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Berlioz et la France

Trois articles sur Berlioz à Lille en 1846

Présentés et annotés par

Dominique Catteau*

© 2016 Dominique Catteau

Présentation 
Le Messager du Nord (1)
L’Echo du Nord
Le Messager du Nord (2)
Notes

Présentation

    Les trois documents d’époque qu’on va lire ci-dessous apportent une lumière inédite, et parfois détonante, à la fois sur la notoriété de Berlioz à cette époque dans son propre pays hors Paris, et sur les forces et les connaissances musicales des « provinciaux » du Nord, mais aussi sur la situation politique de la France à deux ans de la révolution de 1848, et même, en passant, sur quelques coutumes traditionnelles flamandes.

    On comparera utilement ces narrations journalistiques avec les deux récits que Berlioz en a lui-même donnés : celui du 19/11/1848 dans la Revue et Gazette Musicale, repris dans la récente Critique musicale (tome VI, pages 449 et 507), non dénué d’amertume, de causticité, et même de sévérité vis-à-vis de la ville de Lille ; et celui qui sera inclus dans Les Grotesques de la musique en 1852 (page 301), remanié dans un mode nettement plus enjoué.

    D. C.

Le Messager du Nord (1)

Le Messager du Nord (Barbier de Lille)1, mercredi 17 juin 1846

INAUGURATION DU CHEMIN DE FER DU NORD

    La cérémonie est accomplie, c’est à nous d’en rendre compte. Froideur générale, mesures mal prises, défaut d’ordre, voilà ce qui a dominé la fête, dont le caractère n’avait rien de grandiose ni de populaire.

    Vers quatre heures, un premier convoi, composé de fonctionnaires belges, est arrivé de Mouscron. Une demi-heure après, le principal convoi, au milieu duquel brillait un wagon d’honneur, contenant les princes2, s’avançait dans 1e prolongement de la station extérieure, à l’endroit où on avait dressé des tentes et des tribunes pour les dames. On se rappelle que les princes venaient d’Amiens où ils avaient couché la veille. Les invités, partis de Paris le matin, suivirent de près. Les princes furent reçus par un nombreux clergé venu processionnellement au lieu convenu, ayant à sa tête Mgr. Giraud ; par les innombrables autorités des trois départements du Nord, et une foule d’amateurs plus ou moins titrés. Une enceinte, dite réservée, gardée par quelques hussards, avait été envahie par la foule des curieux. On nous avait tant répété que M. de Nemours était maussade et gourmé, que nous avons été étonnés de l’aménité de ses manières et de la fréquence de ses saluts. Mais hélas ! la population était froide, réservée, narquoise même, en certains endroits ; et pas un vivat, à peine des coups de chapeau timides de loin en loin !!! La descente opérée, l’archevêque, à la grande édification du révérend père Rotschild, donna sa bénédiction et ses oremus. Puis ces Messieurs de Nemours et de Montpensier eurent à subir les harangues que vous savez. Les princes montèrent ensuite à cheval, et firent leur entrée solennelle dans nos murs. Malgré l’appel aux dispositions de la loi de Messidor, an XII, les gardes nationaux étaient peu nombreux ; un bataillon était représenté par une quarantaine d’hommes. Il nous serait difficile de supputer au juste le nombre de fidèles, mais nous pouvons, sans la moindre exagération, affirmer que jamais les compagnies n’avaient mis autant de mauvais vouloir à se réunir. Le parcours du cortège fut morne, triste, et eût ressemblé à un enterrement sans l’éclat du soleil et les toilettes étalées aux fenêtres et aux balcons. Tout-à-coup on entend sonner la cloche d’alarme et crier au feu ! Un incendie venait d’éclater au Palais-de-Justice. La chapelle de la prison, où l’on aurait allumé une plus grande quantité de cierges qu’à l’ordinaire, était en proie aux flammes. Malheureusement, cette chapelle est située immédiatement au dessus des greffes et du bureau de M. le procureur du roi. Il parait que le feu s’y est communiqué et qu’une partie des registres de l’état-civil et des archives judicaires aurait disparu. Pendant que nos braves pompiers déployaient leurs efforts, avec la troupe de ligne, les princes assistaient à la promenade officielle, dans les salons de la préfecture, de tous les corps administratifs, et ployaient sous le poids des compliments et des louanges facétieuses. M. Martin (du Nord), M. Dumont, l’intègre ministre des travaux publics, et nous ne savons quels arbitres de nos destinées entouraient à l’envi les rejetons dynastiques. On fit cependant trêve aux fadaises, afin d’aller voir ce que c’était que ce malencontreux sinistre. Les augustes personnages, après avoir jeté un coup d’œil sur l’œuvre lamentable du sieur Leplus3, purent dire : veni, vidi et non vici. Mais l’heure de la soupe avait sonné, et les estomacs attendaient avec la plus vive impatience le moment où ils allaient régner en souverains. Le grand gala était préparé sur l’emplacement du futur débarcadère intérieur. A voir cela du dehors, on eût dit une immense ménagerie de foire, à la porte de laquelle un paillasse eut crié : Venez, messieurs, prenez vos billets, prenez vos billets ! Au-dedans, c’était quelque chose d’assez curieux : deux mille convives, croquant, suçant, mâchant, engloutissant, mangeant une foule de choses enlevées aux marchés de la capitale, et s’échauffant par degrés, le verre à la main. C’était au moins un prétexte à une gravure illustrée. La table princière était du côté de la porte d’entrée. Nous, pauvres hères, nous étions admis seulement à passer rapidement par l’ouverture opposée ; de sorte que les physionomies épanouies des héros du jour nous échappaient complètement. Nous distinguions pourtant des voix glapissantes qui lâchaient le toast obligé. Le toast était immédiatement suivi de bravos prolongés, qui simulaient agréablement l’enthousiasme. M. Jules Janin, monté sur une chaise, semblait chanter l’air de Fontanarose4 ; mais n’empiétons pas sur le récit qu’il vous fera de tant de belles choses, et quelles choses ! Cet homme de haut style, et quel style !

