Paroles de Johann Wolfgang von Goethe 
Traduit par Gérard de Nerval

Chants de la fête de Pâques
Paysans sous les tilleuls
Concert de Sylphes
Écot de joyeux compagnons
Chanson de Méphistophélès
Le roi de Thulé
Romance de Marguerite
Sérénade de Méphistophélès

I. Chants de la fête de Pâques

Ophelia: Heavenly powers, restore him. (Shakespeare, Hamlet)

FAUST
Voici une liqueur que je dois boire pieusement; je l’ai préparée, je l’ai choisie, elle sera ma boisson dernière, et je la consacre avec toute mon âme, comme libation solennelle à l’aurore d’un jour plus beau. 
   
                                                             (Il porte la coupe à sa bouche. Son de cloches et chants de chœurs.)

Christ vient de ressusciter!
Quittant du tombeau
Le séjour funeste,
Au parvis céleste
Il monte plus beau
Vers les gloires immortelles.
Tandis qu’il s’élance à grands pas,
Ses disciples fidèles
Languissent ici-bas:
Hélas! c’est ici qu’il nous laisse
Sous les traits brûlants du malheur:
Ô divin maître! ton bonheur
Est cause de notre tristesse.
Ô divin maître! tu nous laisses
Sous les traits brûlants du malheur.

Christ vient de ressusciter!
Ô vous que sa voix appelle,
Des disciples troupe fidèle,
C’est vers lui qu’il faut monter:
Vous, que sa parole touche,
Vous, qu’inspire son amour.
Vous, prophètes, dont la bouche
Le célèbre nuit et jour.
Montez, troupe fidèle,
Au céleste séjour
Où sa voix vous appelle!

FAUST
Quels murmures sourds, quels sons éclatants, arrachent puissamment la coupe à mes lèvres altérées 
? etc.

II. Paysans sous les tilleuls – Danse et chant

Capulet: Who’ll now deny to dance ? She that makes dainty, I’ll swear hath corns. (Shakespeare, Romeo and Juliet)

VAGNER
Monsieur le Docteur, il est honorable et avantageux de se promener avec vous, cependant je ne voudrais pas me confondre dans ce monde-là, car je suis ennemi de tout ce qui est grossier. Leurs violons, leurs cris, leurs amusements bruyants, je hais tout cela à la mort. Ils hurlent comme des possédés et appellent cela de la joie et de la danse.

Les bergers, quittant leurs troupeaux,
Pour la fête se rendent beaux:
Rubans et fleurs sont leur parure;
Sous les tilleuls les voilà tous,
Dansant, sautant comme des fous,
Ha! ha! ha!
Landerida!
Suivez donc la mesure!

La danse en cercle se pressait,
Quand un berger, qui s’élançait,
Heurte du bras une fillette;
Elle se retourne aussitôt,
Disant: "Ce garçon est bien sot!"
Ha! ha! ha!
Landerida!
Soyez moins malhonnête!

Ils passaient tous comme l’éclair,
Et les robes volaient en l’air;
Mais bientôt on fut moins agile...
Le rouge leur montait au front;
Et l’un sur l’autre, dans le rond,
Ha! ha! ha!
Landerida!
Tous tombaient à la file.

– Ne me touchez donc pas ainsi!
– Paix ! ma femme n’est point ici,
Profitons de la circonstance!
Dehors il l’emmène soudain...
Et tout pourtant allait son train,
Ha! ha! ha!
Landerida!
La musique et la danse.

UN VIEUX PAYSAN
Monsieur le Docteur, il est beau de votre part de ne point nous mépriser aujourd’hui, et, savant comme vous l’êtes, de venir vous mêler à toute cette cohue
, etc.

III. Concert de Sylphes – Sextuor

Mercutio: I talk of dreams, which are the children of an airy brain, begot of nothing but vain fantasy; which is as thin of substance as the air, and more inconstant than the wind. (Shakespeare, Romeo and Juliet)

MÉPHISTOPHÉLÈS
De vains préparatifs ne sont point nécessaires, nous voici rassemblés, commencez.

Disparaissez,
Arceaux noirs et poudreux,
Et que l’azur des cieux
Un instant nous visite!
Ah! déjà ces murs sombres
Ont semblé s’agiter,
Et vers les cieux monter
Comme de vaines ombres.

