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Hector Berlioz: Feuilletons

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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 17 MARS 1840 [p. 1-2]


THÉATRE DE L’OPÉRA.

Représentation au bénéfice de Mlle Falcon.

    Le ciel de notre monde musical est orageux ; de gros nuages cuivrés montent et descendent dans leur fièvre électrique ; les oiseaux de la critique jettent par intervalles de lugubres cris ; on entend dans la brume tirer le canon d’alarme ; un grand navire est là en perdition ; la mer est affreuse, et pourtant il ne fait pas de vent. Mais déjà un bruit se fait entendre, comme si des torrens d’eau se précipitaient en tumulte du haut des montagnes ; tout le monde s’écrie : « Voilà l’ouragan. » Un grain furieux enlève comme un voile l’épais brouillard qui nous cachait le navire en détresse ; il est si près de terre, qu’on peut entendre du rivage le sifflet du contre-maître qui commande la manœuvre ; c’est le Saint-Géran ! Une jeune fille est debout à la poupe : c’est Virginie ! Dieu, sauvez le Saint-Géran !

    Ces réminiscences du poëme de Bernardin paraîtront sans doute naturelles à tous ceux qui ont assisté au désolant spectacle que nous offrait l’Opéra samedi dernier. Jamais naufrage ne fut plus terrible que celui dont ce magnifique théâtre est à cette heure menacé, et l’agonie de Virginie paraît à peine plus cruelle que l’agonie endurée, pendant quatre longues heures, par la jeune et belle virtuose qui, si long-temps absente, n’a reparu devant ses nombreux admirateurs que pour mourir sous leurs yeux ; car la perte de sa voix, pour une cantatrice, n’est-ce pas la mort ?

    Les compositeurs, les poëtes, les peintres, qui ont perdu le sentiment du beau et du vrai, que le vulgarisme ne choque plus, qui n’ont plus même la force de pourchasser les idées qui les fuient, qui se complaisent seulement à tendre des piéges sous les pas de leurs rivaux dont la vie est active et florissante, ceux-là aussi sont morts et bien morts. Pourtant ils croient toujours vivre, une heureuse illusion les soutient, ils prennent l’épuisement pour de la fatigue, l’impuissance pour de la modération ; mais la perte d’un organe ! qui pourrait s’abuser sur un tel malheur ? quand cette perte surtout détruit une voix merveilleuse par son étendue, sa force, la beauté de ses accens, les nuances infinies de son timbre, son expression dramatique et sa parfaite pureté ? Ah ! je me suis senti, ce soir-là, ému d’une profonde pitié pour ces pauvres chanteurs, et plein d’une grande indulgence pour les caprices, les vanités, les exigences, les ambitions démesurées, les prétentions exorbitantes et les ridicules infinis de quelques uns d’entre eux. Ils ne vivent qu’un jour et meurent tout entiers. C’est à peine si le nom des plus célèbres surnage, et encore c’est à l’illustration des maîtres dont ils furent les interprètes, trop souvent infidèles, qu’ils doivent, ceux-là, d’être sauvés de l’oubli. Nous connaissons Caffariello parce qu’il chanta à Naples dans l’Antigono de Gluck ; le souvenir de Mmes Saint-Huberti et Branchu s’est conservé en France, parce qu’elles ont créé les rôles de Didon, de la Vestale, d’Iphigénie en Tauride, etc. ; qui de nous aurait entendu parler de la diva Faustina, sans Marcello qui fut son maître, et sans Hasse qui l’épousa ? Pardonnons-leur donc, à ces dieux mortels, de faire leur Olympe aussi brillant que possible, d’imposer aux héros de l’art de longues et rudes épreuves, et de ne pouvoir être apaisés que par des sacrifices d’idées.

