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LES SOIRÉES DE L’ORCHESTRE

Par

HECTOR BERLIOZ

HUITIÈME SOIRÉE

    ROMAINS DU NOUVEAU MONDE. — M. BARNUM. — VOYAGE
DE JENNY LIND EN AMÉRIQUE.

    On joue un opéra italien moderne, etc.

    L’amateur des stalles, que Dimski nous a dénoncé comme étant directeur du théâtre de***, ne paraît pas. Il faut qu’il soit réellement parti pour aller mettre à profit ses nouvelles connaissances en histoire romaine.

    « Avec le système ingénieux dont vous nous expliquiez hier la pratique, me dit Corsino, et l’absence du public aux premières représentations, toute œuvre de théâtre doit réussir à Paris. — Toutes y réussissent, en effet. Ouvrages anciens, ouvrages modernes, pièces et partitions médiocres, détestables, excellentes même, obtiennent ces jours-là un égal succès. Malheureusement, il était aisé de le prévoir, ces applaudissements obstinés ôtent un peu de son importance à l’incessante production de nos théâtres. Les directeurs gagnent quelque argent, ils font gagner leur vie aux auteurs ; mais ceux-ci, médiocrement flattés de réussir là où personne n’échoue, travaillent en conséquence, et le mouvement littéraire et musical de Paris ne reçoit aucune impulsion en avant ni en arrière par le fait de tant de travailleurs. D’un autre côté, pour les chanteurs et acteurs, plus de succès réels possibles. A force de se faire redemander tous, l’ovation, devenue banale, a perdu toute sa valeur ; on pourrait même dire qu’elle commence à exciter le rire méprisant du public. Les borgnes, ces rois du pays des aveugles, ne peuvent régner dans un pays où tout le monde est roi... En voyant les résultats de cet enthousiasme à jet continu, on en vient à mettre en doute la vérité du nouveau proverbe : L’excès en tout est une qualité. Ce pourrait bien, en effet, être un défaut, au contraire, et même un vice des plus repoussants. Dans le doute on ne s’abstiendra pas ; tant mieux ! C’est le moyen d’arriver tôt ou tard à quelque étrange résultat, et l’expérience vaut bien qu’on la poursuive jusqu’au bout. Mais nous aurons beau faire en Europe, nous serons toujours distancés par les enthousiastes du nouveau monde, qui sont aux nôtres comme le Mississipi est à la Seine. — Comment cela ? dit Winter l’Américain, qui se trouve on ne sait comment dans cet orchestre où il fait la partie de second basson, mes compatriotes seraient-ils devenus dilettanti? — Certes, ils sont dilettanti, et dilettanti enragés, si l’on en croit les journaux de M. Barnum, l’entrepreneur des succès de Jenny Lind. Voyez ce qu’ils disaient, il y a deux ans, de l’arrivée de la grande cantatrice sur le nouveau continent : « A son débarquement à New York, la foule s’est précipitée sur ses pas avec un tel emportement qu’un nombre immense de personnes ont été écrasées. Les survivants suffisaient pourtant encore pour empêcher ses chevaux d’avancer ; et c’est alors qu’en voyant son cocher lever le bras pour écarter à coups de fouet ces indiscrets enthousiastes, Jenny Lind a prononcé ces mots sublimes qu’on répète maintenant depuis le haut Canada jusqu’au Mexique, et qui font venir les larmes aux yeux de tous ceux qui les entendent citer : Ne frappez pas, ne frappez pas ! ce sont mes amis, ils sont venus me voir. On ne sait ce qu’il faut le plus admirer dans cette phrase mémorable, de l’élan de cœur qui en a suggéré la pensée, ou du génie qui a revêtu cette pensée d’une forme si belle et si poétique. Aussi des hourras frénétiques l’ont-ils accueillie. Le directeur de la ligne transatlantique, M. Collins, attendait Jenny au débarcadère, armé d’un immense bouquet. Un arc de triomphe en verdure s’élevait au milieu du quai, surmonté d’un aigle empaillé qui semblait l’attendre pour lui souhaiter la bienvenue. A minuit, l’orchestre de la société philharmonique a donné à mademoiselle Lind une sérénade, et pendant deux heures l’illustre cantatrice a été obligée de rester à sa fenêtre, malgré la fraîcheur de la nuit. Le lendemain, M. Barnum, l’habile oiseleur qui a su mettre en cage pour quelques mois le rossignol suédois, l’a conduit au Muséum, dont il lui a montré toutes les curiosités, sans oublier un cacatoès ni un orang-outang ; et plaçant enfin un miroir devant les yeux de la déesse : Voici, Madame, a-t-il dit avec une galanterie exquise, ce que nous avons ici en ce moment de plus rare et de plus ravissant à vous montrer ! A sa sortie du Muséum, un chœur de jeunes et belles filles vêtues de blanc s’est avancé au-devant de l’immortelle et lui a fait un virginal cortége, chantant des hymnes et semant des fleurs sur ses pas. Plus loin, une scène frappante et d’un genre tout neuf attendait la célèbre promeneuse : les dauphins, les baleines, qui depuis plus de huit cents lieues (d’autres disent neuf cents) avaient pris part au triomphe de cette Galatée nouvelle et suivi son navire en lançant par leurs évents des gerbes d’eau de senteur, s’agitaient convulsivement dans le port, en proie au désespoir de ne pouvoir l’accompagner encore à terre ; des veaux marins, versant de grosses larmes, se livraient aux plus lamentables gémissements. Puis on a vu (spectacle plus doux pour son cœur) des mouettes, des frégates, des fous de mer, sauvages oiseaux qui habitent les vastes solitudes de l’Océan, plus heureux, voltiger sans crainte autour de l’adorable, se poser sur ses épaules pures, planer au-dessus de sa tête olympienne, tenant dans leur bec des perles d’une grosseur monstrueuse, qu’ils lui offraient de la plus gracieuse façon, avec un doux roucoulement. Les canons tonnaient, les cloches chantaient Hosanna ! et de magnifiques éclats de tonnerre faisaient, par intervalles, retentir un ciel sans nuages dans sa radieuse immensité. » Tout cela, d’une réalité aussi incontestable que les prodiges opérés jadis par Amphion et par Orphée, n’est mis en doute que par nous autres vieux Européens, usés, blasés, sans flamme et sans amour de l’art.