    Et tous ces gens-là se figuraient qu’ils représentaient la France ! La France à leur effigie !!! Grand Dieu ! Agioteurs, conseillers d’état, ministres, tout cela serait la France ! Merci !!! Il faut convenir que le champagne prête des illusions. M. de St-Aignan pressait affectueusement la main de Mgr. l’archevêque de Cambrai. C’est tout simple, puisqu’il s’agit de la candidature de Cambrai extra-muros. M. Rambuteau, au sortir de la tente, fumait son cigare ; M. Martinez de la Roza était son partner et M. l’ambassadeur de Sardaigne complétait le trio. Quant aux personnages de second ordre, ils étaient aux anges, persuadés que le gouvernement du pays était un instant transporté dans l’espace étroit qui sépare le rempart de la rue de Tournai. Un sourire, un regard, leur mettait du baume dans le sang. Nous avons remarqué un monsieur qui était enchanté de ce que M. de Nemours avait déployé un organe sonore et avait parfaitement accentué ses phrases. Pour ce qui regarde le sens de ses paroles, il n’en disait mot. Enfin, c’était une sorte de café, turbulent et vague.

    Le programme annonçait un concert monstre. La mairie, sous la foi des éditeurs de la fête, avait, avec une discrétion pleine de candeur, distribué parcimonieusement des billets d’entrée, destinés à l’enceinte réservée, mais il y avait un malheur, c’était que l’enceinte réservée fût un mythe. La seule faculté qui vous était accordée, c’était de vous placer sous l’huile des lampions ou dans la foule la plus compacte. Mais en tout état de cause, il y avait flouerie d’annonce. Le concert-Berlioz consistait en un couple de morceaux où le maestro a eu la complaisance de tenir le bâton. Un chef de musique l’a remplacé dès le troisième morceau. Des fusées, des coups de canon, rien de tout cela n’a aidé à l’animation populaire. La Marseillaise est venue réveiller cette masse engourdie ; la Marseillaise, hymne sympathique, a été bissée, bissée à l’unanimité. Ôtez la Marseillaise, et le concert-monstre deviendra une farce, une mascarade, une mystification, même pour l’éminent artiste qui a nom Berlioz.