    C’est si cruel pour eux de voir l’astre de la gloire et de la fortune descendre incessamment à l’horizon. Quelle douloureuse fête que celle d’une dernière représentation ! Comme le grand artiste doit avoir le cœur navré en parcourant et la scène et les secrets réduits de ce théâtre dont il fut long-temps le génie tutélaire, le roi, le souverain absolu ! En s’habillant dans sa loge, il se dit : « Je n’y rentrerai plus ; ce casque ombragé d’un brillant panache n’ornera plus ma tête ; cette mystérieuse cassette ne s’ouvrira plus pour recevoir les billets parfumés des belles enthousiastes. » On frappe, c’est l’avertisseur qui vient lui annoncer le commencement de la pièce. « Eh bien ! mon pauvre garçon, te voilà donc pour toujours à l’abri de ma mauvaise humeur ! Plus d’injures, plus de bourrades à craindre. Tu ne viendras plus me dire : « Monsieur, l’ouverture commence ! Monsieur, la toile est levée ! Monsieur, la première scène est finie ! Monsieur, voilà votre entrée ! Monsieur, on vous attend ! » Hélas ! non ; c’est moi qui te dirai maintenant : « Santiquet, efface mon nom qui est encore sur cette porte ; Santiquet, va porter ces fleurs à Fanny ; vas-y tout de suite, elle n’en voudrait plus demain ; Santiquet, bois ce verre de Madère et emporte la bouteille, tu n’auras plus besoin de faire la chasse aux enfans de chœur pour la défendre ; Santiquet, fais-moi un paquet de ces vieilles couronnes, enlève mon petit piano, éteins ma lampe et ferme ma loge, tout est fini. »

    Le virtuose entre dans les coulisses sous le poids de ces tristes pensées ; il rencontre le second ténor, son ennemi intime, sa doublure, qui pleure aux éclats en dehors et rit aux larmes en dedans. « Eh bien ! mon vieux, lui dit le demi-dieu d’une voix dolente, tu vas donc nous quitter ? Mais quel triomphe t’attend ce soir ! C’est une belle soirée ! » — « Oui, pour toi », répond le chef d’emploi d’un air sombre. Et lui tournant le dos : « Delphine, dit-il à une jolie petite danseuse à qui il permettait de l’adorer, donne-moi donc ma bonbonnière ? — Oh ! ma bonbonnière est vide, répond la folâtre en pirouettant ; j’ai donné tout à Victor. » Et cependant il faut étouffer son chagrin, son désespoir, sa rage ; il faut sourire, il faut chanter. Le virtuose paraît en scène ; il joue pour la dernière fois ce drame dont il fit le succès, ce rôle qu’il a CRÉÉ ; il jette un dernier coup d’œil sur ces décors qui réfléchirent sa gloire, qui retentirent tant de fois de ses accens de tendresse, de ses élans de passion, sur ce lac aux bords duquel il attendit Mathilde, sur ce Grutly, d’où il cria : Liberté ! sur ce pâle soleil, que depuis tant d’années il voyait se lever à neuf heures du soir. Et il voudrait pleurer, pleurer à sanglots ; mais la réplique est donnée, il ne faut pas que la voix tremble, ni que les muscles du visage expriment d’autre émotion que celle du rôle ; le public est là ; des milliers de mains sont disposées à l’applaudir, mon pauvre chanteur, et si elles restaient immobiles, oh ! alors tu reconnaîtrais que les douleurs intimes que tu viens de sentir et d’étouffer ne sont rien auprès de l’affreux déchirement causé par la froideur du public en pareille circonstance ; le public, autrefois ton esclave, aujourd’hui ton maître, ton empereur ! Allons, incline-toi, il t’applaudit. Te moriturum salutat !

    Et il chante, et par un effort surhumain retrouvant sa voix et sa verve juvéniles, il excite des transports jusqu’alors inconnus. On couvre la scène de fleurs comme une tombe à demi fermée. Palpitant de mille sensations contraires, il se retire à pas lents. On veut le voir encore, on l’appelle à grands cris. Quelle angoisse douce et cruelle pour lui, dans cette dernière clameur de l’enthousiasme ! et qu’on doit bien lui pardonner s’il en prolonge un peu la durée ! C’est sa dernière joie, c’est sa gloire, son amour, son génie, sa vie, qui frémissent en s’éteignant à la fois. Viens donc, pauvre grand artiste, météore brillant au terme de ta course, viens entendre l’expression suprême de nos affections admiratives et de notre reconnaissance pour les jouissances que nous t’avons dues si long-temps ; viens et savoure-les, et sois heureux et fier ; tu te souviendras de cette heure toujours, et nous l’aurons oubliée demain. Il s’avance haletant, le cœur gonflé de larmes ; une vaste acclamation éclate à son aspect ; le peuple bat des mains, l’appelle des noms les plus beaux et les plus chers ; César le couronne. Mais la toile s’abaisse enfin, comme le froid et lourd couteau des supplices ; un abîme sépare le triomphateur de son char de triomphe, abîme infranchissable et creusé par le temps. Tout est consommé ! Le Dieu n’est plus !

