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MÉMOIRES

de

HECTOR BERLIOZ

(DEUXIÈME VOYAGE EN ALLEMAGNE)

A M. HUMBERT FERRAND

6e LETTRE

PRAGUE (Suite et fin)

     Une autre classe manque encore à tous les conservatoires existants ; elle me paraît d’importance et de jour en jour plus nécessaire : c’est la classe d’instrumentation. Cette branche de l’art du compositeur a pris depuis quelques années de grands développements ; elle a produit d’assez beaux résultats pour attirer l’attention des critiques et du public ; elle a servi trop souvent aussi à masquer chez certains auteurs la pauvreté des idées, à singer l’énergie, à contrefaire la puissance de l’inspiration ; elle est devenue, même entre les mains des compositeurs d’un mérite et d’une valeur incontestables, le prétexte d’inqualifiables abus, d’exagérations monstrueuses, de contre-sens ou de non-sens ridicules ; et l’on peut aisément pressentir à quels excès l’exemple de ces maîtres a dû entraîner leurs imitateurs. Mais ces excès mêmes constatent l’usage réglé et déréglé que l’on fait aujourd’hui de l’instrumentation ; usage aveugle, en général, et guidé par la plus pitoyable routine, quand il ne l’est pas par le hasard. Car pour employer un beaucoup plus grand nombre d’instruments et les employer plus souvent, il ne s’ensuit pas que la majeure partie des compositeurs connaissent mieux que leurs devanciers les forces, le caractère, le mode d’action de chacun des membres de la famille instrumentale, ni les différents liens sympathiques qui les unissent entre eux. Loin de là, la partie élémentaire de la science, l’étendue de beaucoup d’instruments est même encore inconnue à bien des compositeurs illustres. J’ai pu me convaincre que l’un d’eux ignorait celle de la flûte. Quant à l’étendue des instruments de cuivre en général, et des trombones en particulier, ils n’en ont qu’une idée très-vague ; aussi, remarque-t-on, dans presque toutes les partitions modernes, comme dans les anciennes, la prudente réserve avec laquelle leurs auteurs se tiennent dans la région mitoyenne de ces instruments, évitant avec un soin égal de les faire monter ou descendre, parce qu’ils craignent de franchir des limites qui ne leur sont pas exactement connues, et qu’ils ne soupçonnent pas le parti qu’on peut tirer de ces notes graves et aiguës, demeurées vierges aux deux extrémités de l’échelle. L’instrumentation est donc aujourd’hui comme une langue étrangère qui serait devenue à la mode, que beaucoup de gens affecteraient de parler sans l’avoir apprise, et qu’ils parleraient en conséquence sans la bien comprendre et avec force barbarismes.

