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LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE

Par

HECTOR BERLIOZ

V.

Correspondance philosophique. Lettre addressée à M. Ella. — La débutante. Despotisme du directeur de l’Opéra
Le chant des coqs. Les coqs du chant. — Les moineaux. — La musique pour rire. — Les sottises des nations.
L’ingratitude est l’indépendance du cœur.
— Vanité de la gloire. — Madame Lebrun.
Le temps n’épargne rien.
— Le rhythme d’orgueil.— Mot de M. Auber.— La musique et la danse.
Les danseurs poëtes.
— Autre mot de M. Auber. — Concerts. — La bravoure de Nelson.

CORRESPONDANCE PHILOSOPHIQUE. 

LETTRE ADRESSÉE A M. ELLA
directeur de l’Union musicale de Londres au sujet de

La fuite en Égypte

FRAGMENTS D’UN MYSTÈRE EN STYLE ANCIEN

« Some judge of authors’ names, not works, and then
Nor praise nor blame the writings, but the men. 
»

        Mon cher Ella,

    Vous me demandez pourquoi le Mystère la Fuite en Égypte porte cette indication : attribué à Pierre Ducré, maître de chapelle imaginaire.

    C’est par suite d’une faute que j’ai commise, faute grave dont j’ai été sévèrement puni, et que je me reprocherai toujours. Voici le fait.

    Je me trouvais un soir chez M. le baron de M***, intelligent et sincère ami des arts, avec un de mes anciens condisciples de l’Académie de Rome, le savant architecte Duc. Tout le monde jouait, qui à l’écarté, qui au whist, qui au brelan, excepté moi. Je déteste les cartes. A force de patience, et après trente ans d’efforts, je suis parvenu à ne savoir aucun jeu de cette espèce, afin de ne pouvoir en aucun cas être appréhendé au corps par les joueurs qui ont besoin d’un partenaire.

    Je m’ennuyais donc d’une façon assez évidente, quand Duc, se tournant vers moi :

    « Puisque tu ne fais rien, me dit-il, tu devrais écrire un morceau de musique pour mon album !

    — Volontiers. »

    Je prends un bout de papier, j’y trace quelques portées, sur lesquelles vient bientôt se poser un andantino à quatre parties pour l’orgue. Je crois y trouver un certain caractère de mysticité agreste et naïve, et l’idée me vient aussitôt d’y appliquer des paroles du même genre. Le morceau d’orgue disparaît, et devient le chœur des bergers de Bethléem adressant leurs adieux à l’enfant Jésus, au moment du départ de la Sainte Famille pour l’Égypte. On interrompt les parties de whist et de brelan pour entendre mon saint fabliau. On s’égaye autant du tour moyen âge de mes vers que de celui de ma musique.

    « — Maintenant, dis-je à Duc, je vais mettre ton nom là-dessous, je veux te compromettre.

    — Quelle idée ! Mes amis savent bien que j’ignore tout à fait la composition.

    — Voilà une belle raison, en vérité, pour ne pas composer ! mais puisque ta vanité se refuse à adopter mon morceau, attends, je vais créer un nom dont le tien fera partie. Ce sera celui de Pierre Ducré, que j’institue maître de musique de la Sainte-Chapelle de Paris au dix-septième siècle. Cela donnera à mon manuscrit tout le prix d’une curiosité archéologique. »

    Ainsi fut fait. Mais je m’étais mis en train de faire le Chatterton. Quelques jours après, j’écrivis chez moi le morceau du Repos de la Sainte Famille, en commençant cette fois par les paroles, et une petite ouverture fuguée, pour un petit orchestre, dans un petit style innocent, en fa diéze mineur sans note sensible ; mode qui n’est plus de mode, qui ressemble au plain-chant, et que les savants vous diront être un dérivé de quelque mode phrygien ou dorien ou lydien de l’ancienne Grèce, ce qui ne fait absolument rien à la chose, mais dans lequel réside évidemment le caractère mélancolique et un peu niais des vieilles complaintes populaires.

    Un mois plus tard je ne songeais plus à ma partition rétrospective, quand un chœur vint à manquer dans le programme d’un concert que j’avais à diriger. Il me parut plaisant de le remplacer par celui des Bergers de mon Mystère, que je laissai sous le nom de Pierre Ducré, maître de musique de la Sainte-Chapelle de Paris (1679). Les choristes, aux répétitions, s’éprirent tout d’abord d’une vive affection pour cette musique d’ancêtres.

    « — Mais où avez-vous déterré cela? me dirent-ils.

    — Déterré est presque le mot, répondis-je sans hésiter ; on l’a trouvé dans une armoire murée, en faisant la récente restauration de la Sainte-Chapelle. C’était écrit sur parchemin en vieille notation que j’ai eu beaucoup de peine à déchiffrer. »

    Le concert a lieu, le morceau de Pierre Ducré est très-bien exécuté, encore mieux accueilli. Les critiques en font l’éloge le surlendemain en me félicitant de ma découverte. Un seul émet des doutes sur son authenticité et sur son âge. Ce qui prouve bien, quoi que vous en disiez, Gallophobe que vous êtes, qu’il y a des gens d’esprit partout. Un autre critique s’attendrit sur le malheur de ce pauvre ancien maître dont l’inspiration musicale se révèle aux Parisiens après cent soixante treize ans d’obscurité. « Car, dit-il, aucun de nous n’avait encore entendu parler de lui, et le Dictionnaire biographique des musiciens de M. Fétis, où se trouvent pourtant des choses si extraordinaires, n’en fait pas mention ! »

    Le dimanche suivant, Duc se trouvant chez une jeune et belle dame qui aime beaucoup l’ancienne musique et professe un grand mépris pour les productions modernes quand leur date lui est connue, aborde ainsi la reine du salon :

    « — Eh bien, madame, comment avez-vous trouvé notre dernier concert ?

    — Oh ! fort mélangé, comme toujours.

    — Et le morceau de Pierre Ducré ?

    — Parfait, délicieux ! Voilà de la musique ! Le temps ne lui a rien ôté de sa fraîcheur. C’est la vraie mélodie, dont les compositeurs contemporains nous font bien remarquer la rareté. Ce n’est pas votre M. Berlioz, en tout cas, qui fera jamais rien de pareil. »

    Duc à ces mots ne peut retenir un éclat de rire, et a l’imprudence de répliquer :

    « — Hélas, madame, c’est pourtant mon M. Berlioz qui a fait l’Adieu des Bergers, et qui l’a fait devant moi, un soir, sur le coin d’une table d’écarté. »

    La belle dame se mord les lèvres, les roses du dépit viennent nuancer sa pâleur, et tournant le dos à Duc, lui jette avec humeur cette cruelle phrase :

    « — M. Berlioz est un impertinent ! »

    Vous jugez, mon cher Ella, de ma honte, quand Duc vint me répéter l’apostrophe. Je me hâtai alors de faire amende honorable, en publiant humblement sous mon nom cette pauvre petite œuvre, mais en laissant toutefois subsister sur le titre les mots : « Attribué à Pierre Ducré, maître de chapelle imaginaire, » pour me rappeler ainsi le souvenir de ma coupable supercherie.

    Maintenant on dira ce qu’on voudra ; ma conscience ne me reproche rien. Je ne suis plus exposé à voir, par ma faute, la sensibilité des hommes doux et bons s’épandre sur des malheurs fictifs, à faire rougir les dames pâles, et à jeter des doutes dans l’esprit de certains critiques habitués à ne douter de rien. Je ne pécherai plus. Adieu, mon cher Ella, que mon funeste exemple vous serve de leçon. Ne vous avisez jamais de prendre ainsi au trébuchet la religion musicale de vos abonnés. Craignez l’épithète que j’ai subie. Vous ne savez pas ce que c’est que d’être traité d’impertinent, surtout par une belle dame pâle.

Votre ami contrit,

HECTOR BERLIOZ

1. Qui fait partie maintenant de ma trilogie sacrée : L’Enfance du Christ.

La débutante.
Despotisme du directeur de l’Opéra.

