Les Troyens

compte-rendu par

A. Boisard

Le Monde Illustré, 18 Juin 1892, p. 407

    Ce compte-rendu d’une représentation des Troyens à Carthage à l’Opéra-Comique en 1892 a été transcrit d’après Le Monde Illustré du 18 juin 1892, dont un exemplaire est dans notre collection. Nous avons conservé la syntaxe et l’orthographe de l’original. Avec ce compte-rendu on comparera celui, assez sommaire et peu critique, de Fernand Bourgeat, et celui, beaucoup plus fouillé, de Julien Tiersot.

Chronique Musicale


OPÉRA-COMIQUE (Société des grandes auditions musicales de France) : 
    Les Troyens
(1), poème lyrique en cinq actes et huit tableaux, poème et musique d’Hector Berlioz.

    C’est à l’Opéra-Comique, et de concert avec M. Carvalho, que la Société des grandes auditions musicales de France a donné sa quatrième séance composée d’une représentation des Troyens, exécutés pour la première fois en novembre 1863, au même théâtre, alors Théâtre-Lyrique, sous la direction du même M. Carvalho, soit il y a bien près de trente ans.

    Berlioz, est-il besoin de le rappeler ? tailla lui-même son livret dans le célèbre poème de Virgile, et c’est à la classique Enéide qu’il a emprunté ses héros. L’ouvrage se divise en deux parties : La Prise de Troie qui comprend les actes un et deux, et les Troyens à Carthage, comprenant les troisième, quatrième et cinquième actes.

    La second partie de l’ouvrage dont nous avons à nous occuper, débute par un prélude spécialement établi pour la partition scindée des Troyens, et qui résume et synthétise la première partie.

    Au lever du rideau, l’on découvre une salle du palais de Didon. Une partie du peuple carthaginois est réunie en ce lieu pour célébrer la gloire de la jeune reine. Dans un noble récit, Didon rappelle sa fuite de Tyr après le meurtre de son époux ; elle dit comment elle fonda Carthage, et encourage son peuple à poursuivre ses vaillants efforts. Un cortège solennel défile au pied du trône et la foule acclame la reine.

    Restée seule avec sa sœur Anna, Didon s’épanche en toute liberté. Ni la gloire d’avoir fondé cette ville, ni la sensible faveur du destin ne peuvent combler le vide de son cœur. Et tandis qu’elle exhale sa douloureuse plainte, Anna la berce d’un doux espoir : « Vous aimerez… vous aimerez, ma sœur ! » Mais Didon jure de rester toujours fidèle à ses amours premières. Un messager paraît. Il annonce l’arrivée d’une flotte étrangère. Bientôt Enée s’avance accompagné de son jeune fils Ascagne, et suivi des chefs Troyens qui fuient leur patrie devastée. Il offre à Didon des présents, en implorant d’elle une temporaire hospitalité. Il s’offre à combattre les Numides farouches qui s’avancent vers Carthage, et le peuple accueille spontanément ce chef envoyé par les destins.

    D’importantes coupures font commencer le second acte au pas d’esclaves nubiennes, plein de couleur et d’étrangeté avec la mélopée murmurée par les voix accompagnant la danse. Aux ébats des danseuses succède le gracieux épisode du poème des champs, dit par Iopas, et dont le charme est singulièrement diminué par la fatigante répétition des paroles.

    Dans les jardins du palais, Enée victorieux et triomphant est aux pieds de la reine, et pendant qu’elle écoute d’une oreille charmée les récits de Troie, elle se laisse dérober par le jeune et caressant Ascagne l’anneau nuptial qu’elle avait promis de ne jamais quitter. La nuit est venue et pour achever de troubler son cœur ému, les voix s’unissent et se fondent dans le septuor célébre, qui avait paru l’une des rares parties lumineuses de l’œuvre à son apparition. L’acte se termine par le duo d’amour qui avait aussi trouvé grâce et qui demeure une page éminemment séduisante, encore qu’on y puisse réprouver une certaine miévrerie, faite pour surprendre chez Berlioz.

    Didon se croit aimée. Elle ajoute foi aux serments du Troyen ; mais voilà que tout à coup il s’arrache à l’extase, et qu’au cri d’« Italie », passant subitement dans la paix nocturne, il vient à se rappeler son but et son devoir.

    L’acte suivant auquel on a donné pour prélude la curieuse symphonie descriptive de la Chasse royale constituant le premier tableau du second acte, nous conduit au port où dort la flotte troyenne.