     Une pareille classe dans les conservatoires serait d’ailleurs utile, non seulement aux élèves compositeurs, mais encore à ceux qui sont appelés à devenir chefs d’orchestre. On conçoit, en effet, qu’un chef d’orchestre qui ne possède pas à fond toutes les ressources de l’instrumentation n’ait pas une grande valeur musicale, et qu’il soit de la plus évidente nécessité pour lui de connaître au moins l’étendue exacte et le mécanisme de tous les instruments, aussi bien, si ce n’est mieux, que les musiciens qui s’en servent sous sa direction. Sans quoi il ne pourra faire à ceux-ci que de bien timides observations, lorsqu’il s’agira surtout de quelque combinaison inusitée, d’un passage hardi ou difficile, et que la paresse ou l’incapacité de certains exécutants les portera à s’écrier : « Cela ne peut pas se faire ! cette note n’existe pas ! ce n’est pas jouable ! » et d’autres aphorismes à l’usage des médiocrités ignorantes, en pareil cas. Alors le chef d’orchestre peut répondre : « Vous vous trompez, cela se peut fort bien. En vous y prenant de telle ou telle manière, vous viendrez à bout de cette difficulté. » Ou bien : « C’est difficile, il est vrai ; mais si, en travaillant quelques jours, cela demeure impossible pour vous, il en faudra conclure que votre instrument vous est très-imparfaitement connu, et on sera obligé de recourir à un artiste plus habile. » Dans le cas contraire, trop fréquent, il faut l’avouer, où le compositeur, faute de connaissances spéciales, tourmente les artistes, les virtuoses même les plus familiarisés avec les difficultés de leur instrument, pour obtenir d’eux l’exécution de choses impraticables, le chef d’orchestre, sûr de son fait, pourra prendre parti pour les musiciens contre le compositeur, et faire remarquer à celui-ci les graves erreurs dans lesquelles il est tombé. Disons encore, puisque j’ai été amené à parler des chefs d’orchestre, qu’il ne serait pas trop hors de propos, dans un conservatoire bien organisé, d’enseigner aux élèves de composition surtout, ce qu’il est possible de démontrer de l’art difficile de diriger les masses vocales et instrumentales ; afin que, dans l’occasion, ils pussent au moins conduire eux-mêmes l’exécution de leurs propres œuvres, sans être ridicules, et sans entraver les musiciens au lieu de les aider. On suppose généralement que tout compositeur est chef d’orchestre né, c’est-à-dire qu’il connaît l’art de diriger l’orchestre sans l’avoir appris. Beethoven fut un illustre exemple de la fausseté de cette opinion, et nous pourrions citer un grand nombre d’autres maîtres dont les compositions jouissent de l’estime générale, qui, dès qu’ils prennent le bâton, au lieu de battre la mesure, battent la campagne, ne savent ni marquer les temps, ni déterminer les nuances de mouvement, et empêcheraient littéralement les musiciens de marcher, si, reconnaissant bien vite l’inexpérience de leur chef, ceux-ci ne prenaient le parti de ne plus le regarder, et de tenir aucun compte de l’agitation déréglée de son bras. D’ailleurs il y a deux parties bien distinctes dans la tâche du chef d’orchestre : la première (la plus aisée) consiste seulement à conduire l’exécution d’une œuvre déjà connue des musiciens, d’une œuvre (pour employer l’expression en usage dans les théâtres) toute montée. Dans la seconde, au contraire, il s’agit pour lui de diriger les études d’une partition inconnue aux exécutants, de bien mettre à découvert la pensée de l’auteur, de la rendre claire et saillante, d’obtenir des musiciens les qualités de fidélité, d’ensemble et d’expression, sans lesquelles il n’y a pas de musique, et, une fois maître des difficultés matérielles, de les identifier avec lui-même, de les échauffer de son ardeur, de les animer de son enthousiasme, en un mot, de leur communiquer son inspiration.

     Il résulte de là, qu’indépendamment des connaissances élémentaires qui s’acquièrent par l’étude et l’exercice, et des qualités de sentiment, d’instinct, qu’on ne peut inculquer à personne, que la nature seule donne, et qui font du chef d’orchestre le premier des interprètes du compositeur ou son plus redoutable ennemi, selon qu’il est ou non pourvu de ces rares qualités, il s’ensuit, dis-je, qu’il y a encore un talent indispensable pour le conducteur-instructeur-organisateur, le talent de lire la partition.

     Celui qui se sert d’une partition réduite ou d’un simple premier violon, comme cela se pratique de nos jours en maint endroit, en France surtout, d’abord ne peut découvrir la plupart des erreurs de l’exécution ; il s’expose ensuite, en signalant une faute, à ce que le musicien auquel il s’adresse, lui réponde : « Qu’en savez-vous ? ma partie n’est pas sous vos yeux ! » Et c’est là le moindre des inconvénients de ce déplorable système.

     D’où je conclus que, pour former de véritables et complets directeurs d’orchestre, il faut, par tous les moyens, les rendre familiers avec la lecture de la partition ; et que ceux qui n’ont pu parvenir à vaincre cette difficulté, fussent-ils, d’ailleurs, savants en instrumentation, compositeurs même, et rompus en outre au mécanisme des mouvements rhythmiques, ne possèdent que la moitié de leur art. —