    Ce n’est pas chose facile de débuter à l’Opéra, même pour une jeune cantatrice douée d’une belle voix, dont le talent est reconnu, qui est d’avance engagée et chèrement payée par l’administration de ce théâtre, et qui a par conséquent le droit de compter sur le bon vouloir du directeur et sur son désir de la produire en public le plus tôt possible. Il faut d’abord choisir, et l’on conçoit l’importance de ce choix, le rôle dans lequel elle paraîtra. Aussitôt qu’il en est question, des voix s’élèvent avec plus ou moins d’autorité et d’éclat, qui font entendre à l’artiste ces mots contradictoires :

    « — Prenez mon ours !

    — Ne prenez pas mon ours !

    — Vous aurez un succès, je vous le garantis.

    — Vous éprouverez un échec, je vous le jure.

    — Toute ma presse et toute ma claque sont à vous.

    — Tout le public sera contre vous. Tandis qu’en prenant mon ours vous aurez le public pour vous.

    — Oui, mais vous aurez pour ennemis toute ma presse et toute ma claque, et moi par-dessus le marché. »

    La débutante effrayée se tourne alors vers son directeur, pour qu’il la dirige. Hélas ! demander à un directeur une direction, quelle innocence ! Le pauvre homme ne sait lui-même à quel diable se vouer. Il n’ignore pas que les marchands d’ours ont raison quand ils parlent de la réalité de leur influence, et de quel intérêt il est pour une débutante surtout de les ménager. Pourtant, comme après tout on ne peut pas contenter à la fois l’ours à la tête blanche et l’ours à la tête noire, on en vient à se décider pour l’ours qui grogne le plus fort et la pièce de début est annoncée. La débutante sait le rôle, mais, ne l’ayant jamais encore chanté sur scène, il lui faut au moins une répétition, pour laquelle il est nécessaire de réunir l’orchestre, le chœur et les personnages principaux de la pièce. Ici commence une série d’intrigues, de mauvais vouloirs, de niaiseries, de perfidies, d’actes de paresse, d’insouciance, à faire damner une sainte. Tel jour on ne peut convoquer l’orchestre, tel autre on ne peut avoir le chœur ; demain le théâtre ne sera pas libre, on y répète un ballet ; après-demain le ténor va à la chasse, deux jours plus tard il en reviendra, il sera fatigué ; la semaine prochaine le baryton a un procès à Rouen qui l’oblige à quitter Paris ; il ne sera de retour que dans huit ou dix jours ; à son arrivée sa femme est en couches, il ne peut la quitter ; mais, désireux d’être agréable à la débutante, il lui envoie des dragées le jour du baptême de l’enfant ; on prend rendez-vous pour répéter au moins avec le soprano au foyer du chant, la débutante s’y rend à l’heure indiquée ; le soprano, qui n’est pas trop enchanté de voir poindre une nouvelle étoile, se fait un peu attendre, il arrive cependant ; l’accompagnateur seulement ne paraît pas. On s’en retourne s’en rien faire. La débutante voudrait se plaindre au directeur. Le directeur est sorti, on ne sait quand il rentrera. On lui écrit ; la lettre est mise sous ses yeux au bout de vingt-quatre heures. L’accompagnateur admonesté reçoit une convocation pour une nouvelle séance, il est exact cette fois ; le soprano à son tour n’a garde de paraître. Pas de répétition possible ; le baryton n’a pu être convoqué, la barytone étant toujours malade ; ni le ténor, qui est toujours fatigué. Alors si on utilisait ces loisirs en allant visiter les critiques influents... (on a fait croire à la débutante qu’il y avait des critiques influents, c’est-à-dire, pour parler français, qui exercent sur l’opinion une certaine influence.)

    « — Êtes-vous allée, lui dit-on, faire une visite à M***, le farouche critique sous la griffe duquel vous avez le malheur de tomber ? Ah ! il faut prendre bien garde à celui-là. C’est un capricieux, un entêté, il a des manies musicales terribles, des idées à lui, c’est un hérisson, on ne sait par quel bout le prendre. Si vous lui faites une politesse, il se fâche. Si vous lui faites une impolitesse, il se fâche encore. Si vous allez le voir, vous l’ennuyez ; si vous n’y allez pas, il vous trouve dédaigneuse ; si vous l’invitez à dîner la veille de votre début, il vous répond que « lui aussi, ce jour-là, il donne un dîner d’affaires. » Si vous lui proposez de chanter une de ses romances (car il fait des romances), et c’est pourtant fin et délicat, cela, c’est une charmante séduction, essentiellement artiste et musicale, il vous rit au nez et vous offre de chanter lui-même les vôtres quand vous en composerez. Ah ! faites attention à ce méchant homme et à quelques autres encore, ou vous êtes perdue. » — Et la pauvre débutante aux cent mille francs commence à éprouver cent mille terreurs.

    Elle court chez ce calomnié.

    Le monsieur la reçoit assez froidement.

    « — Il n’y a que deux mois qu’on annonce votre début, mademoiselle, en conséquence vous avez encore au moins six semaines d’épreuves à subir avant de faire votre première apparition.

    — Six semaines, monsieur !...

    — Ou sept ou huit. Mais enfin ces épreuves finiront. Dans quel ouvrage débutez-vous ? »

    A l’énoncé du titre de l’opéra choisi par la débutante, le critique devient plus sérieux et plus froid.

    « — Trouvez-vous que j’aie mal fait de prendre ce rôle ?

    — Je ne sais si le choix sera heureux pour vous, mais il est fatal pour moi, la représentation de cet opéra me faisant toujours éprouver de violentes douleurs intestinales. Je m’étais juré de ne plus jamais m’y exposer, et vous allez me forcer de manquer à mon serment. Je vous pardonne mes coliques néanmoins, mais je ne saurais vous pardonner de me faire manquer à ma parole et perdre ainsi l’estime de moi-même. Car j’irai, mademoiselle, j’irai vous entendre malgré tout ; je vais prévenir mon médecin. »

    La débutante sent le frisson parcourir ses veines à ces paroles menaçantes ; ne sachant plus quelle contenance faire, elle prend congé du monsieur en réclamant son indulgence, et sort le cœur navré. Mais un autre critique influent la rassure. — « Soyez tranquille, mademoiselle, nous vous soutiendrons, nous ne sommes pas des gens sans entrailles comme notre confrère, et l’opéra que vous avez choisi, quoiqu’un peu dur à digérer, ne nous fait pas peur. » Enfin le directeur espère qu’il ne sera pas impossible de réunir prochainement les artistes pour une répétition générale. Le baryton a gagné son procès, sa femme est rétablie, son enfant a fait ses premières dents ; le ténor est remis de sa fatigue, il est même fort engraissé ; le soprano est rassuré, on lui a promis que la débutante ne réussirait pas ; le chœur et l’orchestre n’ayant pas fait de répétitions depuis deux mois, on peut risquer un appel à leur dévouement. Le directeur, s’armant de tout son courage, aborde même un soir les acteurs et les chefs de service et leur tient le despotique langage de ce capitaine de la garde nationale qui commandait ainsi l’exercice : « Monsieur Durand, pour la troisième et dernière fois, je ne le répéterai plus, oserais-je vous prier d’être assez bon pour vouloir bien prendre la peine de me faire le plaisir de porter armes ? »

    Le jour de la répétition est fixé, bravement affiché dans les foyers du théâtre, et, chose incroyable, presque personne ne murmure de cet abus de pouvoir du directeur. Bien plus, le jour venu, une heure et demie à peine après l’heure indiquée, tout le monde est présent. Le directeur des succès est au parterre entouré de sa garde et une partition à la main ; car ce directeur-là, qui est un original, a senti le besoin d’apprendre la musique pour pouvoir suivre de l’œil les répliques mélodiques et ne pas faire faire à son monde de fausses entrées.

