digne de lui. Il a, en conséquence, réuni dans une cour de son établissement, couverte, comme les théâtres antiques, d’une sorte de velarium ou large tente festonnée de banderolles et de drapeaux, près de deux cents convives, parmi lesquels se trouvaient les cent vingt ouvriers de la fabrique de M. Boisselot, divers artistes de mérite, les amateurs les plus distingués et les représentans de la presse marseillaise. Un ordre parfait, une cordialité franche n’ont pas cessé de régner pendant ce festin de famille. Un échange de paroles gracieuses et bienveillantes avait lieu entre les chefs et les ouvriers, que Liszt a su charmer tous par l’affabilité de manières et la chaleur d’âme que nous lui connaissons. Au dessert un convive a porté en quelques vers un toast au héros de la fête. Liszt s’est levé à son tour et a répliqué par un toast à M. Boisselot. Son allocution a été un véritable discours dans lequel l’orateur a fait preuve, au sujet de l’industrie, d’une vive intelligence que n’a point absorbée l’étude spéciale de son art, et qui s’est arrêtée sur tous les problèmes dont se préoccupe notre siècle. On a pu reconnaître alors, en l’entendant parler, que Liszt n’est pas seulement un grand musicien, un virtuose placé en tête de la phalange par l’assentiment unanime de l’Europe, mais encore et avant tout un homme de haute capacité, un diseur plein de charme qui trouve subitement au vol de l’improvisation l’éclair de l’esprit ou le trait du cœur, le mouvement de l’orateur ou l’image du poëte. Et l’on s’étonne ensuite du prestige qu’il exerce partout sur la multitude ! Les ouvriers ne pouvaient être oubliés dans une pareille réunion ; leur santé a donc été proposée par un des fils de M. Boisselot ; et Liszt alors de se lever, de parcourir les rangs et de fraterniser avec eux ; de les interpeller et de leur répondre en français et en allemand, car au nombre des convives le virtuose hongrois avait retrouvé plusieurs compatriotes. Après cet épisode, dont nous empruntons les détails au feuilleton du Sud, M. Bénédit, musicien et critique distingué, ancien pensionnaire du Conservatoire de Paris, a esquissé rapidement l’histoire de la musique à Marseille depuis vingt-cinq ans. Puis s’adressant à M. Boisselot, il a terminé son allocution en ces termes :

    « Oui, Monsieur, je l’ai dit bien des fois, et je me plais à le redire aujourd’hui au milieu de l’assemblée imposante qui m’entoure ; votre zèle, votre intelligence, votre générosité, votre dévouement à la cause de l’art et aux intérêts des artistes ont contribué largement au progrès musical que nous avons vu se manifester depuis vingt ans dans notre ville. Sans vous laisser vaincre par les obstacles, vous avez fondé cet établissement, qui rivalise avec ceux de vos confrères de la capitale, témoin les récompenses dont vous avez été jugé digne si souvent par le jury national. A une époque de calamité pour Marseille, alors qu’un fléau terrible moissonnait notre population et que tant d’hommes heureux cherchaient un refuge dans leur égoisme, vos ateliers, restés constamment ouverts, ont donné asile à ces nombreux travailleurs dont vous êtes le père, et qui trouvaient ainsi une protection assurée contre de si mauvais jours.

    » Heureusement les sacrifices que vous vous êtes imposés n’ont pas été perdus ; vous avez prospéré, vous avez réussi au delà de toute espérance. Le bien que vous avez fait, les services que vous avez répandus autour de vous étaient une semence féconde qui porte maintenant ses fruits. Entouré comme vous l’êtes par des fils dévoués, par des amis sincères, par vos ouvriers qui sont aussi vos enfans, rien ne manque à votre triomphe, et la présence à cette fête de l’artiste illustre qui vous honore de son estime doit mettre le comble à votre juste orgueil.