     J’ai à vous parler maintenant de l’Académie de chant de Prague. Organisée à peu près comme toutes celles d’Allemagne, elle ne se compose guère que de chanteurs amateurs appartenant à la classe moyenne de la société. C’est M. Scraub jeune qui la dirige. Elle forme un chœur de quatre-vingt-dix voix environ. La plupart de ses membres sont musiciens, lecteurs et doués de voix fraîches et vibrantes. Le but de l’institution n’est pas, comme celui de plusieurs autres académies du même genre, l’étude et l’exécution des œuvres anciennes à l’exclusion absolue de toutes les productions contemporaines. Celles-là, qu’on me pardonne l’expression, ne sont que des coteries musicales, des consistoires, où, sous prétexte d’un enthousiasme réel ou simulé pour les morts, on calomnie tout doucement les vivants qu’on ne connaît point ; où l’on prêche contre Baal en vouant à l’exécration tous les prétendus veaux d’or de l’harmonie et leurs adorateurs. C’est dans ces temples du protestantisme musical, que se conserve, hargneux, jaloux et intolérant, le culte, non pas du beau quel que soit son âge, mais du vieux quelle que soit sa valeur. Il y a là une Bible et les œuvres de deux ou trois évangélistes que les fidèles lisent, relisent exclusivement, sans relâche, commentant, interprétant de mille façons des passages dont le sens direct et réel est en soi parfaitement clair ; trouvant une idée mystique et profonde là où le reste de l’humanité n’aperçoit qu’horreur et que barbarie, et toujours prêts à chanter Hosanna ! lors même que le dieu de Moïse leur ordonne d’écraser la tête des petits enfants contre la muraille, de faire lécher leur sang par les chiens, et défend qu’à cet aspect une larme de pitié mouille les yeux de son peuple !

     Tenons-nous en garde contre de tels fanatiques, ils suffiraient à chasser de toutes les âmes saines le respect et l’admiration dus aux monuments du passé.

     L’Académie de chant de Prague, je le répète, n’a rien de commun avec eux ; et son chef est un artiste intelligent. Aussi admet-il dans le sanctuaire harmonique, non seulement les modernes, mais même les vivants. A côté d’un oratorio de Bach ou de Haendel il met à l’étude le Moïse de M. Marx, le savant critique et théoricien bien vivant à Berlin, ou un fragment d’opéra ou un hymne qui n’ont par leur âge aucun titre aux égards académiques. J’ai même remarqué la première fois que j’assistai à une séance de la Société chantante de Prague, une fantaisie chorale composée par M. Scraub sur des airs nationaux bohêmes, qui me charma par son originalité. Je n’avais point encore, et je n’ai pas davantage depuis lors, entendu d’aussi piquantes combinaisons vocales exécutées avec autant d’audacieuse verve, d’entrain, de contrastes imprévus, d’ensemble, de justesse et de belle sonorité. En songeant aux épaisses et lourdes compilations d’accords que j’avais subies trop souvent en des occasions semblables, cette œuvre vive ainsi exécutée produisit sur mon oreille l’effet que l’air frais et embaumé d’une forêt, par une belle nuit d’été, produirait sur les poumons d’un prisonnier récemment échappé de son cachot et de sa fétide atmosphère.

     L’Académie de Sophie (j’ai déjà dit que tel était son titre) donne, chaque année, un certain nombre de séances publiques dirigées par les deux Scraub ; l’orchestre du théâtre conduit par l’aîné, venant alors en aide aux choristes de son frère. Ces grandes exécutions, préparées de longue main avec un soin et une patience exemplaires, attirent toujours un nombreux auditoire ; auditoire d’élite pour lequel la musique n’est ni un divertissement, ni une fatigue, mais bien une passion noble et sérieuse à laquelle il livre toutes les forces de son intelligence, toute sa sensibilité, tous les élans de son cœur.

     Je me suis engagé à vous parler de la maîtrise, c’est-à-dire du service musical de la cathédrale, ainsi que des bandes militaires de Prague ; mais si je les ai fait entrer dans ma nomenclature, c’est tout simplement, il faut vous l’avouer, pour la rendre plus complète. La musique religieuse ! la musique militaire ! ces mots-là figurent on ne peut mieux dans un compte rendu d’observations musicales tel que celui-ci. Je n’ai jamais eu l’intention de tenir ma promesse sur ces deux sources de richesse harmonique des Bohêmes, par une bonne raison, c’est que je ne sais rien de ce qu’il faudrait savoir pour en parler convenablement. Je n’ai pas encore pu prendre sur moi d’aligner des mots sur les choses que je ne connais point. Cela viendra peut-être avec le temps et les bons exemples. En attendant vous me pardonnerez si je me tais. Malgré les invitations réitérées de M. Scraub, je n’ai pas mis le pied dans une église pendant tout le temps de mon séjour à Prague. Je suis pourtant très-pieux, on le sait ; il faut donc qu’il y ait eu quelque raison grave dont je ne me souviens pas, à mon apparente indifférence en matière de musique religieuse, ou que la terreur des gigues d’orgue et de fugues sur le mot amen m’ait entièrement dominé.