    Combien plus remplie d’angoisses, de terreurs, de tortures inconnues, de déchirantes péripéties, a dû être pour Mlle Falcon la soirée dont le triste récit me reste à faire ! On conçoit en effet qu’un acteur dont la carrière est remplie subisse avec plus ou moins de courage la loi commune et inévitable. Mais la fleur d’une magnifique jeunesse arrachée violemment de sa tige ; mais l’auréole lumineuse s’éteignant sur un front aux rides inconnu ; mais ces brillans appuis du talent, la beauté, la sensibilité, la science musicale, devenus un luxe inutile ; mais tant de travaux perdus, tant d’espérances évanouies, tant de splendides réalités anéanties ; mais une dernière et effroyable déception venant couronner deux ans de patience et de courageux efforts, voilà, certes, ce dont il n’est pas facile de se former une idée juste.

    Mlle Falcon semble prendre sa part de la fatalité qui paraît s’acharner sur la famille de son malheureux maître, Adolphe Nourrit. Dès long-temps retirée du monde, elle ne se montrait plus aux théâtres ni dans les concerts. Depuis sa dernière apparition dans les Huguenots, je ne l’avais aperçue qu’une seule fois. Un soin pieux l’avait arrachée à sa retraite. L’église de Saint-Roch était tendue de noir, une foule immense et douloureusement émue entourait un cercueil, on priait pour Nourrit qui n’avait pas su vivre ; une jeune femme en deuil, cachée dans un coin de la nef, laissait échapper de pénibles sanglots ; cette artiste, qui savait ne pas mourir, malgré un malheur plus grand et plus inattendu que celui qui frappa son émule, c’était Mlle Falcon.

    Après dix-huit mois de soins attentifs, de travaux prudens et de tentatives chaque jour plus heureuses, elle était enfin arrivée à croire à une entière guérison. Sa voix perdue était retrouvée ; elle avait même plus d’éclat que jamais. Mlle Falcon pouvait régner de nouveau sur la scène de ses premiers succès ; l’Opéra allait la réengager, l’administration fondait sur sa rentrée les plus belles espérances.

    On annonce une représentation à son bénéfice ; le public accourt. En reparaissant dans le premier acte de la Juive devant cette foule élégante et ravie qui l’accable de bravos et d’applaudissemens, la force lui manque, elle tombe évanouie. On pouvait le prévoir. Etait-il également possible de s’attendre à l’effet de cette violente émotion ? Mlle Falcon est entrée en scène, tremblante à la vérité, mais sûre de sa voix et craignant seulement de ne pouvoir tout de suite la maîtriser à son gré. A peine revenue de son évanouissement, elle essaie de chanter ; plus de voix. On attribue à la peur, aux spasmes nerveux qui l’agitent, l’impossibilité où la cantatrice s’est trouvée d’articuler nettement les premières notes de son rôle : on l’attend à un morceau développé. Le morceau arrive….. Horreur ! plus rien ! plus rien que trois notes de contralto dans le bas, quelques sons faibles et incertains dans le haut, et dans le médium, dans toute l’étendue de la gamme de fa à fa, des sons rauques comme ceux d’un enfant qui a le croup, des notes gutturales, sifflantes qui tantôt parlent et tantôt se taisent brusquement, comme ceux d’une flûte où l’on a laissé de l’eau.

    Il est impossible de rendre l’exclamation de regret et d’effroi arraché à l’auditoire par ce désastre inouï se révélant de nouveau, à l’improviste, dans un pareil moment. La consternation des acteurs, des choristes, de l’orchestre, le désespoir fou de cette malheureuse fille obligée de rester en scène, de dissimuler ses souffrances et de se consumer en horribles efforts, l’anxiété des uns, la froide curiosité de quelques autres, formaient un tableau auquel rien de connu dans l’histoire de l’art ne pourrait être comparé. Tant que le rôle de la Juive a présenté quelques notes graves ou de la région haute, sans atteindre jusqu’aux sons suraigus qui n’existent plus, la cantatrice a eu la force, malgré ses souffrances, d’avancer dans sa tâche de martyre ; mais arrivée à la cavatine en ré bémol du trio « Pour moi, pour vous, mon père », écrite en entier dans le médium, tout ce qu’il y avait de musiciens dans la salle a frémi d’une indicible angoisse, on sentait qu’à cet endroit la glace allait se rompre sous ses pieds. Elle-même, après quelques mesures, s’est en effet écriée : « Je ne puis pas ! » et sans Duprez et Dupont qui, l’encourageant de leur mieux, l’ont presque retenue de force, elle eût quitté le théâtre. Mille voix, en ce moment, étaient prêtes à lui crier : « Oui ! oui ! sortez, reposez-vous, finissez cette lutte affreuse autant qu’inutile » ; mais la crainte d’une fausse interprétation, l’incertitude où l’on était sur l’opportunité d’une manifestation pareille, et par dessus tout la peur de blesser l’artiste, ont retenu chacun, et l’horrible drame a continué. Les amateurs d’émotions violentes ont dû être satisfaits : pour, eux ces trois actes d’opéra présentaient un intérêt au moins égal, quoique plus noble, à celui des scènes de la Cour d’assises.