    » Au nom de Marseille musicale, permettez-moi, Monsieur, de vous offrir le tribut d’éloges et de reconnaissance qui vous est si légitiment dû. »

    Liszt alors, s’élançant au piano, électrisé par son entourage et par les idées qu’on venait de soulever, a joué avec une verve irrésistible quelques unes de ses nouvelles compositions, et à peine achevait-il les dernières mesures de sa fantaisie sur la Sonnambula, qu’il a été littéralement enlevé du piano et porté en triomphe hors de la salle, aux acclamations de la foule qui s’était précipitée du dehors chez M. Boisselot pour entendre Liszt encore une fois avant son départ.

    Le lendemain de cette belle soirée, dont on ne perdra pas de longtemps le souvenir à Marseille, Liszt, au moment de partir pour Aix, apprit qu’il venait d’être nommé chevalier de la Légion-d’Honneur. Il va bientôt s’acheminer, par Strasbourg, vers Bonn, où aura lieu en juillet la cérémonie d’inauguration du monument de Beethoven. Liszt a écrit pour cette solennité une cantate allemande dont quelques personnes qui en ont entendu des fragmens parlent avec un vif enthousiasme. Certes il a assez contribué directement et indirectement à la réalisation de cette idée, pour qu’une large part de la direction de la fête lui soit confiée. Il admire Beethoven, et il l’aime parce qu’il le sent et le comprend : à la bonne heure, voilà des admirateurs comme il en faut au génie ! Mais je déteste ces enthousiastes à froid, de parti pris, qui ne savent pas eux-mêmes ce qu’ils admirent, et n’ont jamais, par l’art, été réellement émus une fois dans leur vie. J’ai toujours envie de dire à ces frelons : Que venez-vous faire dans notre ruche ?… qu’admirez-vous ?… que comprenez-vous ?… qui vous a permis d’admirer ?… Moi je vous le défends !… Rentrez dans la prose !

Exécution à Saint-Eustache de la messe du sacre de Cherubini.

    M. Diestch [sic pour Dietsch] est un lutteur infatigable ; il s’est mis en tète de ranimer la ferveur des artistes, sinon du public, pour la musique religieuse ; et grâce au zèle intelligent de M. le curé de Saint-Eustache, qui entre tout à fait dans les vues de son jeune maître de chapelle, nous verrons peut-être bientôt le problème résolu. Nous avons eu déjà, il y a quelques mois, l’occasion de louer sincèrement une messe que M. Diestch venait d’écrire et de faire entendre à Saint-Eustache. Certes un artiste ne saurait faire davantage pour prouver son désintéressement et son amour de l’art, que de donner, comme fait M. Diestch en pareil cas, son temps, ses soins, son travail, sa pensée, son œuvre enfin, son argent trop souvent, sans avoir même la certitude d’avoir des auditeurs, et par conséquent sans obtenir les faibles compensations d’amour-propre qui lui sont si légitimement dues. M. de Gasparin, lorsqu’il était ministre de l’intérieur, eut l’excellente idée de consacrer tous les ans à l’encouragement de la musique religieuse une certaine somme prise sur les fonds des beaux-arts. Il faut regretter que ce projet ait été abandonné par ses successeurs. M. Diestch, en effet, malgré l’influence que lui donne sa place de maître de chant à l’Opéra, ses nombreuses relations avec les artistes, l’estime dont il jouit auprès d’eux, et son talent reconnu de tous, ne peut, à l’aide même des sacrifices faits par M. le curé de Saint-Eustache, obtenir les grandes exécutions qu’exige plus ou moins le style sacré, et qui seules me paraissent convenables dans les vastes églises. Il n’arrive qu’à des effets approximatifs ; avec un peu d’aide il atteindrait le but. Il est si rare de trouver un homme qui aime sa tâche, qui sache en quoi elle consiste, et qui joigne au talent la force et la volonté de l’accomplir ! Voilà un maître de chapelle, chargé de la direction du service musical d’une des premières églises de Paris ; chose étonnante et rare ! C’est un artiste consciencieux qui a fait de la musique sacrée une étude approfondie ; ce n’est ni un comédien, ni un maçon, ni un charpentier, ni un orfèvre, enfin, je le répète à dessein, c’est un habile musicien, et un musicien qui aime la musique ; pourquoi ne pas l’encourager un peu ?…

