Le Centenaire de Berlioz à Grenoble

par

Julien Tiersot

Le Ménestrel, 23 août 1903, p. 267-268

LE CENTENAIRE DE BERLIOZ A GRENOBLE

    Berlioz attire la tempête. Vieille habitude romantique ! « Feux et tonnerres !... Enfer et damnation !...

» Oui, soufflez, ouragans; criez, forêts profondes ; 
» Croulez, rochers ; torrents, précipitez vos ondes ! 
» A vos bruits souverains ma voix aime à s’unir ! »

    Il y a tout juste trente-cinq ans, le 15 août 1868, — j’y étais déjà, tout enfant, et je m’en souviens comme d’hier, — il était venu à Grenoble, pour présider, — encore, ou déjà ! — un concours orphéonique, et assister à l’inauguration d’une statue de Napoléon (que, par parenthèse, je n’ai, depuis lors, plus jamais retrouvée sur aucune des places de la ville) : le soir, un ouragan terrible, tombant des Alpes, se déchaîna. Et ceux qui assistaient au banquet virent Berlioz, au moment des toasts, debout pour remercier ses compatriotes de leurs hommages, une couronne d’or sur la tête, au milieu des éclairs et du fracas du tonnerre, tel une apparition shakespearienne. Il retourna le lendemain à Paris, et mourut six mois après.

    Cette année, depuis plusieurs mois, un comité plein d’activité et de dévouement préparait, pour son centenaire, l’inauguration de sa statue à Grenoble. L’emplacement en est magnifique, au fond de la vaste place Victor-Hugo, au milieu des arbres et des fleurs, avec, pour cadre grandiose, la chaîne des Alpes dauphinoises qui ferment le tableau, et devant lui, à sa droite, l’immense roche du Saint-Eynard, aux reflets moirés, aux tons mauves, théâtre du roman d’amour idéalement poétique qui occupa son cœur depuis sa douzième année jusqu’au jour de sa mort.

    Depuis plusieurs semaines aussi, un groupe nombreux de musiciens travaillait avec zèle à la préparation d’une partie musicale, entièrement empruntée à son œuvre, comme il convenait, et par laquelle on avait voulu le célébrer dignement.

    Enfin les discours d’usage étaient prêts ; M. Ernest Reyer, l’ami des mauvais jours, avait accepté la présidence d’honneur ; ayant craint les fatigues d’un long et pénible voyage, il avait du moins envoyé le texte d’un discours qu’il avait chargé quelqu’un que je sais de lire à sa place ; M. le Ministre de l’Instruction avait délégué, pour le représenter, M. Henri Maréchal, inspecteur de l’Enseignement musical ; le président du comité, le Maire de Grenoble, celui de la Côte-Saint-André, etc., devaient aussi prendre la parole. La ville entière était en fête.

    Or, dans la nuit du 14 au 15 août, après une journée de chaleur orageuse, la tempête éclata ; le tonnerre roula pendant plusieurs heures de suite ; le matin, la ville était noyée sous la pluie, qui tombait à flots. Force fut de reculer l’heure de la célébration de la cérémonie. Elle avait été fixée à dix heures du matin, on espéra que la pluie cesserait vers midi et que la fin du jour serait belle ; on convoqua donc de nouveau les invités et la population pour cinq heures. En effet, le beau temps sembla revenir, et le soleil brilla de nouveau, plus chaud pourtant qu’on n’eût souhaité. Bref, à l’heure dite, la place Victor-Hugo, vers laquelle s’était porté un immense concours de population, venue là en l’honneur de Berlioz, était remplie ; chacun était à son poste, et l’on se proposait de hâter l’accomplissement de la cérémonie, car on apercevait au loin des nuages de mauvais augure. Mais au moment précis où la séance allait s’ouvrir, ces nuages s’amoncelèrent soudain, obscurcirent la place naguère ensoleillée, et une formidable tempête de pluie et de vent se déchaîna. Ce fut une débandade : la place se vida soudain ; les tribunes, sous lesquelles on était à couvert, furent envahies par les spectateurs les plus proches. Bravement, cependant, au milieu d’une accalmie passagère, les enfants des écoles et les sociétés chorales, réunis en grand nombre, entonnèrent le chant national qu’accompagnaient les musiques militaires exécutant l’harmonisation de Berlioz. Mais la bourrasque redoubla ; il fallut renoncer. Le président s’étant borné à faire en quelques paroles la remise de la statue à la ville de Grenoble, le voile tomba, et Berlioz apparut, debout, fier et hautain au milieu de l’orage arrivé à son paroxysme.

