La Maison de Berlioz

Publié dans

Les Annales, 27 Août 1922

 

 

 

 

Le texte de cet article et l’image qui l’accompagne sont reproduits ici d’après notre exemplaire original de Les Annales. Nous avons conservé l’orthographe et la syntaxe du texte original.

Sur l’histoire de la maison de Berlioz à Montmartre au début du XXème siècle on se reportera à la page sur Berlioz à Montmartre.

La Maison de Berlioz

La Maison de Berlioz est, à Montmartre, un petit pavillon qui fait le coin de la rue du Mont-Cenis et de la rue Saint-Vincent. Son crime est-il si grand qu’on ait tant de mal à empêcher la pioche des démolisseurs municipaux de la jeter bas ? Son crime ? L’architecte qui l’a élevée pouvait-il prévoir que le baron Haussmann aurait la singulière idée de prévoir des rues tirées au cordeau sur le haut de cette Butte au terrain incertain ? Pouvait-il prévoir qu’en 1922, on forcerait les maison à « rentrer dans le rang » avec l’ardeur de l’adjudant Flick poursuivant les chasseurs du Train de 8 heures 47 ?

    Le 22 juillet dernier, la maison de Berlioz fut vendue aux enchères sur une mise à prix de 145.000 francs, et si Mlle Barbier, prévenue à temps par M. Armand Vautier, n’avait surenchéri jusqu’à 250.000 fancs, c’en était fait de la vieille petite maison pleine des souvenirs d’un de nos plus grands musiciens.

    Mlle Barbier, à qui nous devons déjà la conservation de la maison de Balzac, a l’intention de faire du pavillon de la rue Mont-Cenis un musée Berlioz. Louable projet s’il en fut. Mais la Ville, paraît-il, n’a pas dit son dernier mot. Mlle Barbier, malgré son geste généreux, risque, assure-t-on, d’être expropriée. Nous ne voulons pas y croire. Paris sait trop ce qu’il doit à ses artistes pour en négliger à ce point le souvenir.

    Car ce petit pavillon de Montmartre n’est pas n’importe quelle maison où vécut plus ou moins longtemps l’auteur des Troyens. Il y passa des années, sinon les plus belles, du moins les plus passionées de son existence. C’était un peu sa maison de campagne, son ermitage, comme il l’écrivait à Thomas Gounet :

    « Venez nous voir dimanche, si vous pouvez ; nous vous montrerons les beautés de notre maison de campagne, qui ne sont vraiment pas à dédaigner… Venz admirer notre ermitage. »

    Il habita ce pavillon de 1834 à 1837 [1834 à 1836 en fait], avec sa femme, sa première femme, Henriette Smithson, qu’il venait d’épouser et dont l’amour le bouleversait. Il n’était pas riche ; il avait dû emprunter à son ami Gounet trois cents francs, pour subvenir aux premiers frais de son ménage, et ce n’est certes pas sa femme, riche de 14.000 francs de dettes depuis la faillite du Théâtre-Anglais, qui pouvait l’aider à se tirer d’affaire. Mais il a trente et un ans, le travail ne lui fait pas peur, encore que certaines besognes ne lui plaisent guère.

    « Je suis tué de travail et d’ennui, écrit-il, en mai 1834, à son ami Ferrand, obligé, dans ma position momentanée, de gribouiller à tant la colonne pour ces gredins de journaux qui me paient le moins qu’ils peuvent. »

    Il travaille comme un nègre, dit-il encore, pour Le Rénovateur, Le Monde Dramatique, La Gazette Musicale, Les Débats. Ces travaux, s’ils absorbent une grande partie du temps que Berlioz passe à Montmartre, ne l’empêchent cependant pas de composer. Il termine Harold en Italie ; il écrit Benvenuto Cellini, qu’il fait recevoir à l’Opéra-Comique, en 1835 [1838 en fait]. Sur des paroles de Brizeux, il compose la mélodie du Jeune Pâtre Breton. Il écrit Le Cinq Mai. Et, comme chef d’orchestre, il donne, en 1834-1835, sept concerts symphonique.