    M. Barnum, toutefois, ne trouvant pas suffisant cet élan spontané des créatures du ciel, de la terre et des eaux, et voulant, par un peu d’innocent charlatanisme, lui donner plus d’énergie encore, avait prétendu, dit-on, employer un mode d’excitement qu’on pourrait, n’était la vulgarité de l’expression, appeler la claque à mort. Ce grand excitateur, informé de la misère profonde où se trouvent plusieurs familles de New York, s’était proposé de leur venir en aide généreusement, désireux de rattacher à la date de l’arrivée de Jenny Lind le souvenir de bienfaits dignes d’être cités. Il avait donc pris à part les chefs de ces familles malheureuses et leur avait dit : « Quand on a tout perdu et qu’on n’a plus d’espoir, la vie est un opprobre, » et vous savez ce qu’il reste à faire. Eh bien ! je viens vous fournir l’occasion de le faire d’une façon utile à vos pauvres enfants, à vos épouses infortunées, qui vous devront une reconnaissance éternelle. Elle est arrivée !!! — Elle ??? — Oui, elle, elle-même ! En conséquence, j’assure à vos héritiers deux mille dollars qui leur seront religieusement comptés le jour où l’action que vous méditez aura été accomplie, mais accomplie de la façon que je vais vous indiquer. C’est un hommage délicat qu’il s’agit de lui rendre. Nous y parviendrons aisément si vous me secondez. Écoutez : Quelques-uns d’entre vous auront seulement à monter au dernier étage des maisons voisines de la salle des concerts, pour de là se précipiter sur le pavé quand elle passera, en criant : Vive Lind ! D’autres se jetteront, mais sans mouvements désordonnés, sans cris, avec gravité, avec grâce s’il est possible, sous les pieds de ses chevaux, ou sous les roues de sa voiture ; le reste sera admis gratuitement dans la salle même : ceux-ci devront entendre une partie du concert. — Ils l’entendront ??? — Ils l’entendront. A la fin de la seconde cavatine, chantée par elle, ils déclareront hautement qu’après de telles jouissances, il ne leur est plus possible de supporter un reste d’existence prosaïque ; puis, avec les poignards que voici, ils se perceront le cœur. Pas de pistolets ; c’est un instrument qui n’a rien de noble, et son bruit, d’ailleurs, pourrait lui être désagréable. » Le marché était conclu, et ses conditions, sans aucun doute, eussent été remplies honnêtement par les parties, si la police américaine, police tracassière et inintelligente s’il en est, ne fût intervenue pour s’y opposer. Ce qui prouve bien que, même chez les peuples artistes, il y a toujours un certain nombre d’esprits étroits, de cœurs froids, d’hommes grossiers, et, tranchons le mot, d’envieux. C’est ainsi que le système de la claque à mort n’a pu être mis en pratique, et que bon nombre de pauvres gens ont été privés d’un nouveau moyen de gagner leur vie.