    Le chef d’orchestre donne le signal, on commence... « Eh bien ! eh bien ! et la débutante où donc est-elle ? Appelez-la. » On la cherche, on ne la trouve pas ; seulement un garçon de théâtre présente à M. le directeur une lettre qu’on venait d’apporter la veille, dit-il, annonçant que la débutante, atteinte d’une grippe, est dans l’impossibilité de quitter son lit, et par conséquent de répéter. Fureur de l’assemblée ; le directeur des succès ferme violemment sa partition ; l’autre directeur se hâte de quitter la scène ; M. Durand qui commençait à porter armes, remet son fusil sous son bras et rentre chez lui en grommelant. Et tout est à recommencer ; et la pauvre grippée, à la fin guérie, doit s’estimer heureuse que le baryton ne puisse avoir de procès et d’enfants que tous les dix ou onze mois, que le ténor ne se soit pas fait découdre par un sanglier, et que M. Durand, n’ayant pas monté la garde depuis fort longtemps, soit assez bon pour vouloir bien prendre la peine encore une fois de porter armes. Car, il faut lui rendre cette justice, il finit par la prendre.

    En ce cas la débutante finit aussi par débuter ; à moins qu’un nouvel obstacle ne survienne. Oh ! alors, M. le directeur, exaspéré, ne se connaît plus, et vient dire carrément à ses administrés sans employer de précautions oratoires, et d’un ton qui n’admet pas de réplique : « Mesdames et Messieurs, je vous préviens que demain à midi, il n’y aura pas de répétition ! »

Le chant des coqs. - Les coqs du chant.

    « Que pensez-vous de l’emploi du trille vocal dans la musique dramatique ? me demandait un soir un amateur dont une prima donna venait de vriller le tympan.

    — Le trille vocal est quelquefois d’un bon effet, comme expression d’une joie folâtre, comme imitation musicale du rire gracieux ; employé sans raison, introduit dans le style sérieux et ramené à tout bout de champ, il m’agace le système nerveux, il me rend féroce. Cela me rappelle les cruautés que j’exerçais dans mon enfance sur les coqs. Le chant triomphal des coqs m’exaspérait alors presque autant que le vrille victorieux des prime donne me fait souffrir aujourd’hui. Maintes fois aussi m’est-il arrivé de rester en embuscade, attendant le moment où l’oiseau sultan, battant des ailes, commencerait son cri ridicule qu’on ose appeler chant, pour l’interrompre brusquement et souvent pour l’étendre mort d’un coup de pierre. »

    Plus tard, je me corrigeai de cette mauvaise habitude, je me bornai à couper le cri du coq d’un coup de fusil. Aujourd’hui l’explosion d’une pièce de quarante-huit suffirait à peine à exprimer l’horreur que le trille des coqs du chant m’inspire en mainte circonstance.

    Le trille vocal est en général aussi ridicule en soi, aussi odieux, aussi sottement bouffon que les flattés, les martelés et les autres disgrâces dont Lulli et ses contemporains inondèrent leur lamentable mélodie. Quand certaines voix de soprano l’exécutent sur une note aiguë, il devient furieux, enragé, atroce (l’auditeur bien plus encore) et un canon de cent dix, alors, ne serait pas de trop.

    Le trille des voix graves, au contraire, sur les notes basses surtout, est d’un comique irrésistible ; il en résulte une sorte de gargouillement assez semblable au bruit de l’eau sortant d’une gouttière mal faite. Les musiciens de style l’emploient peu. On commence à reconnaitre la laideur de cet effet de voix humaine. Il est déjà si ridicule, qu’un chanteur a l’air de commettre une action honteuse en le produisant. On en rougit pour lui. Dans deux ou trois cents ans on y renoncera tout à fait.

    Un compositeur parisien de l’école parisienne a publié dernièrement un morceau religieux funèbre, pour voix de basse. A la fin de son morceau se trouve un long trille sur la première syllabe du mot requiem :

    Pie Jesu, domine, dona eis re... quiem !!!!

    Voilà le sublime du genre.

Les moineaux.

    Quelqu’un désignait un jour Paris comme la ville du monde où l’on aime le moins la musique et où l’on fabrique le plus d’opéras-comiques. La première proposition est peu soutenable. Évidemment on aime encore plus la musique à Paris qu’à Constantinople, à Ispahan, à Canton, à Nagasaki et à Bagdad. Mais nulle part, à coup sûr, on ne confectionne des opéras-comiques en quantité aussi prodigieuse et d’aussi bonne qualité qu’à Paris. Ce que deviennent ces innombrables produits est un mystère qu’il ne m’a pas été donné de pénétrer jusqu’ici. Si on les brûlait, ils deviendraient de la cendre, on en ferait même de la potasse utile dans le commerce. Mais on se garde bien de les livrer aux flammes, je m’en suis informé ; on conserve avec soin, au contraire, ces masses de papier de musique, parties d’orchestre, parties de chant, rôles et partitions qui coûtèrent si cher à couvrir de notes, et dont la valeur, au bout de quelques années, est celle des feuilles mortes amassées par l’hiver au fond des bois. Où les cache-t-on, ces monceaux de papier ? Où trouve-t-on des greniers, des hangars, des caves pour les y entasser, à Paris, où le terrain est à si haut prix, où les auteurs d’opéras-comiques ont eux-mêmes tant de peine à se loger ?... La statistique est aussi ignorante à ce sujet que sur le chapitre des moineaux. Que deviennent les moineaux de Paris ? Toutes les recherches des savants ont été vaines jusqu’à ce jour pour éclaircir cette question, qui n’est pas sans importance pourtant, qui en a même beaucoup plus que celle relative aux opéras-comiques. En effet, en supposant qu’un couple de ces mélodieux oiseaux vive cinq ans, chaque couple produisant deux nichées par saison, chaque nichée étant de quatre petits au moins, c’est donc quatre couples de plus au bout d’un an ; lesquels couples produisant à leur tour, sans que leurs parents pendant quatre années cessent de reproduire, doivent nécessairement donner naissance, au bout d’un siècle seulement, à une fourmilière de moineaux dont s’épouvante l’imagination, et qui devrait avoir couvert depuis longtemps la surface de la terre. Les mathématiques sont là pour en donner la preuve : ce qui prouve une fois de plus que les preuves ne prouvent rien ; car, en dépit de toutes les démonstrations algébriques, nous voyons que la population des moineaux de Paris n’est pas plus nombreuse aujourd’hui qu’elle ne le fut au temps du roi Dagobert.

    De même, chaque théâtre lyrique (l’Opéra excepté) produisant un nombre vraiment extraordinaire de petits moineaux, je veux dire d’opéras-comiques, tous les ans, hiver comme été, qu’il vente, qu’il grêle, qu’il tonne, qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas de chanteurs, que le public s’absente, qu’on assiége Sébastopol, que le choléra sévisse, que les Indes Orientales soient en feu, que l’Amérique du Nord fasse banqueroute, organise le brigandage et avoue cette nouvelle manière de faire des affaires, sur ce nombre effrayant de productions musicales et littéraires, on ne rencontre pas plus de chefs-d’œuvre qu’on n’en trouvait, je ne dirai pas au temps du roi Dagobert, mais à l’époque de Sedaine, de Grétry, de Monsigny, où les théâtres lyriques, peu nombreux, fonctionnaient avec une si louable réserve. Cette inexplicable circonstance doit donc donner beaucoup de prix aux moineaux qui chantent bien, quand on a le bonheur d’en attraper un en lui mettant un grain de sel sur la queue ; en ce temps-ci surtout, où le vrai sel est devenu si rare, qu’on se voit bien souvent forcé d’employer pour les opéras-comiques du sel de Glauber.

    — Qu’est-ce que le sel de Glauber, direz-vous ?

    — Demandez à votre médecin, et priez-le de ne vous en faire jamais prendre.

La musique pour rire.

    Un nouveau genre de musique (du moins on prétend qu’il y a de la musique là-dedans) est en grand honneur à cette heure à Paris. On l’appelle la musique pour rire. Cela se vend, comme la galette des pâtissiers du boulevard Bonne-Nouvelle, à très-bon marché. On en a, si l’on veut, pour six sous, pour quatre sous, pour deux sous même ; cela veut être chanté par les gens qui n’ont point de voix et ne savent pas la musique, cela veut être accompagné par des pianistes qui n’ont pas de doigts et ne savent pas la musique, et cela plaît aux gens dont l’esprit ne court pas les rues et qui pourraient se piquer de ne savoir ni le français ni la musique.