    Le soir, les étoiles brillèrent, et, le lendemain, le soleil se leva radieux, faisant resplendir les cimes neigeuses à l’horizon !

    Il serait facile de philosopher à ce sujet, et de trouver dans cette singulière disposition de l’atmosphère au moment du centenaire de Berlioz un symbole applicable à sa propre destinée ! Peut-être, après tout, cette inauguration peu banale était-elle celle qui lui convenait le mieux ; peut-être a-t-il mieux aimé entendre cette musique du tonnerre et du vent que celle qu’on avait préparée en son honneur, encore qu’elle fût sienne.

    L’auteur de cet article fut sans doute le plus déçu en cette circonstance, car c’était lui qui avait assumé la tâche de cette dernière préparation. Il s’était efforcé de rendre cet hommage à la mémoire du maître dauphinois aussi grandiose que possible, en faisant une véritable manifestation musicale populaire. Depuis trois semaines, les enfants des écoles de Grenoble, instruits, pour la circonstance, par lui-même, avec le concours de quelques professeurs de musique, — malheureusement trop rares (il convient de citer parmi les plus dévoués M. Clément) — étudiaient le chant de l’Apothéose de la Symphonie funèbre et triomphale, ainsi que celui de la Marseillaise, dont on sait que Berlioz a inscrit devant la partie vocale, à la tablature de sa partition, cette mention : « Tout ce qui a une voix, un cœur et du sang dans les veines. »

    Les sociétés chorales de Grenoble devaient se joindre à eux, et les deux musiques militaires de la garnison, sous la direction d’un excellent chef, M. Rousselle, du 4e génie, renforcées, pour l’Apothéose, par deux groupes de tambours et par la société des Trompettes Grenobloises, s’étaient chargées d’exécuter la partie instrumentale, ainsi que l’ouverture des Francs Juges et la Marche hongroise de la Damnation de Faust. L’on avait ainsi pu rassembler un ensemble de cinq cents exécutants, dont la réunion, aux dernières répétitions, avait produit un effet vraiment foudroyant, et tel qu’on pouvait espérer que Berlioz en eût frémi de contentement dans sa tombe, ou du moins sur son socle !... Fata non voluere ! De même qu’il a reconnu un jour qu’on a vu des pistolets chargés qui ne sont pas partis, de même on a pu voir, à l’inauguration de sa statue, de la musique toute prête à être chantée et qui n’a pas pu l’être !

    Les discours, dont les journaux ont reproduit le texte le lendemain, ont rendu à Berlioz, en des termes divers, les hommages qui lui étaient dus. M. Henri Maréchal, évoquant des souvenirs personnels, a tracé de lui l’intéressant portrait que voici (1) :

    Lorsqu’il vivait ses dernières années, la plupart des musiciens de ma génération étaient encore sur les bancs de l’école. Comme membre des commissions d’examen ou des jurys du Conservatoire, la sombre figure de Berlioz nous apparaissait taciturne et mélancolique au milieu de ses collègues. Alors que ceux-ci, rangés autour du tapis vert devenu classique de ces sortes de séances, prenaient des notes ou se consultaient à voix basse, Berlioz, seul, dans l’un des coins de la salle, le coude appuyé sur le dossier de son siège, écoutait indifférent, la main perdue dans sa chevelure, en cette attitude qui lui était familière, et qu’a consacrée l’un de ses meilleurs portraits.

    Nous avions classé nos juges on deux camps : des uns nous redoutions la sévérité bien connue : des autres nous espérions toute l’indulgence. De Berlioz, nous ne pouvions rien démêler ; il nous semblait déterminé à rester neutre devant cette gymnastique scolaire par laquelle il avait dû cependant passer lui-même en 1830 pour obtenir le droit d’asile en cette Villa Médicis de Rome d’où sont sorties les trois quarts de nos gloires françaises.