    Ce n’est pas tout ; on croyait généralement à New York (pouvait-on en douter, en effet ?) que le jour de son débarquement, un Te deam laudamus serait chanté dans les églises catholiques de la ville. Mais après s’être longuement consultés, les desservants des diverses paroisses sont tombés d’accord qu’une semblable démonstration était peu compatible avec la dignité du culte, qualifiant même la petite variante introduite dans le texte sacré de blasphématoire et d’impie. De sorte que pas un Te deam n’a été entonné dans les églises de l’Union. Je vous livre ce fait sans commentaires, dans sa brutale simplicité.

    Autre tort grave, m’a dit un amateur, dont l’administration des travaux publics de cet étrange pays s’est rendu coupable : les journaux nous ont souvent entretenus de l’immense chemin de fer entrepris pour établir, au travers du continent américain, une communication directe entre l’Océan atlantique et la Californie. Nous autres gens simples d’Europe, supposions qu’il s’agissait uniquement de faciliter par là le voyage des explorateurs du nouvel Eldorado. Erreur. Le but était, au contraire, plus artiste encore que philanthropique et commercial. Ces centaines de lieues de voie ferrée furent votées par les États afin de permettre aux pionniers errants parmi les Montagnes Rocheuses et sur les bords du Sacramento, de venir entendre Jenny Lind, sans employer trop de leur temps à ce pèlerinage indispensable. Mais, par suite de quelque odieuse cabale, les travaux, loin d’être finis, étaient à peine commencés quand elle est arrivée. L’incurie du gouvernement américain est inqualifiable, et l’on conçoit qu’elle, si humaine et si bonne, ait pu s’en plaindre amèrement. Il en résulte que ces pauvres chercheurs d’or de tout âge et de tout sexe, déjà épuisés par leur rude labeur, ont été obligés de faire à pied, à dos de mulet, et avec des souffrances inouïes, cette longue et dangereuse traversée continentale. Les placers ont été abandonnés, les fouilles sont restées béantes, les constructions de San-Francisco inachevées, et Dieu sait quand les travaux auront été repris. Ceci peut amener dans le commerce du monde entier les plus terribles perturbations… — Ah ! ça, dit Bacon, vous prétendez nous faire croire... — Non, je m’arrête ; vous seriez en droit de penser que je fais ici une réclame rétroactive pour M. Barnum, quand, dans la simplicité de mon cœur, je me borne à traduire en vile prose les poétiques rumeurs qui nous sont venues de la trop heureuse Amérique. — Pourquoi dites vous réclame rétroactive? M. Barnum ne fonctionne-t-il pas toujours? — Je ne saurais vous l’assurer, bien que l’inaction d’un tel homme soit chose peu probable ; mais il ne fait plus mousser Jenny Lind. Ignorez-vous donc que l’admirable virtuose (je parle sérieusement cette fois), lasse sans doute d’être forcément mêlée aux exploits excentriques des Romains qui l’exploitaient, s’est brusquement retirée du monde pour se marier, et vit heureuse hors des atteintes de la réclame ! Elle vient d’épouser à Boston M. Goldshmidt, jeune pianiste compositeur de Hambourg, que nous avons applaudi à Paris il y a quelques années. Mariage artiste qui a valu à la diva ce bel éloge d’un grammairien français de Philadelphie : « Elle a vu à ses pieds des princes et des archevêques, et n’a pas voulu l’être. » C’est une catastrophe pour les directeurs des théâtres lyriques des deux mondes. Elle explique la promptitude avec laquelle les impresarii de Londres viennent d’envoyer des hommes de confiance en course, en Italie et en Allemagne, pour y capturer tous les soprani ou contralti de quelque valeur qui leur tomberont sous la main. Malheureusement, dans ce genre de prises, la quantité ne saurait jamais remplacer la qualité. D’ailleurs, le contraire fût-il vrai, il n’y a pas dans le monde assez de cancatrices médiocres pour compléter la monnaie de Jenny Lind. — C’est donc fini ? me dit Winter d’un air piteux, en serrant son basson qui n’a pas donné un son de la soirée : nous ne l’entendrons plus !... — J’en ai peur. Et ce sera la faute de l’empereur Barnum, et la preuve décisive du bon sens du proverbe :

« L’excès en tout est un défaut. »

 

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