    On juge de la quantité des consommateurs. Aussi le nombre des théâtres où cette musique appelle les passants augmente-t-il chaque jour. Il y en a intrà muros et extrà muros. Les amateurs ne prennent même aucune précaution pour y entrer. Ils ne se cachent pas ; les représentations eussent-elles lieu en plein jour, je crois, Dieu me pardonne, qu’ils s’y rendraient sans hésiter. Bien plus, dans certains salons même on organise maintenant des concerts de musique pour rire. Seulement on a remarqué que l’auditoire de ces concerts restait toujours fort sérieux et que les chanteurs seuls avaient l’air de rire. Je dis avaient l’air, parce que ces pauvres gens sont en général mélancoliques comme Triboulet.

    L’un d’eux, qui avait chanté de la musique pour rire toute sa vie sans avoir pu trouver un seul instant de gaieté, est mort d’ennui l’année dernière. Un autre vient, dit-on, de se faire professeur de philosophie. On en cite un seul plus chanceux que ses émules. Celui-là vit entouré de l’estime et de la considération que lui vaut son immense fortune amassée dans une entreprise de pompes funèbres. Mais cet heureux est si gai, qu’il ne chante plus.

    Témoin de ce triomphe de la musique pour rire et de l’influence incontestable qu’elle exerce, l’Opéra-Comique a voulu y recourir pour rendre son public un peu plus sérieux. Il avait entendu parler de la chanson de l’Homme au serpent, chantée et exécutée avec tant de succès dans les Concerts-de-Paris, et d’une comédie intitulée les Deux Anglais, qui eut à l’Odéon un grand nombre de représentations, il y a vingt-huit ou trente ans, et puis encore de deux ou trois vaudevilles sur le même sujet. Alors l’Opéra-Comique s’est dit avec un bon sens au-dessous de son âge : si je faisais confectionner avec tout cela quelque chose de nouveau, ce serait fort ; ce serait très-fort, et cela ferait le pendant d’un autre nouvel ouvrage que j’ai inventé et qui s’appelle l’Avocat Pathelin. — Et l’Opéra-Comique a réussi. Il a maintenant deux cordes à son arc, il ne lui manque plus que le trait ; mais il sait faire flèche de tout bois, et le trait vient à point à qui sait l’attendre.

Les sottises des nations.
(Castigat ridendo mores.)

    Je déteste la tartuferie, et rien ne m’exaspère comme les proverbes qui affichent, et sur une toile de théâtre encore, des prétentions morales. Une sentence latine prétend que le théâtre de l’Opéra-Comique épure les mœurs. Car son castigat n’a pas d’autre signification réelle. N’est-ce pas là une tartuferie stupide en style lapidaire ? Et quand ce serait une vérité, qui demande aux théâtres cette fonction dépurative ? Nigauds ! Épurez votre répertoire, épurez la voix de vos chanteurs, épurez le style de vos auteurs et de vos compositeurs, épurez le goût de votre public, épurez la population de vos premières loges et n’y laissez entrer que de jeunes et jolies femmes, votre mission sera remplie, c’est tout ce que nous voulons. D’ailleurs, voyez à quel point est sage la sagesse des proverbes !

Qui trop embrasse mal étreint !

    Il ne faudrait donc jamais s’occuper que d’un seul travail, que d’une seule entreprise, il ne faudrait pas avoir plus d’un vaisseau sur le chantier, plus d’un canon à la fonte, plus d’un régiment à l’exercice. César, qui dictait trois lettres à la fois en trois langues différentes, était un sot ; Napoléon qui, à Moscou, trouvait le temps de réglementer le Théâtre-Français, un esprit léger. Et les maris affligés d’une grosse femme ont donc tort de l’embrasser, car en l’embrassant ils embrassent beaucoup et étreignent mal.

Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.

    Ce proverbe-ci tend à déconsidérer et à détruire le commerce, ni plus ni moins. Il tend à détruire même l’agriculture, car si le laboureur en tenait compte, il garderait son grain au lieu d’ensemencer sa terre ; et nous mourrions de faim.

L’ennui porte conseil.

    Néo-proverbe mensonger ; j’assiste journellement à des opéras, à des cantates, à des soirées, à des sonates d’un ennui mortel, et loin d’être bien conseillé par l’ennui, je sens, en sortant du lieu de l’épreuve, que j’étranglerais avec transport des gens que j’eusse volontiers salués courtoisement en y entrant.

On n’est jamais trahi que par les chiens.

    Celui-ci est d’une naïveté qui le met au-dessous de la critique ; on est trahi par tout le monde.

Il faut hurler avec les loups.

    Quant à cet aphorisme, une foule de chanteurs de notre temps en ont reconnu la justesse ; ils en blâment seulement la forme ; ils le trouvent trop long de moitié.

    Ces exemples me paraissent suffisants pour démontrer que les proverbes latins et français sont les sottises des nations.

L’ingratitude est l’indépendance du cœur.

    Il y avait une fois un homme de beaucoup d’esprit, d’un naturel excellent, très-gai, mais dont la sensibilité était si vive, qu’à force d’avoir le cœur froissé et meurtri par le monde qui l’entourait, il avait fini par devenir mélancolique. Un grand défaut déparait ses rares qualités : il était moqueur. Oh ! mais, moqueur comme nul ne le fut avant ni après lui. Il se moquait de tous, sinon de tout ; des philosophes, des amoureux, des savants, des ignorants, des dévots, des impies, des vieillards, des jeunes gens, des malades, des médecins (des médecins surtout), des pères, des enfants, des filles innocentes, des femmes coupables, des marquis, des bourgeois, des acteurs, des poëtes, de ses ennemis, de ses amis, et enfin de lui-même. Les musiciens seuls ont échappé, je ne sais comment, à son infatigable raillerie. Il est vrai que la satire des musiciens était déjà faite : Shakspeare les avait assez bien fustigés dans la scène finale du quatrième acte de Roméo et Juliette :

PIERRE.

    « Et toi, Jacques Colophane, que dis-tu ?

TROISIÈME MUSICIEN.

    Ma foi, je ne saurais rien dire.

PIERRE.

    Tu ne sais rien dire? Ah ! c’est juste ! Tu es le chanteur de la troupe.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

DEUXIÈME MUSICIEN.

Descendons ; attendons le convoi funèbre ; nous souperons. »

    On ne conçoit pas qu’après avoir vilipendé tant de monde, l’excellent homme dont je parle n’ait pas été une seule fois assassiné. Après sa mort, le peuple, il est vrai, n’eût pas mieux demandé que de le traîner sur la claie, et sa femme ne vint à bout de calmer les furieux qu’en leur jetant de l’argent par les fenêtres de la chambre mortuaire. Quoique fils d’un simple tapissier, il avait fait de bonnes études classiques. Il écrivait en vers et en prose d’une façon remarquable ; on a fini même par le tant remarquer, qu’après un siècle et demi de réflexions les Parisiens ont eu l’idée de lui ériger une statue de bronze, portant sur le socle le titre de ses nombreux ouvrages. C’était très-bien de leur part. Seulement, comme les gens chargés de la direction de ce travail, entrepris pour glorifier un homme de lettres, n’étaient pas forts en orthographe, ils écrivirent ainsi le nom de l’un des chefs-d’œuvre de l’illustre railleur : l’Avarre. Ce qui produisit dans le temps une assez vive sensation parmi les épiciers savants de la rue Richelieu, et mit le directeur des travaux du monument dans l’obligation de faire gratter l’inscription irrégulière pendant la nuit.

Juste retour, monsieur, des choses d’ici-bas.

    Vous avez tourné en dérision un individu qui sollicitait l’emploi de correcteur des enseignes et inscriptions de Paris, et voilà qu’au dix-neuvième siècle on vous appelle à Paris, dans une inscription, l’auteur de l’Avarre.