    Pour la grande majorité des spectateurs, disons qu’ils se sont conduits d’une manière admirable, soutenant, rassurant, applaudissant Mlle Falcon tant qu’ils en avaient la force, ou souffrant de son mal et tremblant plus qu’elle de sa peur. A la fin du trio de la Juive, à cette imprécation du père et de l’amante, l’une des plus dramatiques inspirations de M. Halévy, Mlle Falcon, mettant dans sa pantomime tout ce que son ingrate voix se refusait à exprimer, a eu des gestes et des mouvemens de la plus rare énergie et d’une beauté antique. Et là, elle peut avoir la conscience d’avoir excité des applaudissemens qui s’adressaient directement au talent de l’artiste, abstraction faite de sa position.

    Le duo des Huguenots, grâce à la prédominance du rôle de Raoul et au diapason élevé des mélodies principales, présentait moins de danger. Mlle Falcon l’a supérieurement joué d’un bout à l’autre. La phrase du rôle de Valentine : « Nuit fatale, nuit d’alarmes, je n’ai plus d’avenir », a été pour la cantatrice le sujet d’une allusion poignante qui a failli lui faire perdre de nouveau ce qui lui restait de forces. Mais le duo achevé, la salle entière remuée jusqu’aux entrailles d’un sentiment auquel je ne trouve pas de nom, a rappelé Mlle Falcon pour l’applaudir encore et la couvrir de fleurs, témoignages bien faibles de l’intérêt qu’elle inspire.

    Maintenant, il faut dire à Mlle Falcon que l’allusion de l’a parte de Valentine, qu’elle a si avidement saisie, manque d’exactitude et de réalité. Et oui sans doute un avenir lui reste, lors même que sa voix ne reviendrait pas ! Qui l’empêche de consacrer au drame, à la tragédie, les heureuses facultés dont elle est pourvue, et dont elle fit jusqu’ici à l’action des œuvres lyriques une si intelligente application ! Nos premiers poëtes seront heureux de lui fournir l’occasion de conquérir sur une autre scène une place égale à celle qu’elle abandonne à l’Opéra ; et le Théâtre-Français, si elle y consent, s’empressera d’imiter leur exemple.

    Dans l’intermède dansé de cette triste représentation on a beaucoup applaudi le nouveau pas espagnol dansé par Mme Dupont et sa sœur Mlle Noblet, ainsi que Mlle Blangy. Cette jeune personne fait de véritables progrès ; elle a joué dernièrement d’une manière remarquable le rôle de la Muette, et il est à souhaiter que son talent soit mis plus souvent en évidence par l’administration.

    — Il n’y a qu’heur et malheur en ce monde. C’est un vieux proverbe qui le dit, et pourtant rien n’est plus vrai. Nous venons de voir disparaître un des astres qui ont illuminé du plus vif éclat notre scène lyrique, et voilà déjà qu’on en signale un autre à l’horizon, qui pourrait bien dans quelques années y briller à son tour. Il s’agit d’une enfant de douze ans, Mlle de Barge, dont la voix singulièrement développée pour son âge, lui permet de chanter les grandes scènes de la Vestale et d’Iphigénie en Tauride. On en pourra juger bientôt ; elle se fera entendre en public dans une matinée musicale à son bénéfice, qui doit avoir lieu dans les salons de M. Petzold, le 28 de ce mois, à deux heures.

    Le beau concert annoncé par Artôt, le violoniste expressif et passionné par excellence, est remis au samedi 21 mars. Il aura lieu chez M. Pleyel, rue Rochechouart. On y entendra M. Geraldi et Mme Albertazzi et Labarre, pour la partie vocale ; MM. Osborne, Franchomme, Labarre et Artôt, pour la partie instrumentale. Dans quelques jours nous aurons la soirée de Batta, où la foule ne manquera pas non plus. Nous en reparlerons.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 11 décembre 2015.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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