     Au sujet des bandes militaires, voici ce que je pourrais alléguer pour justifier mon silence : j’ai entendu, un jour de fête, et depuis midi jusqu’à quatre heures, la musique du régiment alors en garnison à Prague, jouer l’hymne composé par Haydn pour l’empereur d’Autriche. Ce chant, plein d’une majesté touchante et patriarcale, est d’une telle simplicité que je n’ai guère pu, en l’écoutant, apprécier le mérite des exécutants. Un orchestre qui ne pourrait jouer d’une façon supportable un pareil morceau serait, à mon avis, composé de musiciens qui ne savent pas la gamme. Seulement, ceux-ci jouaient juste, chose extraordinairement rare, dans les bandes militaires surtout. En outre, j’ignore si le régiment en question était natif de la Bohême ou d’une autre partie de l’empire d’Autriche, et il serait par trop naïf à moi d’établir, à propos de ces musiciens, une théorie que des gens mieux informés pourraient ridiculiser avec ce peu de mots : « Les musiciens Bohêmes dont vous parlez sont des Hongrois, des Autrichiens, ou des Milanais. »

     Parmi les virtuoses et compositeurs de Prague qui n’appartiennent ni au Théâtre, ni au Conservatoire, ni à l’Académie de chant, je citerai Dreyschock, Pischek et le vénérable Tomaschek. J’ai eu déjà souvent l’occasion de parler des deux premiers dont la réputation est européenne. Je les ai entendus l’un et l’autre maintes fois à Vienne, à Pesth, à Francfort et ailleurs, mais jamais à Prague. Ayant été, à ce qu’il paraît, mal accueillis de leurs compatriotes, lorsqu’ils se font fait entendre d’eux pour la première fois, Dreyschock et Pischek ont résolu de ne jamais à l’avenir exposer leur talent à l’appréciation ou à la dépréciation des Bohêmes. Nul n’est prophète chez soi ; cette vérité est de tous les temps et de tous les pays. Néanmoins les Pragois commencent à prêter l’oreille aux rumeurs admiratives qui, sous mille formes et de mille points de l’horizon, leur répètent ces mots : « Dreyschock est un pianiste admirable ! Pischek est l’un des premiers chanteurs de l’Europe ! » et ils soupçonnent qu’ils pourraient bien avoir été injustes envers eux.

     M. Tomaschek est un compositeur fort connu en Bohême et même à Vienne, où ses œuvres sont bien appréciées. N’ayant pas les mêmes raisons que Dreyschock et Pischek pour tenir rigueur aux habitants de Prague, il ne se refuse jamais à leur faire entendre ses compositions quand l’occasion s’en présente. J’ai assisté à un concert où sur trente-deux morceaux il y en avait trente et un de M. Tomaschek. Dans ce nombre on me signala d’avance, et je l’eusse bien remarquée sans cela, une nouvelle musique du Roi des Aulnes, entièrement différente de celle de Schubert. Quelqu’un (il y a des gens qui trouvent à redire à tout) comparant l’accompagnement de ce morceau à celui de l’œuvre de Schubert qui reproduit si bien le galop furibond du cheval de la ballade, prétendait que M. Tomaschek avait imité l’allure paisible d’un bidet de curé ; mais un critique plus intelligent et plus capable que son voisin de juger de la philosophie des choses d’art, mit à néant cette ironie, et répondit avec beaucoup de bon sens : « C’est précisément parce que Schubert a fait courir si rudement ce malheureux cheval qu’il est devenu fourbu, et qu’on se voit forcé maintenant de le mener au pas ! » M. Tomaschek écrit depuis trente ans au moins ; le catalogue de ses productions doit en conséquence être formidable.