    Ce misanthrope (le lecteur ne l’eût jamais deviné) se nommait Poquelin de Molière, et voici à quel propos je me permets de parler ici de lui : le fouet de cet enragé fouetteur de ridicules n’est jamais tombé, je le disais tout à l’heure, sur les épaules des musiciens. Ne faut-il pas encore reconnaître une ironie du sort dans l’acharnement que les musiciens seuls ont mis, sinon à égratigner, au moins à farder, à enjoliver les figures des personnages qu’il a mis au monde, et à les enduire de mélodies qui leur donnent une sorte d’éclat factice dont Molière sans doute serait peu jaloux de les voir briller ?... Il est donc vrai que pour les musiciens au moins « l’ingratitude est l’indépendance du cœur. »

    L’un de ces ingrats a ouvert le feu contre Molière avec une énergie et un succès qui, fort heureusement, n’ont pas été égalés depuis lors. Il se nommait Mozart. Il vint à Paris fort jeune. Il manifesta le désir d’écrire une grande partition pour le théâtre de l’Opéra (l’Académie royale de musique). Mais comme il jouait très-bien du clavecin et qu’il avait déjà publié plusieurs sonates pour cet instrument, les administrateurs de l’Opéra, en hommes judicieux et sagaces, lui firent sentir l’impertinence de son ambition, et l’éconduisirent en l’engageant à se borner à écrire des sonates. Mozart ayant reconnu, avec peine il est vrai, qu’il n’était qu’un paltoquet, s’en retourna piteusement en Allemagne, où il se fit arranger en libretto un drame de Molière dont la représentation l’avait beaucoup frappé. Puis il le mit en musique et le fit représenter à Prague avec un succès prodigieux, au dire des uns, sans succès, au dire des autres. Ainsi apparut le Don Giovanni, dont la contre-gloire pendant nombre d’années a fait un peu pâlir la gloire du Don Juan. Les grands compositeurs qu’honorait alors la confiance de messieurs les directeurs de l’Opéra eussent été incapables d’un tel acte d’ingratitude.

    Beaucoup plus tard, on porta à l’Opéra-Comique une petite partition écrite sur une autre pièce de Molière, le Sicilien ou l’Amour peintre. Je ne sais si elle a été représentée. Plus tard est venue la Psyché, de M. Thomas. Le Médecin malgré lui, de M. Gounod, fait et fera longtemps encore les beaux jours du Théâtre-Lyrique. Enfin les Fourberies de Marinette, de M. Creste, constituent le dernier attentat contre l’auteur de Don Juan qui ait été enregistré dans les annales de l’ingratitude musicale.

    En somme, il est inutile de le nier aujourd’hui, de tous les musiciens qui devaient de la reconnaissance à Molière, Mozart fut évidemment le plus ingrat.

Vanité de la gloire.

    Un directeur de l’Opéra rencontrant un soir Rossini sur le boulevard des Italiens, l’aborde d’un air riant, comme quelqu’un qui vient annoncer à un ami une bonne nouvelle :

    — Eh bien, cher maître, lui dit-il, nous donnons demain le troisième acte de votre Moïse !

    — Bah ! réplique Rossini, tout entier ?

    La répartie est admirable, mais ce qui l’est plus encore, c’est qu’en effet on ne donnait pas le troisième acte tout entier. Ainsi sont respectées à Paris les plus belles productions des grands maîtres.

    Certains ouvrages, d’ailleurs, sont prédestinés aux palmes du martyre. Il en est peu dont le martyre ait été aussi cruel et aussi long que celui de l’opéra de Guillaume Tell. Nous ne saurions trop insister sur cet exemple offert par Rossini aux compositeurs de toutes les écoles, pour prouver le peu d’autorité et de respect accordé dans les théâtres aux dons les plus magnifiques de l’intelligence et du génie, à des travaux herculéens, à une immense renommée, à une gloire éblouissante. On dirait même que, plus la supériorité de certains grands hommes qui ont daigné écrire pour le théâtre est incontestable et incontestée, et plus la racaille des petits met à insulter leurs ouvrages d’acharnement et de ténacité. Je ne rappellerai pas ici ce qu’on a fait en France de l’œuvre dramatique de Mozart, en Angleterre de celle de Shakspeare, je dirai comme Othello : They know it, no more of that (On le sait, n’en parlons plus). Mais ce que devient peu à peu l’œuvre de Gluck en ce moment dans les théâtres où on la représente encore (j’en excepte celui de Berlin), dans les concerts où l’on en chante des fragments, dans les boutiques où l’on en vend des lambeaux, c’est ce dont la plus active imagination de musicien ne saurait se faire une idée. Il n’y a plus un chanteur qui en comprenne le style, un chef d’orchestre qui en possède l’esprit, le sentiment et les traditions. Ceux-là au moins ne sont pas coupables, et c’est presque toujours involontairement qu’ils en dénaturent et éteignent les plus radieuses inspirations. Les arrangeurs, les instrumentateurs, les éditeurs, les traducteurs, au contraire, ont fait avec préméditation, en divers endroits de l’Europe, de cette noble figure antique de Gluck un masque si hideux et si grotesque, qu’il est déjà presque impossible d’en reconnaître les traits.

    Une fourmilière de Lilliputiens s’est acharnée sur ce Gulliver. Des batteurs de mesure du dernier ordre, de détestables compositeurs, de ridicules maîtres de chant, des danseurs même, ont instrumenté Gluck, ont déformé ses mélodies, ses récitatifs, ont changé ses modulations, lui ont prêté de plates stupidités. L’un a ajouté des variations pour la flûte (je les ai vues) au solo de harpe de l’entrée d’Orphée aux enfers, trouvant ce prélude trop pauvre sans doute et insignifiant. L’autre a bourré d’instruments de cuivre le chœur des ombres du Tartare du même ouvrage, en leur adjoignant le serpent (je l’ai vu), apparemment parce que le serpent doit tout naturellement figurer dans une scène infernale où il est question des Furies. Ici au contraire on a réduit à un simple quatuor toute la masse des instruments à cordes. Ailleurs un maître de chapelle a imaginé de faire aboyer les choristes (j’ai entendu cette horreur) en leur recommandant expressément de ne pas chanter..., encore dans la scène des enfers d’Orphée. Il avait voulu produire ainsi un chœur de Cerbères, de chiens dévorants... invention sublime qui avait échappé à Gluck.

    J’ai sous les yeux une édition allemande de l’Iphigénie en Tauride, où l’on remarque, entre autres mutilations, la suppression de huit mesures dans le fameux chœur des Scythes : « Les dieux apaisent leur courroux », et les inversions les plus tristement comiques dans le texte de la traduction. Celle-ci, entre mille, quand Iphigénie dit :

J’ai vu s’élever contre moi
Les dieux, ma patrie... et mon père.

la phrase musicale se termine par un accent douloureux et tendre sur « et mon père », dont il est impossible de méconnaître l’intention. Cet accent se trouve faussement appliqué dans l’édition allemande, le traducteur ayant interverti l’ordre des mots et dit :

Mon peuple, mon père et les dieux.

supposant qu’il n’importait guère que père fût devant ou bien qu’il fût derrière. Ceci me rappelle une traduction anglaise de la ballade allemande le Roi des Aulnes, dans laquelle le traducteur, par suite de je ne sais quelle licence poétique, avait jugé à propos d’intervertir l’ordre du dialogue établi entre deux des personnages. A la place de l’interpellation placée par le poëte allemand dans la bouche du père, se trouvait dans la traduction anglaise la réponse de 1’enfant. Un éditeur de Londres, désireux de populariser en Angleterre la belle musique écrite par Schubert sur cette ballade, y fit ajuster tant bien que mal les vers du traducteur anglais. On devine le bouffon contresens qui en résulta ; l’enfant s’écriant dans un paroxysme d’épouvante : « Mon père ! mon père ! j’ai peur ! » sur la musique destinée aux paroles : « Calme-toi, mon fils, etc. », et réciproquement.

    Les traductions des opéras de Gluck sont émaillées de gentillesses pareilles.

    Et le malheur veut que l’ancienne édition française, la seule où l’on puisse retrouver intacte la pensée du maître (je parle de celle des grandes partitions), devienne de jour en jour plus rare, et soit très-mauvaise sous le double rapport de l’ordonnance et de la correction. Un déplorable désordre et d’innombrables fautes de toute espèce la déparent.