    Il aimait inviter ses amis à venir le voir dans sa petite maison.

    « Mon cher Chopinetto, écrit-il à Chopin, nous projetons de faire une excursion hors la ville, à Montmartre, rue Saint-Denis, numéro 10. J’ai l’espoir que Hiller, Liszt, Devigny, seront accompagnés de Chopin. Encore une bêtise. Tant pis ! »

    Ou bien, le 31 mai 1834, à « M. le comte d’Ortigue, rédacteur de La Quotidienne, fort connu dans l’univers et beaucoup d’autres lieux » :

    « … Pourquoi ne viendrais-tu pas avec nous diner à la fortune du pot (je ne m’appelle pas De Chambre, comme le fameux Calembourgeois ; aussi, sois tranquille) ? »

    Le ciel bénit son union. Sa femme met au monde un fils, Louis Berlioz, qui devait mourir à trente-trois ans, à La Havane, emporté par la fièvre jaune, et qui fut inscrit par son père sur les registres des actes de naissance de la « Ville » de Montmartre, le vendredi 15 août 1834 [jeudi 14 août en fait], à onze heures du matin, « en présence des sieurs Edme-David Thorelle, âgé de soixante-huit ans, propriétaire, demeurant susdite rue Saint-Denis numéro 10, et Jean-Baptiste-Jules Delalot, âgé de trente-six ans. Épicier, demeurant aussi rue Saint-Denis numéro 13, tous deux non parents dudit enfant ».

    Berlioz quitta la Butte Montmartre en 1837 [1836 en fait], pour aller habiter 31, rue de Londres. L’agenda musical de Planque pour 1836 et pour 1837 donne son adresse rue Saint-Denis ; mais une lettre que le musicien adresse au ministère de la Guerre, le 30 octobre 1837, pour lui demander de faire exécuter son Requiem aux funérailles du général Damrémont, est datée de la rue de Londres.

    C’en était fini de cette période de la vie du musicien. Il allait quitter Henriette Smithson pour vivre avec celle qu’il épousa lorque sa première compagne fut morte assez misérable à Montmartre où elle était retournée, petite rue Saint-Vincent.

    A-t-on le droit de détruire un décor si plein de souvenirs ? Mieux qu’un monument, ne parle-t-il pas du grand artiste qui vécut là ?

    C’est une toute petite maison coiffée d’un curieux toit de tuiles brunes. Une porte à judas perce le mur du jardin ; l’herbe pousse dru sur la pelouse, et dans les broussailles est un puits qui a sa légende. Mais les arbres sont magnifiques qui entourent le pavillon. Les murs sont peints en rose et les volets en vert. Tout cela est bien déteint. Il y a cinq fenêtres au premier étage, si près l’une de l’autre que, lorsqu’elles sont ouvertes, les persiennes se touchent. Quelques marches mènent à une porte que couronne une vigne, une autre porte donne sur un perron couvert d’une véranda en lattis de bois.

    Entrons. L’odeur de moisi et de renfermé particulière aux demeures inhabitées, le papier déchiré laissant voir les plâtras des murs, le sol carrelé de rouge, des boiseries peintes qui nous accueillent dans chacune des toutes petites pièces carrées très basses de plafond, créent une ambiance propice à l’évocation de très anciens souvenirs. D’autres locataires sont venus après Berlioz ; mais seul semble être resté vivant ce qui date du temps où vécut là, aimant et peinant durement, le génial musicien tout palpitant d’immenses espoirs.

    Grâce à Mlle Barbier, la chère petite maison a été arrachée des griffes de ceux qui la voulaient abattre. Il ne faut pas qu’elle y retombe.

Texte et dessins de   
ANDRÉ WARNOD.   

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 1er février 2014.

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