    Tandis que le menu fretin écoutait bêtement la prétendue musique de Berlioz, les dames de la haute épicerie se faisaient coiffer, accommoder, à dire d’expert. Elles ont, nous a-t-on dit, étalé assez inutilement leurs grâces provinciales aux yeux des centralistes amenés par la vapeur. Les susdits centralistes prisent assez peu la suffocation, et affectionnent médiocrement les beautés ruisselantes de sueur. Ainsi, nous avons la douleur de vous confesser qu’il ne se dénouera nulle intrigue amoureuse, nul mystère conjugal, à la suite du raout franco-belge. Un bal aussi solennel ne pouvait commencer comme un bal plébéien, là, sans façon, avec le crin-crin du ménétrier. Oh ! non ! il s’agissait d’une cantate composée tout exprès pour la voix splendide de Massol5. Massol qui a mieux à faire, s’était bien gardé de se commettre en une pareille galère. Aussi, l’Académie de musique, succursale de celle de Paris, avait été mise en réquisition ; M. Watier avait généreusement adjoint ses élèves à ceux de l’Académie, afin d’aider à l’exécution de l’œuvre de l’un de nos grands compositeurs. La cantate, bien écrite, musicalement parlant, renferment de beaux effets d’harmonie, lesquels effets ont été complètement inaperçus, grâce au bruit barbare qui régnait dans la salle de bal. A défaut de M. Massol, qui eût fait du bruit comme quatre, quatre ténors ont exécuté le solo devant l’auditoire le plus distrait, le plus ennuyé, le moins propre à goûter de bonne et solide musique.

    Les braves gens, les jeunes demoiselles, soit de l’Académie, soit du cours de M. Watier, comptaient naïvement jouir de l’aspect de cette aristocratie en branle. Rassurez-vous, whigs et torys, les vilains et les petites vilaines n’ont pas sali vos blasons cassonade, fil, coton et reports ; on les a priés poliment de sortir, aussitôt la cantate finie, à peu près comme cela se pratique à l’égard des chanteurs ambulants. Mais les pauvres chanteuses étaient, à défaut de diamants, parées de leurs attraits naturels et de leurs seize ans, au grand dépit des matrones sur le retour ; mais les chanteurs étaient décemment habillés, et pas du tout débraillés, à la façon des gentilshommes. En vain, un de nos plus généreux concitoyens, le plus ardent promoteur de la fête, offrit-il de payer de ses propres deniers les soixante cachets de bal, correspondant au nombre des intrus, la commission fut inflexible. Honneur aux Dreux-Brezé6 de la Flandre française ! Ils sont en attendant bien heureux de n’avoir pas rencontré un Mirabeau. Ils savaient bien, les gaillards, que le temps des Mirabeau est passé, et que l’illustre orateur serait peut-être, s’il vivait aujourd’hui, administrateur du chemin de fer : on n’est pas plus profond qu’un commissaire de bal !

    Les princes, pressés de se débarrasser des étouffements intra-muros, et de se dérober aux charmes d’une réception impossible à décrire, ont passé la revue des troupes de la garnison, à neuf heures, au débarcadère extérieur, et l’incommensurable enfilade de wagons a cinglé — pardonnez-nous l’expression — vers la capitale de la Belgique.

    Nous le répétons, la fête a été d’une déplorable médiocrité. Elle aura peu de retentissement, à moins que l’imagination de l’Epoque et le crayon de l’Illustration ne lui prêtent le lustre dont elle a été privée.

L’Echo du Nord

L’Echo du Nord7 (18 juin 1846)

SYMPHONIE ET CANTATE DE M. HECTOR BERLIOZ.

    Un honorable citoyen a eu l’heureuse idée, afin de donner un peu d’éclat à notre fête, de proposer à M. le maire de faire exécuter en plein air un morceau de musique aux proportions gigantesques. Cette proposition a été accueillie par M. Bigo, et de suite M. Dubois est parti pour Paris avec l’intention de s’adresser à M. Hector Berlioz, avec lequel il était en relations amicales. M. Berlioz est le compositeur excentrique qui sait si bien diriger les grandes masses instrumentales et vocales ; et comme notre ville jouit d’une certaine réputation, plus ou moins méritée, d’aimer la musique, le compositeur a accueilli de suite l’invitation qui lui était faite par M. Dubois, et s’est dit : Lille possède des ressources musicales immenses, je pourrai faire exécuter un fragment de ma symphonie composée pour l’inauguration de la statue érigée en l’honneur des héros morts pour la liberté en juillet 1830.