Riants tableaux, venez leur succéder!
De sites, de passants
La campagne se couvre,
Et notre œil y découvre
Des fleurs, des bois, des champs,
Et d’épaisses feuillées,
Où de tendres amants
Promènent leurs pensées.

Mais plus loin sont couverts
Les longs rameaux des treilles
De bourgeons, pampres verts,
Et de grappes vermeilles;

Sous de vastes pressoirs
Elles roulent ensuite,
Et le vin à flots noirs
Bientôt s’en précipite.

Le lac étend ses flots
A l’entour des montagnes;
Dans les vertes campagnes
Il serpente en ruisseaux.

Partout l’oiseau timide,
Cherchant l’ombre et le frais,
S’enfuit d’un vol rapide
Au milieu des marais

Vers la retraite obscure
De ces nombreux îlots,
Dont la tendre verdure
S’agite sur les flots.

Là, de chants d’allégresse
La rive retentit;
D’autres chœurs, là, sans cesse
La danse nous ravit:

Les uns gaîment s’avancent
Autour des coteaux verts,
De plus hardis s’élancent
Au sein des flots amers.

Tous, pour goûter la vie,
Tous cherchent dans les cieux
Une étoile chérie
Qui s’alluma pour eux.

MÉPHISTOPHÉLÈS
Il dort. C’est bien, jeunes esprits de l’air ! vous l’avez fidèlement enchanté ! c’est un concert que je vous redois.

IV. Écot de joyeux compagnons Histoire d’un rat

Hamlet: How now? a rat? dead, for a ducat, dead. (Shakespeare, Hamlet)

BRANDER (frappant sur la table):
Attention ! une chanson de la plus nouvelle facture ! et répétez bien haut le refrain avec moi !

Certain rat dans une cuisine
Avait pris place; et le frater
S’y traita si bien, que sa mine
Eût fait envie au gros Luther.
Mais un beau jour, le pauvre diable,
Empoisonné, sauta dehors,
Aussi triste, aussi misérable
Que s’il eût eu l’amour au corps.

Que s’il eût eu l’amour au corps!

Il courait devant et derrière,
Il grattait, reniflait, mordait,
Parcourait la maison entière;
La rage à ses maux ajoutait
Au point qu’à l’aspect du délire
Qui consumait ses vains efforts,
Les mauvais plaisants pouvaient dire:
Ce rat a bien l’amour au corps!

Ce rat a bien l’amour au corps!

Dans le fourneau le pauvre sire
Crut enfin se cacher très bien,
Mais il se trompait; et le pire,
C’est qu’il y creva comme un chien.
La servante, méchante fille,
De son malheur rit bien alors.
"Ah ! disait-elle, comme il grille,
Il a vraiment l’amour au corps!"

Il a vraiment l’amour au corps!

SIEBEL
Comme ces plats coquins se réjouissent ! c’est un beau chef-d’œuvre à citer que l’empoisonnement d’un pauvre rat !

V Chanson de Méphistophélès – Histoire d’une puce

Hamlet: Miching mallecho: it means mischief. (Shakespeare, Hamlet)

FROSCH
Donnez-nous une chanson.

MÉPHISTOPHÉLÈS
Tant que vous en voudrez.

SIEBEL
Mais quelque chose de nouveau.

MÉPHISTOPHÉLÈS
Nous revenons d’Espagne, c’est l’aimable pays du vin et des chansons.

Une puce gentille
Chez un prince logeait,
Comme sa propre fille,
Le brave homme l’aimait,
Et (l’histoire l’assure),
A son tailleur, un jour,
Lui fit prendre mesure
Pour un habit de cour.

L’animal, plein de joie,
Dès qu’il se vit paré
D’or, de velours, de soie,
Et de croix décoré,
Fit venir de province
Ses frères et ses sœurs
Qui, par ordre du prince
Devinrent grands seigneurs.

Mais, ce qui fut bien pire,
C’est que les gens de cour,
Sans en oser rien dire,
Se grattaient tout le jour.
Cruelle politique!
Ah ! plaignons leur destin,
Et, dès qu’une nous pique,
Écrasons-la soudain!