    Dans peu d’années, quelques exemplaires de ces vastes poëmes dramatiques, de ces inimitables modèles de musique expressive resteront seuls dans les grandes bibliothèques, incompréhensibles débris de l’art d’un autre âge, comme autant de Memnons qui ne feront plus entendre de sons harmonieux, sphinx colossaux qui garderont éternellement leur secret. Personne n’a osé en Europe entreprendre une édition nouvelle, et soignée, et mise en ordre, et annotée, et bien traduite en allemand et en italien des six grands opéras de Gluck. Aucune tentative sérieuse de souscription à ce sujet n’a été faite. Personne n’a eu l’idée de risquer vingt mille francs (cela ne coûterait pas davantage) pour combattre ainsi les causes de plus en plus nombreuses de destruction qui menacent ces chefs-d’œuvre. Et malgré les ressources dont l’art et l’industrie disposent, grâce à cette monstrueuse indifférence de tous pour les grands intérêts de l’art musical, ces chefs-d’œuvre périront.

    Hélas ! hélas ! Shakspeare a raison : La gloire est comme un cercle dans l’onde, qui va toujours s’élargissant, jusqu’à ce qu’à force de s’étendre il disparaisse tout à fait. Et Rossini a depuis longtemps semblé croire que le cercle de la sienne était trop étendu, tant il a accablé d’un colossal dédain tout ce qui pouvait y porter atteinte. Sans cela, sans cette prodigieuse et grandiose indifférence, peut-être se fût-on contenté, à l’Opéra de Paris, de mettre aux archives ses partitions du Siége de Corinthe, de Moïse et du Comte Ory, et se fût-on abstenu de fouailler comme on l’a fait son Guillaume Tell. Qui n’y a pas mis la main ? Qui n’en a pas déchiré une page ? Qui n’en a pas changé un passage, par simple caprice, par suite d’une infirmité vocale ou d’une infirmité d’esprit ? A combien de gens qui ne savent ce qu’ils font le maître n’a-t-il pas à pardonner ? Mais quoi ! Pourrait-il se plaindre ? ne vient-on pas de reproduire Guillaume Tell presque tout entier ? On a remis au premier acte la marche nuptiale qu’on en avait retranchée depuis longtemps ; tous les grands morceaux d’ensemble du troisième nous sont rendus ; l’air « Amis, secondez ma vaillance ! » qui avait disparu plus d’un an avant les débuts de Duprez et qu’on réinstalla ensuite pour en faire le morceau final de la pièce en supprimant tout le reste, fut plus tard tronqué dans sa péroraison pour garantir un chanteur du danger que lui présentait la dernière phrase,

Trompons l’espérance homicide.

    Eh bien ! cette péroraison ne vient-elle pas d’être restituée au morceau ? N’a-t-on pas poussé la condescendance jusqu’à faire entendre au dénoûment le magnifique chœur final avec ses larges harmonies sur lesquelles retentissent si poétiquement des réminiscences d’airs nationaux suisses ? et le trio avec accompagnement d’instruments à vent, et même la prière pendant l’orage, qu’on avait supprimée avant la première représentation ? Car dès le début déjà, aux répétitions générales, les hommes capables du temps s’étaient mis à l’œuvre sur l’œuvre, ainsi que cela se pratique en pareil cas, pour donner de bonnes leçons à l’auteur, et bien des choses qui, à leur avis, devaient infailliblement compromettre le succès du nouvel opéra, en furent impitoyablement arrachées. Et ne voilà-t-il pas toutes ces belles fleurs mélodiques qui repoussent maintenant, sans que le succès de l’œuvre soit moindre qu’auparavant, au contraire ? Il n’y a guère que le duo « Sur la rive étrangère » qu’on n’a pas cru prudent de laisser chanter. On ne peut pas donner le chef-d’œuvre de Rossini absolument tel qu’il l’a composé, que diable ! Ce serait trop fort et d’un trop dangereux exemple. Tous les autres auteurs jetteraient ensuite les hauts cris sous le scalpel des opérateurs.

    Après une des batailles les plus meurtrières de notre histoire, un sergent chargé de présider à l’ensevelissement des cadavres étant accouru tout effaré vers son capitaine :

    — Eh bien ! qu’y a-t-il ? lui dit cet officier. Pourquoi ne comble-t-on pas cette fosse ?

    — Ah ! mon capitaine, il y en a qui remuent encore et qui disent comme ça qu’ils ne sont pas morts...

    — Allons ! sacredieu, jetez-moi de la terre là-dessus vivement ; si on les écoutait, il n’y en aurait jamais un de mort !...

Madame Lebrun.

    Je me rappelle avoir vu M. Etienne à l’Opéra, un soir où l’on y jouait une terrible chose nommée le Rossignol, dont M. Lebrun (quelques-uns disent Mme Lebrun) a fait la musique, et dont lui, M. Etienne, confectionna le poëme. L’illustre académicien était au balcon des premières loges et attirait sur lui l’attention de toute la salle par la joie expansive qu’il paraissait éprouver à entendre chanter ses propres vers. Quand vint ce beau passage d’un air du bailli :

Je suis l’ami de tous les pères,
Le père de tous les enfants,

    M. Etienne laissa échapper un tel éclat de rire que je me sentis rougir et que je sortis tout attristé. Ce fut la dernière fois qu’il m’arriva de voir presque jusqu’au bout ce célèbre ouvrage, dans lequel le rossignol chantait avec tant de verve qu’on eût juré entendre un concerto de flûte exécuté par Tulou. On devrait remettre en scène cette belle chose ; je suis sûr que beaucoup de gens encore y prendraient plaisir.

Si Peau-d’Âne m’était conté,
J’y prendrais un plaisir extrême,

a dit le Bonhomme. Les habitués de l’Opéra qui connurent Mme Lebrun seraient certes charmés d’une telle attention. C’était une femme si énergique, dans sa conversation surtout. Son rossignol fut cousin germain du perroquet de Gresset : Les F et les B étaient ses deux consonnes favorites. Je ne me rappelle pas sans attendrissement le compliment qu’elle m’adressa dans l’église de Saint-Roch, le jour de l’exécution de ma première messe solennelle. Après un O Salutaris très-simple sous tous les rapports, Mme Lebrun vint me serrer la main et me dit avec un accent pénétré : « F..., mon cher enfant, voilà un O Salutaris qui n’est point piqué des vers, et je défie tous ces petits b... des classes de contre-point du Conservatoire d’écrire un morceau aussi bien ficelé et aussi crânement religieux. » C’était un suffrage, l’opinion de Mme Lebrun étant alors fort redoutée. Et comme elle descendait bien du ciel sous les traits de Diane, au dénoûment d’Iphigénie en Aulide et à celui d’Iphigénie en Tauride ! car, dans les deux chefs-d’œuvre de Gluck, l’action se dénoue par l’intervention de Diane. Je l’entends encore dire avec une majestueuse lenteur et d’une voix un peu virile :

Scythes, aux mains des Grecs remettez mes images ;
Vous avez trop longtemps, dans ces climats sauvages,
Déshonoré mon culte et mes autels.

    Elle était si bien assise dans sa gloire, avec son carquois de carton sur l’épaule gauche ! Elle lisait la musique à première vue sur une partition renversée, elle accompagnait sur le piano les airs les plus compliqués, elle eût au besoin conduit un orchestre, enfin elle passait pour avoir composé la musique du Rossignol. Elle n’avait qu’un défaut, celui de ressembler un peu trop, dans les dernières années de sa vie surtout, à l’une des trois sœurs du destin de Macbeth. Eh bien ! Mme Lebrun est morte à peu près inconnue, ou tout au moins oubliée de la génération actuelle.

Ainsi passent toutes les gloires !

Le temps n’épargne rien.