    Une jeune matelot, rêvant au pied d’un mât, trouble seul le silence de la nuit avec une mélancolique chanson. Enée accourt en proie à l’agitation la plus vive, et dans une scène d’une réelle grandeur, il dit son remords, son trouble, sa désespérance ; mais il ne peut se résoudre à partir sans revoir Didon. La nuit devient plus opaque et de l’ombre surgissent les spectres de Priam, de Chorèbe, de Cassandre et d’Hector. A ces voix vénérées, Enée est vainqueur de lui-même. Il éveille aussitôt ses compagnons et dans un tumulte furieux, la flotte s’ébranle et prend le large.

    Des terrasses de son palais, le reine aperçoit le mouvement des vaisseaux et sachant que l’abandon de celui qu’elle aime ne peut être évité, elle se décide à mourir.

    Ici se place un air inspiré des plus hauts modèles du genre, où la reine pleure sur elle et sur les chers souvenirs dont l’écho vient attendrir son cœur, bercé par la phrase passionée du duo d’amour.

    La scène change et l’on voit se dresser le bûcher autour duquel se groupent les prêtres de Pluton entonnant l’infernale évocation. La reine s’avance et avant de se livrer aux flammes, elle veut revoir les présents d’Enée. Dans un élan prophétique, elle annonce le vengeur qui naîtra de sa cendre, et clamant son nom : « Annibal !  Annibal ! », comme une malédiction dernière, comme un défi à cette Rome future, dont Enée sera le fondateur, elle se frappe avec le glaive du Troyen.

    Tel est le sujet qui a inspiré le musicien et sur lequel il a composé une partition qu’il considérait comme son chef-d’œuvre.

    Les Troyens qui, sans être un chef-d’œuvre, sont une œuvre d’une haute portée et d’une incontestable valeur, nous ont été rendus dans des conditions vraiment peu favorables. On ne saurait cette fois parler de beaux décors ni de mise en scène splendide comme au temps où l’ouvrage fut monté pour la première fois, car décors et mise en scène ont été aussi simplifiés que possible.

    Nous n’insisterons pas sur les coupures, sur les interversions pratiquées.

    En cette affaire Berlioz, s’il eût eu le crâne moins solide, risquait d’avoir le sort de l’amateur des jardins de la fable. Mais le pavé qu’il vient de recevoir ne l’a nullemment atteint et ce qui aurait pu tourner à son désavantage tourne à sa gloire, puisque, malgré les mutilations et les transformations qu’on lui a fait subir, sa partition reste forte et belle en la plupart des endroits, et trouve enfin des auditeurs respectueux pour la comprendre et pour l’apprécier.

    On tentait une grosse partie en confiant le rôle écrasant de Didon à une jeune fille que l’on a découverte il y a quelques mois dans une auberge où elle servait gaiement la pratique, sans se douter des hautes destinées qui l’attendaient.

    Sous le diadème de la reine antique, sous la pourpre et sous les riches habits, tout en chantant et en jouant, d’une façon surprenante en raison de la rapide éclosion de son jeune talent, Mlle Delna donne l’impression d’une somnambule inconsciente, et de son propre aveu la débutante, paraît-il, croit marcher dans un rêve.

    Son début a été vraiment sensationnel et fait le plus grand honneur à Mme Rosine Laborde, l’éminent professeur dont les leçons l’ont si remarquablement formée.

    M. Lafarge est très bien placé dans le rôle d’Enée ; ce chanteur généreux est possédé du feu sacré, et tel nous l’avons vu dans Siegfried, à Bruxelles, dans Samson, à Rouen, tel nous le retrouvons sur une scène parisienne, doué d’une chaleur communicative, et des qualités qui font les vrais artistes.

    M. David, un débutant, a dit le poème des Champs avec gentillesse, et M. Clément a joliment soupiré la chanson d’Hylas, le mousse. Ne pouvant nommer tous les interprètes, citons encore Mlle de Béridez, débutante aussi, qui mérite mieux que le rôle si effacé d’Anna, et MM. Belhomme et Fournets qui, dans le malencontreux épisode des deux sentinelles, ont prouvé que pour deux bons artistes, il n’est pas de médiocre partie.

A. BOISARD.            

(1) La partition des Troyens, édition conforme à la partition manuscrite déposée à la bibliothèque du Conservatoire, est éditée par la maison Choudens.

Mlle MARIE DELNA, ROLE DE DIDON, DANS LES Troyens, REPRÉSENTÉS A L’OPÉRA-COMIQUE.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 1er juillet 2013.

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