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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 5 avril 1837 [p. 1]


THÉATRE DE L’OPÉRA.

Représentation de retraite de Nourrit.

    Nourrit a paru samedi pour la dernière fois à l’Opéra, devant une assemblée immense, dont il était aimé autant qu’admiré, et que son brusque départ remplissait d’étonnement et de tristesse. Nous concevons parfaitement et les regrets et la surprise d’un public auquel le talent de Nourrit était cher à tant de titres et qu’il quitte volontairement aujourd’hui sans motifs plausibles en apparence. Ce talent si souple, si varié, si plein d’intelligence, se prêtait à tout, n’était déplacé nulle part, savait relever, animer et agrandir le moindré rôle ; plein de finesse et de naïveté, de sensibilité et d’énergie, il représentait avec un bonheur égal le héros antique, le chevalier du moyen âge, le jeune seigneur libertin et le paysan amoureux. La chaleur de son exécution était en outre communicative, et l’on pu souvent remarquer que les scènes d’ensemble les mieux rendues étaient, en général, celles où figurait Nourrit.

    A ces diverses facultés dont le public pouvait par lui-même apprécier l’éclat et l’étendue, se joignaient encore une connaissance approfondie de l’art dramatique et une sagacité rare, dont l’utilité pour les auteurs et le théâtre était généralement connue. Retraçons en peu de mots la carrière de Nourrit, en examinant la situation exceptionnelle où l’ont placé les diverses circonstances de son éducation, de ses débuts, de ses succès et même de son organisation.

    Adolphe Nourrit est né en 1802 à Montpellier. Son père, malgré la brillante position qu’il occupait à l’Opéra, n’avait jamais songé à faire de lui un artiste. Ce ne fut donc pas au Conservatoire, mais au collége de Sainte-Barbe qu’il l’envoya. Il y fit d’excellentes études classiques, auxquelles l’artiste a dû sans doute plus tard beaucoup de la pureté de son goût, de la rectitude et de l’élévation de ses idées. Il apprit la musique, comme ses condisciples, seulement pour acquérir ce qu’on est convenu d’appeler un art d’agrément. A peine sorti du collége, le chant et le violon qu’il avait cultivé avec fort peu de succès, furent abandonnés pour les mathématiques. Placé dans une maison de commerce, il oublia sans peine pour les livres de compte le solfége d’Italie et la méthode de Cartier. Le sentiment musical sommeillait encore en lui ; il fallait pour l’éveiller autre chose que des vocalises et des exercices de violon. Ce que Leo, Porpora, Basse et Caffaro n’avaient pu faire, Gluck l’opéra. Frappé du rôle de Renaud, fréquemment chanté par son père, le jeune Nourrit l’apprit sans s’en douter presque tout entier. Le plaisir qu’il paraissait prendre à s’occuper ainsi seul de cette belle musique, donna à ses parens l’idée de demander pour lui à Garcia des leçons de chant, bien que sa voix alors n’eût absolument rien de remarquable.

    Les leçons d’un tel maître ne pouvaient manquer de développer rapidement les dispositions merveilleuses que l’élève possédait à son insu. Aussi, la passion d’Adolphe Nourrit pour le chant dramatique, accrue de tous les progrès qu’il y faisait et des espérances chaque jour plus belles que donnait sa voix, ne tarda pas à lui faire prendre la résolution dont il a eu tant à se louer depuis. Il quitta son emploi dans les bureaux d’une compagnie d’assurance sur la vie humaine, et consacra désormais tout son temps, toutes ses pensées à la musique. Enfin, en 1821 il se crut assez fort pour débuter à l’Opéra dans Pylade d’Iphigénie en Tauride. Cet essai fut des plus heureux ; dans le courant de la même année, il aborda avec un égal succès les rôles de Lyncée des Danaïdes, et de Polynice dans Œdipe ; plus tard vinrent ceux de Licinius, de Calpigi, de Cortez et d’Orphée, et toujours grandissaient, à chacune de ces tentatives, le talent et le succès du jeune chanteur. C’est ici le cas de faire une observation importante : Adolphe Nourrit, en débutant à cette époque à l’Opéra, n’avait pour rival que son père. Ainsi, la plus grande difficulté, celle que redoutent le plus tous les débutans, par ce fait seul, disparaissait pour lui. Au lieu de disputer pied à pied le terrain au nouveau venu, de lutter corps à corps avec lui, de le harceler, de l’intimider par tous les moyens, comme cela se pratique trop souvent au théâtre en pareil cas, Nourrit père, au contraire, s’effaçait le plus possible devant son fils, lui cédait la meilleure partie de son domaine musical, et consentit même, pour rassurer le débutant le jour de sa première représentation, à se charger du personnage d’un obscur coryphée dans Iphigénie en Tauride. Plus tard, quand il fut question de monter de nouveaux ouvrages, au lieu de s’emparer du rôle principal, ainsi que son engagement l’y autorisait, Nourrit obtint, de la plupart des auteurs, deux rôles de ténor d’une importance égale, pour son fils et pour lui. Tels furent ceux des Deux Salem, de Lasthénie et de la Mort d’Abel ; de sorte qu’au moment de la retraite de son père, Adolphe Nourrit, installé paisiblement à l’Opéra, déjà adopté par le public, se trouva maître de la place sans coup férir. Dès lors l’autorité de son talent et la popularité de son nom ne firent que s’accroître ; il devint le pivot de toute action dramatique de quelque importance, et il eut la plus belle part de tous les succès.

    Il créa successivement et avec une supériorité toujours croissante les rôles principaux de Virginie, d’Olympie, du Siége de Corinthe, de la Muette, de Moïse, du Comte Ory, de Guillaume Tell, de Robert-le-Diable, de Gustave, de Don Juan, de la Juive, des Huguenots, d’Esmeralda et de Stradella ; sans compter ceux d’une moindre importance qu’il accepta dans le Dieu et la Bayadére, dans le Philtre, et dans plusieurs ouvrages oubliés aujourd’hui, tels que Florestan, Macbeth, Sapho, Ipsiboë, etc.

    Jamais peut-être, avant cette représentation d’adieux, la salle de l’Opéra n’avait offert un aspect à la fois plus brillant et plus triste. C’était une foule élégante et parée, mais les visages étaient sans joie et bien des yeux mouillés de larmes. On ne pouvait se lasser d’applaudir, d’appeler et de rappeler encore le grand artiste, objet de tant de sympathies ; la scène a été jonchée de fleurs et de couronnes ; et l’une des plus grandes preuves de talent que Nourrit ait donnée de sa vie bien certainement, est d’avoir pu maîtriser ce soir là, pendant cinq heures, comme il l’a fait, l’émotion profonde dont il était agité. Il a été sublime d’un bout à l’autre dans les Huguenots, et d’une grâce exquise dans l’air délicieux d’Armide : Plus j’observe ces lieux. Mme Dorus-Gras a fait preuve de beaucoup de talent dans ce rôle difficile d’Armide, si difficile et si contraire à toutes ses habitudes ; Dérivis (Hidraot) a fort bien dit avec elle le magnifique duo, Esprit de haine et de rage. Pour Mlle Nau, la Nayade, elle paraissait bien contrariée de chanter cette musique sans ornemens, mais elle aurait pu phraser son air : On s’étonnerait moins, d’une manière tant soit peu moins naïve.

H*****

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