    L’exécution de la messe de Cherubini a été remarquable par sa précision, sinon par l’effet produit. (L’orchestre ne se composait que de quarante-cinq musiciens, et cinquante voix à peine formaient le chœur !) Il est malheureux qu’il n’ait pas été possible de faire entendre la Marche de la Communion, morceau instrumental d’une couleur admirable, où l’extase reIigieuse a été peinte par l’auteur en traits célestes et avec des accens qu’il ne lui fut pas donné de rencontrer souvent. Il est plus malheureux encore pour la gloire de Cherubini qu’on puisse entendre des morceaux tels que son Kyrie, son Gloria in excelsis et son Sanctus, morceaux d’un caractère fort prosaïquement irréligieux, et que le public des concerts du Conservatoire a déjà en diverses occasions sévèrement jugés. Il y a en revanche de belles parties dans le Credo de cette messe, et un ô Salutaris d’une piété pure.

    La loterie qui va se tirer pour aider à la reconstruction de l’orgue de Saint-Eustache a eu un succès inattendu ; les billets, enlevés en quelques semaines, se vendent maintenant un prix fou. On les recherche d’autant plus avidement qu’on n’en peut plus avoir. L’inauguration, ou plutôt la réception (c’est le terme) du nouvel orgue n’aura guère lieu que dans un an, et sera l’occasion, il faut l’espérer, de quelque solennité musicale vraiment grande et digne de son objet.

Nouvelles mélodies d’Auguste Morel.

    Voici de charmantes et fraîches petites compositions, qui balanceront, je le crois, la vogue obtenue par le Fils du Corse et la Fille de l’Hôtesse, du même auteur. Elles ne ressemblent en rien toutefois à ces deux morceaux, et c’est précisément ce qui me fera les louer davantage. Tels compositeurs font toute leur vie le même opéra, ce qui laisse supposer qu’ils en ont composé au moins un dans l’origine ; mais d’autres écrivent tant qu’ils peuvent la même romance, déjà écrite pendant quelque vingt ans par un de leurs devanciers. Il faut compter les romanciers capables de produire plusieurs mélodies différentes. M. Morel est de ceux-là. Ses dernières romances, dont les paroles d’ailleurs ont été choisies avec goût, sont d’un tout autre caractère que celles qui jusqu’ici ont fait sa réputation. Le Rendez-vous dans l’île est bien rhythmé, bien modulé et plein d’animation. Mon beau Pays et Rappelle-toi se rapprochent davantage de la forme mélodique ordinaire ; mais la Plainte du Pâtre, et surtout Lætitia, sont de délicieuses choses d’une grande vérité d’expression, et supérieurement écrites en outre, ce qui ne gâte jamais rien.

    Il me reste à parler d’un nouveau Traité d’Harmonie contenant les principes élémentaires de la science des accords avec les règles et les exercices nécessaires pour apprendre à bien accompagner un chant. Cet ouvrage, substantiel autant que concis, a été rédigé par M. Moncouteau, organiste de Saint-Germain-des-Prés, professeur de composition et ancien répétiteur à l’institution des Jeunes Aveugles. Il sera très utile aux commençans ; les exemples des marches harmoniques, des bases chiffrées et des mélodies accompagnées, sont bien faits et choisis parmi ceux dont l’application est la plus fréquente dnns la pratique. Les explications en outre me paraissent claires et saisissables par les esprits les moins habitués au vocabulaire, d’ordinaire assez obscur, des ouvrages théoriques sur l’art musical.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er septembre 2015.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

Retour à la page principale Berlioz: Feuilletons – Journal des Débats 1834 - 1863 
Retour à la Page d’accueil

Back to main page Berlioz: Feuilletons – Journal des Débats 1834 - 1863 
Back to Home Page