    Mystérieux, énigmatique, il nous donnait l’impression du Sphynx attendant Œdipe ! Lisions-nous ses partitions ? Elles étaient en tel désaccord avec l’enseignement reçu chaque jour que les esprits les plus larges s’en montraient déconcertés ! Voulions-nous être renseignés auprès de nos maîtres ? Ceux-ci se renfermaient dans la plus extrême réserve et se bornaient à ne pas nous recommander la lecture du maître.

    Plus loin, ayant rapporté des preuves significatives de la désespérance sous l’impression de laquelle mourut Berlioz, il en arrive à cette conclusion, que nous avons été heureux d’entendre formulée par un représentant du Gouvernement :

    Il n’était pas inopportun au milieu des fêtes de son centenaire de rappeler ce sanglot. Il serait vraiment trop facile, après avoir abreuvé un grand artiste des plus cruelles amertumes, de nous supposer quittes envers lui avec un peu de marbre ou de bronze. Mais comme rien ne sert de protester contre les faits accomplis ou les choses vécues, tirons-en du moins cet enseignement d’être plus réservés dans nos jugements lorsque parmi nous surgit un homme de génie qui, ainsi que Berlioz, brise tous les moules de la routine et de la convention pour affirmer la liberté dans la conception d’une œuvre d’art.

    M. Ernest Reyer, lui, a célébré une fois de plus le triomphe de son glorieux ami :

    A Paris, le 17 octobre 1886, la foule envahissait les abords du square Vintimille ; les fenêtres des rues environnantes regorgeaient de curieux ; l’orchestre Colonne était massé à l’angle d’une rue adjacente et une députation de l’Institut entourait le faîte de la statue qui se dressait au milieu d’un cadre de verdure et de fleurs. C’était la statue d’Hector Berlioz, due au ciseau d’un jeune sculpteur de talent, M. Lenoir, dont l’œuvre, lorsqu’on l’eût débarrassée du voile qui la couvrait, fut saluée par d’unanimes applaudissements.

    C’était bien le grand compositeur dans l’attitude méditative qui lui était familière, son front génial ombragé d’une abondante chevelure, ses traits, dont l’amertume et l’ironie n’avaient pu altérer l’impressionnante beauté.

    Quelques années plus tard, la petite ville de la Côte-Saint-André où était né Hector Berlioz nous conviait à son tour, sous la présidence de M. Léon Bourgeois, alors ministre de l’instruction publique et des beaux-arts, à une nouvelle inauguration de la statue du maître, reproduction fidèle de celle dont le square Vintimille possède en bronze l’original.

    Aujourd’hui, c’est Grenoble qui, par une manifestation splendide, vient fêter le centenaire de l’auteur de la Damnation de Faust et des Troyens, que le Dauphiné revendique, à juste titre, comme un de ses plus glorieux enfants. Debout sur son socle de granit, il pourra contempler la beauté du paysage qui l’environne, et la brise qui passe à travers les jardins embaumés de l’admirable vallée du Graisivaudan lui apportera, pendant la nuit, comme un parfum de cette « Stella Montis » que, dans ses amoureuses rêveries, il invoqua toujours.

    Il est déjà loin le jour où nous pleurions agenouillés sur la tombe de l’illustre maître dont nous avions, la veille, recueilli le dernier soupir, et nous nous demandions avec tristesse et avec un doute qui s’expliquait alors si l’heure de la réparation sonnerait jamais pour lui. Cette réparation, que nous ne pouvions rêver que lente et progressive, nous la voulions pourtant, si tardive qu’elle fut, éclatante, complète. Elle est allée jusqu’aux splendeurs de l’apothéose !

    Aucun musicien n’a été de son vivant plus méconnu, plus critiqué, plus bafoué que Hector Berlioz ; aucun n’aura été plus unanimement, plus solennellemont glorifié après sa mort.

    Peu à peu les haines et les rancunes se sont apaisées : peu à peu la lumière s’est faite dans la prétendue obscurité de son œuvre ; des applaudissements enthousiastes l’ont saluée, et le génie du maître étant enfin consacré par l’admiration de la foule, le bronze, consécration suprême, vient lui assurer, à côté des grands hommes dont la France s’honore, une place dans l’immortalité.