    On ne saurait disconvenir que les postillons ne soient à cette heure dans une assez mauvaise situation. La vapeur les asphyxie, les immobilise, les met à pied ; quand viendra le règne de la puissance électrique, et ce règne est proche, ce sera bien pis. L’électricité les foudroiera, les mettra en poudre. Enfin à l’avènement de l’aérostation dirigée, avènement auquel nous nous obstinons à croire, le nom de ces joyeux conducteurs de chevaux sera devenu un vieux mot de la langue française dont la signification échappera complétement à l’intelligence de la plupart des voyageurs. Et quand, en passant au-dessus de Longjumeau, le ballon-poste de Paris contiendra quelque lettré savant, s’il s’avise de s’écrier, en considérant ce village avec sa longue-vue : « Voilà le pays du postillon qu’un ancien compositeur a rendu fameux ! », les dames occupées à jouer au volant dans le grand salon du navire aérien interrompront leur partie pour demander au savant ce qu’il veut dire. Et le savant répondra : « Au dix-neuvième siècle, mesdames, les nations dites civilisées rampaient à terre comme font les escargots. Les voyageurs qui en ces temps de prétentieuse barbarie parcouraient dix ou douze lieues à l’heure, dans de lourds wagons roulés sur des voies de fer par la vapeur, ressentaient de cette rapide locomotion une fierté risible. Mais parmi les gens obligés de s’éloigner de vingt ou trente lieues de leur chenil natal, un très-grand nombre encore s’enfermait alors en d’affreuses caisses de bois, où l’on ne pouvait être ni debout ni couché, où il n’était pas même possible d’étendre ses jambes. On y éprouvait toutes les tortures du froid, du vent, de la pluie, de la chaleur, du mauvais air, des mauvaises odeurs et de la poussière ; les patients, secoués comme sont les grains de plomb dans une bouteille qu’on nettoie, avaient en outre à supporter un bruit assourdissant et incessant ; ils y dormaient tant bien que mal les uns sur les autres, la nuit, en s’infectant les uns les autres, ni plus ni moins que les bestiaux que nous entassons dans nos petits navires de transports agricoles. Ces horribles et lourdes boîtes appelées diligences, par antiphrase apparemment, étaient traînées dans de boueux ravins nommés routes royales, impériales ou départementales, par des chevaux capables de parcourir en une heure jusqu’à deux lieues et demie. Et l’homme chevauchant sur l’un des quadrupèdes chargés du labeur de tirer la machine se nommait postillon, le lion de la poste. Or, en ce hameau de Longjumeau, vécut naguère un postillon fameux. Ses aventures fournirent le sujet d’une de ces pièces de théâtre où l’on parlait et chantait successivement, et qu’on désignait alors sous le nom d’opéras-comiques. La musique de cet ouvrage fut écrite par un compositeur à la verve facile, célèbre en France sous le nom de Dam ou d’Édam (quelques historiographes le nomment Adam), et qui fut, cela est certain, membre de l’Institut. De là l’illustration du hameau de Longjumeau, qu’on apercevait à l’ouest tout à l’heure, et que vous ne voyez plus. »

    Longjumeau ! Longjumeau ! Fuit Troja !!...

Le rhythme d’orgueil.

    Une dame très-forte sur la théologie, et qui joue aussi très-bien du piano, a publié récemment une brochure curieuse sur le rhythme, où l’on trouve entre autres choses entièrement nouvelles le passage suivant :

    « La musique de Beethoven fait aimer et se complaire dans le désespoir (l’auteur a peut-être voulu dire que cette musique fait aimer le désespoir et s’y complaire) ; on y pleure des larmes de sang, non pas sur les douleurs d’un Dieu mort pour nous, mais bien sur la perte éternelle du diable. Rhythme d’orgueil qui cherche la vérité, qui implore la vérité, mais qui ne veut pas accepter cette vérité dans les conditions où il lui a plu de se révéler à nous. C’est toujours le Juif disant au Rédempteur : Descends de la croix, et nous croirons en toi. Obéis à nos caprices, flatte nos mauvais instincts, et nous te proclamerons le Dieu de vérité, sinon... Crucifige ! Et ces œuvres-là le mettent à mort dans nos cœurs, comme les Juifs l’ont mis à mort sur la croix. »

    Quel malheur de n’être pas théologien et philosophe ! Il me semble que si je l’étais, je comprendrais tout cela. Et cela doit être bien beau. L’un des points de la doctrine de l’auteur m’inspire pourtant quelques doutes. J’ai en effet souvent pleuré en entendant les œuvres de Beethoven ; ces larmes, il est vrai, n’étaient point causées par les douleurs d’un Dieu mort pour nous, mais à coup sûr, j’en puis jurer la main sur ma conscience, elles ne coulaient pas non plus sur la perte éternelle du diable, pour qui je n’ai plus d’amitié depuis longtemps.

Mot de M. Auber.

    Un ténor dont la voix n’est ni pure ni sonore, chantait dans un salon la romance de Joseph ; au moment où il prononçait ces paroles :

« Dans un humide et froid abîme,
» Ils me plongent, dans leur fureur, »

    M. Auber, se tournant vers son voisin, dit : « Décidément, Joseph est resté trop longtemps dans la citerne. »

La musique et la danse.

    La danse s’est toujours montrée, à l’égard de la musique, sœur tendre et dévouée. La musique, de son côté, témoigne, en mainte occasion, de son dévouement pour la danse. Il n’est sorte de bons procédés que ces deux charmantes sœurs ne se prodiguent l’une à l’autre. Il en est ainsi depuis un temps immémorial : on les voit partout liguées, étroitement unies, prêtes à combattre à outrance les autres arts, les sciences, la philosophie et même le terrible bon sens. Ce fait avait été reconnu déjà au siècle de Louis XIV ; Molière l’a prouvé dans le premier acte de son Bourgeois gentilhomme :

    « — La philosophie est quelque chose ; mais la musique, monsieur, la musique...

    — La musique et la danse... la musique et la danse, c’est là tout ce qu’il faut.

    — Il n’y a rien qui soit si utile dans un État que la musique.

    — Il n’y a rien qui soit si nécessaire aux hommes que la danse.

    — Sans la musique un État ne peut subsister.

    — Sans la danse un homme ne saurait rien faire. »

    Pourtant, si l’une des deux Muses abuse un peu de temps en temps de la bonté et de l’affection de l’autre, je crois que c’est la danse. Voyez ce qui se passe dans la confection des ballets. La musique s’est donné la peine de composer un délicieux morceau, bien concu, mélodieux et instrumenté avec art, gai, alerte, entraînant. Arrive la danse qui lui dit : « Chère sœur, ton air est charmant, mais il est trop court ; allonge-le de seize mesures, ajoutes-y n’importe quoi, j’ai besoin de ce supplément. » Ou bien : « Voilà un morceau ravissant, mais il est trop long, il faut me le raccourcir d’un quart. » La musique a beau répondre : « Ces mesures que tu veux me faire ajouter formeront un non-sens, une répétition oiseuse, ridicule. » Ou bien : « La coupure que tu me demandes va détruire toute l’ordonnance du morceau...

    — N’importe, répond sa bondissante sœur ; ce que je demande est indispensable. » Et la musique obéit. Ailleurs la danse trouve l’instrumentation trop délicate ; il lui faut des trombones, des cymbales, de bons coups de grosse caisse, et la musique, en gémissant, se résigne à toutes sortes de brutalités. Ici le mouvement est trop vif pour que le danseur puisse se livrer aux grands écarts, aux nobles élévations de son pas ; la musique, soumise, brise le rhythme, en attendant le moment de reprendre son allure naturelle ; et il lui faut de la patience, car le grand danseur s’élève si haut, que fort souvent, on le sait, il lui arrive à lui-même de s’ennuyer en l’air. Là le mouvement devra être plus ou moins accéléré, selon que la danseuse veut faire œuvre des dix doigts de ses pieds ou des deux gros orteils seulement. Alors la musique sera forcée de passer et de revenir, et de repasser et de revenir encore, en quelques mesures, de l’allegro au presto, ou de l’allegretto au prestissimo, sans égard pour le dessin mélodique disloqué et même pour la possibilité de l’exécution. Mais voici qui est bien plus grave. Quand un ballet nouveau a triomphé, on taille, on rogne, on déchire, on extermine un opéra quelconque, fût-ce un chef-d’œuvre consacré par l’admiration générale, pour en faire le complément de la soirée que le ballet ne suffit pas à remplir, pour en faire un lever de rideau. Mais si d’aventure il naissait quelque bel opéra en trois actes, dont la durée, par conséquent, serait insuffisante à occuper la scène de sept heures du soir à minuit, ferait-on un lever de rideau avec quelque fragment de ballet ? Dieu du ciel, quelle honte ! La danse ne la subirait pas.

