Site Hector Berlioz

Partitions de Berlioz: textes et documents

Harold en Italie

Mémoires, chapitre 45

Cette page est disponible aussi en anglais

Harold en Italie

Mémoires chapitre 45

    […] Quelques semaines après le concert de réhabilitation dont je viens de parler [concert du 22 décembre 1833 au Conservatoire], Paganini vint me voir. “J’ai un alto merveilleux, me dit-il, un instrument admirable de Stradivarius, et je voudrais en jouer en public. Mais je n’ai pas de musique ad hoc. Voulez-vous écrire un solo d’alto? Je n’ai confiance qu’en vous pour ce travail.” “Certes, lui répondis-je, elle me flatte plus que je ne saurais dire, mais pour répondre à votre attente, pour faire dans une semblable composition briller comme il convient un virtuose tel que vous, il faut jouer de l’alto; et je n’en joue pas. Vous seul, ce me semble, pourriez résoudre le problème.” “Non, non, j’insiste, dit Paganini, vous réussirez; quant à moi, je suis trop souffrant en ce moment pour composer, je n’y puis songer.”

    J’essayai donc pour plaire à l’illustre virtuose d’écrire un solo d’alto, mais un solo combiné avec l’orchestre de manière à ne rien enlever de son action à la masse instrumentale, bien certain que Paganini, par son incomparable puissance d’exécution, saurait toujours conserver à l’alto le rôle principal. La proposition me paraissait neuve, et bientôt un plan assez heureux se développa dans ma tête et je me passionnai pour sa réalisation. Le premier morceau était à peine écrit que Paganini voulut le voir. A l’aspect des pauses que compte l’alto dans l’allegro “Ce n’est pas cela! s’écria-t-il, je me tais trop longtemps là-dedans; il faut que je joue toujours.” “Je l’avais bien dit, répondis-je. C’est un concerto d’alto que vous voulez, et vous seul, en ce cas, pouvez bien écrire pour vous.” Paganini ne répliqua point, il parut désappointé et me quitta sans parler davantage de mon esquisse symphonique. Quelques jours après, déjà souffrant de l’affection du larynx dont il devait mourir, il partit pour Nice, d’où il revint seulement trois ans après.

    Reconnaissant alors que mon plan de composition ne pouvait lui convenir, je m’appliquai à l’exécuter dans une autre intention et sans plus m’inquiéter des moyens de faire briller l’alto principal. J’imaginais d’écrire pour l’orchestre une suite de scènes, auxquelles l’alto solo se trouverait mêlé comme un personnage plus ou moins actif conservant toujours son caractère propre; je voulus faire de l’alto, en le plaçant au milieu des poétiques souvenirs que m’avaient laissés mes pérégrinations dans les Abruzzes, une sorte de rêveur mélancolique dans le genre du Childe-Harold de Byron. De là le titre de la symphonie: Harold en Italie. Ainsi que dans la Symphonie fantastique, un thème principal (le premier chant de l’alto), se reproduit dans l’œuvre entière; mais avec cette différence que le thème de la Symphonie fantastique, l’idée fixe”, s’interpose obstinément comme une idée passionnée épisodique au milieu des scènes qui lui sont étrangères et leur fait diversion, tandis que le chant d’Harold se superpose aux autres chants de l’orchestre, avec lesquels il contraste par son mouvement et son caractère, sans en interrompre le développement. Malgré la complexité de son tissu harmonique, je mis aussi peu de temps à composer cette symphonie que j’en ai mis en général à écrire mes autres ouvrages; j’employai aussi un temps considérable à la retoucher. Dans la Marche des Pèlerins même, que j’avais improvisée en deux heures en rêvant un soir au coin de mon feu, j’ai pendant plus de six ans introduit des modifications de détail qui, je le crois, l’ont beaucoup améliorée. Telle qu’elle était alors, elle obtint un succès complet lors de sa première exécution à mon concert du 23 novembre 1834 au Conservatoire.

    Le premier morceau seul fut peu applaudi, par la faute de Girard qui conduisait l’orchestre, et qui ne put jamais parvenir à l’entraîner assez dans la coda, dont le mouvement doit s’animer du double graduellement. Sans cette animation progressive la fin de cet allegro est languissante et glaciale. Je souffris le martyre en l’entendant se traîner ainsi... La Marche des Pèlerins fut redemandée. A sa deuxième exécution et vers le milieu de la seconde partie du morceau, au moment où, après une courte interruption, la sonnerie des cloches du couvent se fait entendre de nouveau, représentée par deux notes de harpe que redoublent les flûtes, les hautbois et les cors, le harpiste compta mal ses pauses et se perdit. Girard alors, au lieu de le remettre sur sa voie, comme cela m’est arrivé dix fois en pareil cas (les trois quarts des exécutants commettent à cet endroit la même faute), cria à l’orchestre: “le dernier accord!” et l’on prit l’accord final en sautant les cinquante et quelques mesures qui le précèdent. Ce fut un égorgement complet. Heureusement la marche avait été bien dite la première fois et le public ne se méprit point sur la cause du désastre à la seconde. Si l’accident fût arrivé tout d’abord, on n’eût pas manqué d’attribuer la cacophonie à l’auteur. Néanmoins, depuis ma défaite du Théâtre-Italien [allusion au concert du 24 novembre 1833 qui fit long feu], je me méfiais tellement de mon habileté de conducteur, que je laissai longtemps encore Girard diriger mes concerts. Mais à la quatrième exécution d’Harold, l’ayant vu se tromper gravement à la fin de la sérénade où, si l’on n’élargit pas précisément du double le mouvement d’une partie de l’orchestre, l’autre partie ne peut pas marcher, puisque chaque mesure entière de celle-ci correspond à une demi-mesure de l’autre, reconnaissant enfin qu’il ne pouvait parvenir à entraîner l’orchestre à la fin du premier allegro, je résolus de conduire moi-même désormais, et de ne plus m’en rapporter à personne pour communiquer mes intentions aux exécutants. Je n’ai manqué qu’une seule fois jusqu’ici à la promesse que je m’étais faite à ce sujet, et l’on verra ce qui faillit en résulter. [allusion à la première exécution du Requiem sous la direction d’Habeneck, le 5 décembre 1837]

    Après la première audition de cette symphonie, un journal de musique de Paris fit un article où l’on m’accablait d’invectives et qui commençait de cette spirituelle façon: “Ha! ha! ha!—haro! haro! Harold!” En outre, le lendemain de l’apparition de l’article, je reçus une lettre anonyme dans laquelle, après un déluge d’injures plus grossières encore, on me reprochait d’être assez dépourvu de courage pour ne pas me brûler la cervelle.

Harold en Italie (commentaire et partition)

Textes et documents

© Michel Austin. Tous droits de reproduction réservés.