    Pendant que se passaient ces choses, avait lieu dans la ville un concours orphéonique, par lequel on avait eu l’intention de rendre un hommage populaire à Berlioz. Intention louable assurément : j’avais pensé moi-même quelque temps qu’il pouvait être bon d’utiliser ce moyen pour appeler à Grenoble un grand nombre d’étrangers, assemblés pour fêter la mémoire d’un homme de génie. On eût célébré Berlioz en faisant de mauvaise musique, c’est certain ; mais enfin l’on eût montré au peuple qu’il faut honorer les maîtres et le génie, et c’est une occasion qu’il ne faut jamais manquer. Mais maintenant que tout est terminé, je dois déclarer que cet optimisme, que partageaient peu de personnes éclairées, était exagéré, que les fêtes orphéoniques et le centenaire de Berlioz n’ont fait que se gêner mutuellement, et qu’il aurait décidément mieux valu en faire deux manifestations entièrement distinctes.

    La préparation même du centenaire a donné lieu d’ailleurs, à Grenoble, à un mouvement de curiosité qui a produit plusieurs études intéressantes et sérieuses. C’est ainsi que M. Paul Morillot, professeur à la Faculté des Lettres, a consacré plusieurs de ses cours, cette année, à étudier Berlioz comme écrivain, et a résumé cet enseignement en une brochure des plus remarquables ; que l’Académie delphinale a entendu la lecture d’une étude non moins recommandante, de M. G. Allix, sur les Origines de la personnalité de Berlioz ; qu’enfin M. Michou, professeur à la Faculté de Droit, neveu d’un des amis de la jeunesse et des premiers collaborateurs de Berlioz, Th. Gounet, a publié une série de lettres inédites de Berlioz, adressées à celui-ci, d’autant plus intéressantes qu’elles appartiennent à l’époque la plus agitée de sa vie, de 1831 à 1834. Ces divers travaux constituent un apport précieux à la littérature berliozienne.

    Mais le véritable hommage rendu au maître devait être, et fut en effet, l’exécution de ses œuvres. A cet égard, tout s’est passé le mieux du monde. Devant deux salles pleines et enthousiastes, l’orchestre et les chœurs du cercle d’Aix-les-Bains, auxquels s’étaient joints plusieurs artistes distingués, ont fait entendre, le dimanche soir 16 août, la Damnation de Faust, et le lundi 17, dans la journée, un concert composé d’un choix excellent d’œuvres de Berlioz. La Damnation était conduite par M. Léon Jéhin, le chef éminent de la troupe instrumentale et vocale qu’il avait amenée: MM. Laffitte, Dangès et Ferran et Mlle Lina Pacary chantaient les soli ; l’accueil fut triomphal. Le lendemain, M. Jéhin a cédé le bâton de commandement, d’abord à M. Georges Marty, qui a conduit avec sa précision et sa chaleur accoutumées les ouvertures du Carnaval romain et du Corsaire, des fragments des symphonies Roméo et Juliette et Harold en Italie, et accompagné à Mmes Éléonore Blanc et Deschamps-Jéhin diverses mélodies et le ravissant duo de Béatrice et Bénédict. Puis, après un intermède composé d’une conférence (dont les lecteurs du Ménestrel liront le texte d’autre part) et d’une Ode à Berlioz dont les vers sonores sont dus à la plume multiforme de M. Camille Saint-Saëns, le capellmeister Weingartner, a repris la baguette, et dirigé la Symphonie fantastique avec une maîtrise, une justesse de sentiment, une passion que je ne saurais mieux caractériser qu’en disant que le chef semblait l’auteur même. Je ne crois pas qu’un plus bel éloge puisse être fait à un directeur d’orchestre, d’ailleurs expert en tous les secrets de la technique de son art. Le triomphe de l’œuvre et de l’interprète a été éclatant, et l’émotion produite considérable.

    Pour la première fois, les chefs-d’œuvre de Berlioz retentissaient (du moins en des auditions fidèles et complètes) dans la capitale de sa province natale. Ils ont été acclamés et semblent avoir été compris. N’était-ce pas décidément la meilleure de toutes les façons de célébrer son centenaire ?

_____________________

(1) Par une confusion qu’explique le désarroi causé par les circonstances, les journaux de Grenoble ont imprimé le discours de M. Henri Maréchal comme étant celui de M. Reyer. Cette erreur a été reproduite dans plus d’un journal de Paris.

JULIEN TIERSOT.

Voyez aussi sur ce site:

Berlioz: Pionniers et Partisans: Julien Tiersot  
Berlioz et Grenoble 

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