     Il me reste à citer une aimable virtuose dont le talent trop rare en Allemagne, m’a été personnellement d’un grand secours. Il s’agit de Mlle Claudius, harpiste de première force, excellente musicienne et la meilleure élève de Parish-Alvars. Mlle Claudius possède en outre une voix remarquable et chante souvent avec un brillant succès des solos à l’Académie de chant dont elle fait partie. 

     Que vous dirai-je du public ?... On rapporte que Louis XIV, voulant complimenter Boileau au sujet de ses vers sur le passage du Rhin, lui dit : « Je vous louerais beaucoup si vous ne m’aviez pas tant loué. » Je suis dans le même embarras que le grand roi ; je ferais un bel éloge de la sagacité, de la rapidité de conception et de la sensibilité du public de Prague, s’il ne m’avait pas si bien traité. Je puis dire cependant, car c’est de notoriété publique, que les Bohêmes sont, en général, les meilleurs musiciens de l’Europe et que l’amour sincère et le vif sentiment de la musique sont répandus chez eux dans toutes les classes de la société. Il est venu, non seulement des gens du peuple de Prague, mais même des paysans, au concert que j’ai donné au théâtre ; la modicité des prix de certaines places les leur rendant accessibles ; et, par les exclamations d’une naïveté singulière qui leur échappaient au moment des effets les plus inattendus, j’ai pu juger de l’intérêt que ces auditeurs prenaient à mes tentatives musicales, et que leur mémoire bien meublée leur permettait d’établir des comparaisons entre le connu et l’inconnu, l’ancien et le nouveau, bon ou mauvais. Vous n’exigerez pas, mon cher ami, que je fasse ici un exposé de mes opinions sur le public en général ; un livre ne suffirait pas à l’étude approfondie de cet être multiple, juste ou injuste, raisonnable ou capricieux, naïf ou malicieux, enthousiaste ou moqueur, si facile à entraîner et si rebelle parfois, qu’on nomme le public. Et un livre, d’ailleurs, fût-il consacré tout entier à chercher la solution du problème, on ne serait pas plus avancé, très-probablement, à la dernière page qu’à la première. Voltaire lui-même y a perdu son ironie ; et après avoir demandé combien il faut de sots pour faire un public, il a fini sa carrière en se laissant couronner par ces mêmes sots au Théâtre-Français, et par se trouver prodigieusement heureux de leurs suffrages. Ainsi donc brisons là, et laissons le public être ce qu’il est, une mer toujours plus ou moins agitée, mais dont les artistes doivent redouter le calme plat mille fois plus que les tempêtes.

     J’ai donné six concerts à Prague, soit au théâtre, soit dans la salle de Sophie. Au dernier, je me souviens d’avoir eu la joie de faire entendre pour la première fois à Liszt ma symphonie de Roméo et Juliette. On connaissait déjà à Prague plusieurs fragments de cet ouvrage, qui ne donna point lieu à de violentes polémiques, peut-être parce qu’il en avait soulevé de très-vives à Vienne ; car le fait de la rivalité des deux villes en matière de goût musical est incontestable. L’exécution vocale en fut excellente et grandiose, un seul accident la dépara. La jeune personne chargée de la partie de contralto solo, n’avait encore jamais chanté en public. Malgré son extrême timidité, tout alla bien tant qu’elle se sentit soutenue par quelques autres voix ou des instruments ; mais arrivée au passage du prologue :

« Le jeune Roméo plaignant sa destinée »

solo véritable, sans aucun accompagnement, sa voix commença à trembler et à baisser tellement, qu’à la fin de la période, où la harpe rentre sur l’accord de mi naturel majeur, elle était arrivée dans une tonalité inconnue, plus basse que mi d’un ton et un quart. Mlle Claudius, placée à côté de mon pupitre, n’osait toucher les cordes de sa harpe. Enfin, après un instant d’hésitation :

     « — Dois-je donner l’accord de mi ? me demanda-t-elle à voix basse. 
     — Sans doute, il faut bien que nous sortions de là. » 