Abîmons tout plutôt : c’est l’esprit de la danse

Les danseurs poëtes.

    Un danseur disait en parlant d’un de ses propres entrechats : C’est une poignée de diamants jetée au soleil ! En voyant Mme Ferraris dans le Cheval de bronze, un autre s’écria : C’est une rose emportée par le vent dans un tourbillon de turquoises, de rubis et de poudre d’or.

Autre mot de M. Auber.

    Dernièrement un habitué de l’orchestre de l’Opéra, ne reconnaissant pas la jeune danseuse qui entrait en scène, demanda à un de ses voisins comment elle s’appelait : « C’est Mlle Zina, répondit celui-ci, dont le maillot, vous le savez, s’est décousu le soir de son premier début. Accident remarquable, ajouta doucement M. Auber qui se trouvait là, car ce fut une des rares occasions où le décousu a du succès. »

Concerts.

    Je serais un ingrat si je ne parlais pas ici des douces heures que m’ont fait passer, cet hiver, à Paris les donneurs de concerts.

    Presque chaque jour pendant quatre mois, j’ai été l’un des acteurs de la comédie suivante :

    Le théâtre représente un cabinet de travail modestement meublé et un malade toussant au coin de sa cheminée. Entrent deux pianistes, trois pianistes, quatre pianistes et un violoniste.

LE PIANISTE No 1, au malade.

    Monsieur, j’ai appris que vous étiez fort souffrant...

LE PIANISTE No 2.

    J’ai su, moi aussi, que votre santé...

LES PIANISTES No 7 ET 9.

    On nous a dit que vous étiez gravement indisposé...

LE PIANISTE No 1.

    Et je viens... vous prier d’assister à mon concert qui a lieu dans le salon d’Érard.

LE PIANISTE No 2.

    Et je me suis fait un devoir de venir vous demander... de vouloir bien venir entendre mes nouvelles études et mon concert chez Pleyel.

LE PIANISTE No 8.

    Quant à moi, un seul motif m’amène, mon cher ami, le soin de votre santé. Vous travaillez trop ; il faut sortir, prendre l’air, vous distraire ; je viens dans l’intention formelle de vous enlever ; j’ai une voiture à votre porte, il faut que vous assistiez à mon concert chez Herz. Allons ! allons !

LE MALADE.

    Quand aura lieu le vôtre ?

LE No 1.

    Ce soir à huit heures.

LE MALADE.

    Et le vôtre ?

LE No 2.

    Ce soir à huit heures.

LE MALADE.

    Et le vôtre ?

LE No 8.

    Ce soir à huit heures.

LE VIOLONISTE, éclatant de rire.

    Il y en a six ou sept à la fois, ce soir. Et comme j’ai bien prévu que, selon votre usage, ne pouvant aller partout, vous n’iriez nulle part, et par discrétion en outre, pour ne pas vous déranger, souffrant comme vous l’êtes, j’ai apporté ma boîte ; mon violon est là. Si vous le permettez, je vais vous jouer mes nouveaux caprices pour la quatrième corde.

LE MALADE, à part.

La peste de ta corde, empoisonneur du diable,
En eusses-tu le cou serré.

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    Le fait est, et cela est triste à dire, que les concerts à Paris sont devenus de pitoyables non-sens. Il y en a une telle quantité, ils vous poursuivent, vous obsèdent, vous assomment, vous scient avec une si cruelle obstination, que le propriétaire d’un vaste salon littéraire a eu dernièrement l’idée de placer devant sa porte une affiche ainsi conçue : Ici on ne donne pas de concerts. Et son salon, depuis lors, regorge de lecteurs et d’amis de la paix qui viennent y chercher un abri.

    Depuis que Mme Érard s’est résignée à ouvrir gratuitement ses salons aux féroces virtuoses errant en liberté dans Paris, le produit de la vente des pianos de sa fabrique a baissé d’une façon déplorable, personne n’osant plus aller chez elle, le jour ni la nuit, examiner ses instruments, dans la crainte de tomber en plein concert sous la griffe d’un de ces lions.

    Notez qu’il n’y a plus assez de salons, de manéges, de halles, de corridors pour satisfaire tous les concertants. Les salles de Herz, de Pleyel, d’Érard, de Gouffier, de Sainte-Cécile, du Conservatoire, de l’hôtel du Louvre, de l’hôtel d’Osmond, de Valentino, du Prado, du Théâtre-Italien n’y suffisent pas. Et comme en désespoir de cause plusieurs virtuoses commençaient à travailler en plein air, dans certaines rues neuves où le bruit des rares voitures qui y passent garantit mal l’inviolabilité des oreilles des habitants, les propriétaires ont dû faire inscrire en lettres énormes sur leurs maisons : Il est défendu de faire de la musique contre ce mur.

    Les donneurs de concerts novices en sont encore, les innocents ! à répandre dans Paris des invitations gratuites qu’ils glissent la nuit sous les portes cochères ; ils s’étonnent ensuite de voir leur salle déserte ! Il est bon d’avertir ici ces dignes virtuoses, étrangers pour la plupart, arrivant de Russie, d’Allemagne, d’Italie, d’Espagne, des Indes, du Japon, de la Nouvelle-Calédonie, du Congo, de Monaco, de San-Francisco, de Macao, de Cusco, qu’un auditoire de concert se paye maintenant, comme on a de tout temps payé le chœur, l’orchestre et les claqueurs. Un auditoire de six cents oreilles coûte au moins trois mille francs.

    L’un des bénéficiaires donneurs de concerts a bien voulu dernièrement recourir au procédé américain, qui consiste à offrir avec un billet une tasse de chocolat et une tranche de pâté ; mais les auditeurs parisiens, n’étant pas en général gros mangeurs, ont trouvé la compensation insuffisante, et tout d’abord ont fait demander par un de leurs chefs au virtuose amphitryon, s’il ne serait pas possible de consommer le chocolat et le pâté sans entendre le concert. Le bénéficiaire indigné, ayant répondu comme le philosophe ancien : « Mange, mais écoute ! », l’affaire n’a pas pu s’arranger.

La bravoure de Nelson.

    Il y a un pays, voisin du nôtre, où la musique est réellement aimée et respectée, et où l’on ne saurait en conséquence entendre un concert ni une représentation lyrique de longue durée. Dans ce pays-là, une soirée musicale commencée à six heures et demie doit être terminée à neuf heures, à neuf heures et demie tout au plus, car à onze heures tout le monde dort.

    Chez nous, à onze heures, tout le monde dort bien aussi, mais la musique n’est pas finie. Pour obtenir des succès productifs, il faut même à toute force que nos compositeurs écrivent de ces bons gros mâtins d’opéras qui aboient de sept heures à minuit et quelquefois encore par-delà. On aime à y dormir, on aime à y pâtir, on aime à y bâtir des châteaux en Espagne, bercé par le bruit incessant de la cascade de cavatines, jusqu’à ce qu’un accident fasse que l’on rentre en soi-même, que la claque oublie d’applaudir, par exemple ; alors on s’éveille en sursaut.

    Cette tendance à faire descendre la musique à de vils emplois, tels que ceux d’inviter le public au sommeil dans un théâtre, d’accompagner les conversations dans un salon, de faciliter la digestion pendant les festins, ou d’amuser les enfants de tous les âges, est l’indice le plus sûr de la barbarie d’un peuple. A cet égard nous sommes en France assez peu civilisés, et notre goût pour l’art en général ressemble fort à celui d’un de nos rois à qui l’on demandait s’il aimait la musique, et qui répondit avec bonhomie : « Eh ! je ne la crains pas ! » Je ne suis pas si brave que ce roi, et j’avoue en toute humilité que la musique bien souvent me fait une peur affreuse. Mais si, comme Nelson, je tremble au moment du combat, pourtant, quoi qu’on en dise, on me voit toujours aussi à mon poste à l’heure du danger, et l’on me trouvera mort un beau soir au sixième acte de quelque opéra de Trafalgar.

 

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