Bravo! bravo! Ah! ah!
Oui, écrasons-la soudain!

SIEBEL
Ainsi soit-il de toutes les puces !

VI. Le roi de Thulé

Ophelia: He is dead and gone; at his head a grass green turf, at his heels a stone. (Shakespeare, Hamlet)

MARGUERITE
Un frisson me court par tout le corps... ah! je suis une femme bien follement craintive.

Autrefois un roi de Thulé,
Qui jusqu’au tombeau fut fidèle,
Reçut à la mort de sa belle
Une coupe d’or ciselé.

Comme elle ne le quittait guère
Dans les festins les plus joyeux,
Toujours une larme légère
À sa vue humectait ses yeux.

Ce prince, à la fin de sa vie,
Lègue ses villes et son or,
Excepté la coupe chérie
Qu’à la main il conserve encor.

Il fait à sa table royale
Asseoir ses barons et ses pairs
Au milieu d’une antique salle
D’un château que baignaient les mers.

Le buveur se lève et s’avance
Auprès d’un vieux balcon doré;
Il boit, et soudain sa main lance
Dans les flots le vase sacré.

Il tombe, tourne, l’eau bouillonne,
Puis se calme bientôt après;
Le vieillard pâlit et frissonne.
Il ne boira plus désormais.

VII. Romance de Marguerite

Romeo: Ah me! sad hours seem long. (Shakespeare, Romeo and Juliet)

Une amoureuse flamme
Consume mes beaux jours;
Ah ! la paix de mon âme
A donc fui pour toujours!

Son départ, son absence
Sont pour moi le cercueil;
Et loin de sa présence
Tout me paraît en deuil.

Alors, ma pauvre tête
Se dérange bientôt;
Mon faible esprit s’arrête,
Puis se glace aussitôt.

Sa marche que j’admire,
Son port si gracieux,
Sa bouche au doux sourire,
Le charme de ses yeux;

La voix enchanteresse,
Dont il sait m’embraser,
De sa main la caresse,
Hélas! et son baiser...

D’une amoureuse flamme,
Consument mes beaux jours;
Ah ! la paix de mon âme
A donc fui pour toujours!

Je suis à ma fenêtre,
Ou dehors, tout le jour;
C’est pour le voir paraître,
Ou hâter son retour.

Mon cœur bat et se presse
Dès qu’il le sent venir;
Au gré de ma tendresse,
Puis-je le retenir?

Ô caresses de flamme!
Que je voudrais un jour
Voir s’exhaler mon âme
Dans ses baisers d’amour!

Chœur de soldats passant sous les fenêtres de la maison de Marguerite

Mercutio: Come, let’s be gone, the sport is over. (Shakespeare, Romeo and Juliet)

Villes entourées
De murs et remparts;
Fillettes sucrées,
Aux malins regards;
Victoire certaine
Près de vous m’attend;
Si grande est la peine,
Le prix est plus grand.

Au son des trompettes,
Les braves soldats
S’élancent aux fêtes
Ou bien aux combats;
Fillettes et villes
Font les difficiles...
Bientôt tout se rend:
Si grande est la peine,
Le prix est plus grand.

VIII. Sérénade de Méphistophélès

Hamlet: It is a damned ghost. (Shakespeare, Hamlet)

MÉPHISTOPHÉLÈS
Maintenant que le ciel brille tout plein d’étoiles, vous allez entendre un vrai chef-d’œuvre ; 
je lui chanterai une chanson morale, pour la séduire plus sûrement.

Devant la maison
De celui qui t’adore,
Petite Louison,
Que fais-tu, dès l’aurore?
Au signal du plaisir,
Dans la chambre du drille
Tu peux bien entrer fille,
Mais non fille en sortir.

Il te tend les bras,
Vers lui tu cours bien vite.
Bonne nuit, hélas!
Bonne nuit, ma petite!
Près du moment fatal
Fais grande résistance,
S’il ne t’offre d’avance
Un anneau conjugal.

VALENTIN s’avance:
Qui leurres-tu là? Par le feu! maudit preneur de rats! Au diable d’abord l’instrument! et au diable ensuite le chanteur!

© 2003-2014 Monir Tayeb et Michel Austin. Tous droits de reproduction réservés.

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