     Et l’accord inexorable jaillit, frémissant et sifflant, comme une cuillerée de plomb fondu versée dans de l’eau froide. La pauvre petite cantatrice faillit se trouver mal en se sentant si brusquement ramenée sur la bonne route et comme elle ne comprenait pas le français, je ne pouvais recourir à mon éloquence pour la rassurer. Heureusement elle parvint à reprendre son sang-froid avant les strophes : Premiers transports, qu’elle chanta avec beaucoup d’âme et une justesse irréprochable. Strakaty rendit on ne peut mieux le rôle du père Laurence, il y mit de l’onction et un véritable enthousiasme dans le finale. Ce jour-là, après avoir fait recommencer plusieurs morceaux, le public en demanda un autre que les musiciens me conjurèrent de ne pas répéter. Mais les cris continuant, M. Mildner tira sa montre et l’élevant ostensiblement devant lui, on comprit que l’heure avancée ne permettrait pas à l’orchestre de rester jusqu’à la fin du concert, si le morceau redemandé était exécuté une seconde fois : il y avait opéra le soir à sept heures. Cette savante pantomime nous sauva. A la fin de la séance, comme je priais Liszt de me servir d’interprète pour remercier ces excellents chanteurs qui, pendant trois semaines, s’étaient livrés à une si scrupuleuse étude de mes chœurs, et les avaient si vaillamment chantés, il fut abordé par plusieurs d’entre eux qui venaient, au nom de leurs camarades, lui faire la proposition inverse. Et après quelques mots échangés en allemand, Liszt se tournant vers moi me dit :

     « — Ma commission n’est plus la même, ce sont ces messieurs qui me prient de te remercier du plaisir que tu leur as fait en leur confiant l’exécution de ton ouvrage, et de t’exprimer leur joie de te voir content. »

     Ce fut en effet une belle journée pour moi, j’en compte peu de pareilles dans mes souvenirs.

     A l’exemple du banquet auquel les artistes et les amateurs de Vienne m’avaient offert le bâton de mesure en vermeil dont je vous ai parlé, il y eut ensuite un souper, où ceux de Prague voulurent bien me faire présent d’une coupe en argent. La plupart des virtuoses, critiques et amateurs de la ville s’y trouvaient ; j’eus même le plaisir de voir parmi ces derniers un compatriote, le spirituel et bienveillant prince de Rohan. Liszt fut, à l’unanimité, désigné pour porter la parole à la place du président à qui la langue française n’était pas assez familière. Au premier toast, il me fit, au nom de l’assemblée, une allocution d’un quart d’heure au moins, avec une chaleur d’âme, une abondance d’idées et un choix d’expressions qu’envieraient bien des orateurs, et dont je fus vivement touché. Malheureusement s’il parla bien il but de même ; la perfide coupe inaugurée par les convives, versa de tels flots de vin de Champagne que toute l’éloquence de Liszt y fit naufrage. Belloni et moi nous étions encore dans les rues de Prague à deux heures du matin, occupés à le persuader d’attendre le jour pour se battre (il le voulait absolument) au pistolet, à deux pas, avec un Bohême qui avait mieux bu que lui. Le jour venu nous n’étions pas sans inquiétude pour Liszt dont le concert avait lieu à midi. A onze heures et demie il dormait encore ; on l’éveille enfin, il monte en voiture, arrive à la salle de concerts, reçoit en entrant une triple bordée d’applaudissements, et joue comme de sa vie, je crois, il n’avait encore joué. 

     Il y a un Dieu pour les... pianistes.

     Adieu, mon cher Ferrand, vous ne vous plaindrez pas, je le crains, du laconisme de mes lettres. Je n’ai pourtant pas dit encore tout ce que je sens d’affectueux regrets pour Prague et ses habitants ; mais j’ai pour la musique une passion sérieuse, vous le savez, et vous pouvez, d’après cela, juger si j’aime les Bohêmes. O Praga ! quando te aspiciam !

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1. Habeneck, en dirigeant les concerts du Conservatoire, se servait d’une simple partie de premier violon ; et, en cela, ses successeurs n’ont pas manqué de l’imiter

2. Homme d’affaires de Liszt

 

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