    De plus, M. Berlioz s’est mis sur-le-champ à l’œuvre pour écrire la musique d’une cantate dont M. Jules Janin venait d’improviser les paroles ; mais comme on n’avait pas assez de temps pour faire répéter et exécuter la grande symphonie par tous les musiciens réunis de la ville, en admettant qu’ils eussent bien voulu prendre part à l’exécution, on résolut de la confier aux musiques militaires, parce qu’on pouvait obtenir de musiciens disciplinés autant de répétitions longtemps prolongées qu’il en fallait pour arriver à une bonne exécution, ce qu’il eût été difficile d’obtenir de la part des amateurs ; et comme il n’y avait en ville que deux musiques d’infanterie et celle des hussards, M. le général Négrier a bien voulu donner l’ordre de faire venir la musique du 59ème de ligne, en garnison à Valenciennes, et celle du régiment d’artillerie en garnison à Douai.

    Nous devons savoir gré à M. le général d’avoir coopéré à l’embellissement de la fête communale ; car, sans cette réunion de musiciens, que restait-il pour amuser les habitants et les étrangers qui ne prenaient point part au banquet et qui n’allaient pas au bal ? Le tir à l’arc, le tir à l’arbalète, la joute sur l’eau et la chasse aux canards. Cela n’est guère attrayant, ni amusant. C’est toujours la répétition de ce que nous voyons à chaque fête. Mais n’entamons point ce chapitre-là ; 1a considération d’argent entrant pour beaucoup dans cette affaire, cela nous mènerait trop loin. Passons de suite à l’œuvre de M. Berlioz, et disons que l’exécution en a été très-satisfaisante. Seulement une partie importante a manqué, c’est celle des coups de canon. Les artilleurs n’ont reçu de poudre qu’au moment où le morceau était déjà terminé. Il y aurait eu besoin aussi d’une plus forte partie de basses et de trombones. Nous regrettons qu’on n’ait pu faire entendre que la troisième partie de cette symphonie ; car c’est une œuvre grandiose, pleine d’énergie, remplie d’effets neufs, saisissants. Il faudrait entendre plusieurs fois cette belle musique pour pouvoir bien l’apprécier.

    Nous avons reconnu, dans certains endroits, non pas une répétition de passages de l’ouverture des Francs-Juges, mais seulement la touche vigoureuse du maître. La première partie de la symphonie se compose d’une marche funèbre, ce qui n’était pas de circonstance avec la fête. La seconde renferme un solo de trombone, très-difficile, composé pour M. Dieppo, tromboniste de première force. On aurait eu de la peine à trouver un musicien capable de bien interpréter ce solo. Il a donc fallu y renoncer.

    Sitôt la marche triomphale exécutée, M. Berlioz s’est rendu dans la salle du bal pour diriger la cantate qui devait être chantée à l’entrée des princes.

    Le compositeur, en écrivant cette cantate, a été heureusement inspiré ; il a trouvé pour refrain un de ces chants qui peuvent se retenir facilement ; l’allure en est franche et ne sent nullement le travail. Nous y avons remarqué un beau solo pour voix de basse. Le style en est à la fois simple et noble, c’est un de ces chants comme en écrivait Haydn : quatre exclamations sur ces paroles : la paix, le roi, l’ouvrier, la patrie, placées sur des accords parfaits qui se succèdent en descendant, ont produit un très-grand effet. La prière andante religioso :

Que dans ces campagnes si belles
Par l’amitié les peuples plus heureux,
Elèvent leurs voix solennelles,

est d’une exécution plus difficile ; l’auteur y a placé des accords chromatiques pour changer de ton, et a dû recourir à l’enharmonique pour y rentrer, c’est-à-dire que telles notes diésées ont été remplacées par d’autres notes bémolisées ; ainsi, aux notes sol dièse, dièse, la dièse, on a substitué la bémol, mi bémol, si bémol, ce qui embarrasse le chanteur ou l’exécutant, parce que cette manière d’écrire n’est pas souvent employée.

    Les élèves de l’Ecole de musique et ceux de M. Watier ont fait un véritable tour de force en parvenant à exécuter cette cantate avec autant de verve et d’ensemble qu’ils l’ont fait dimanche soir. La musique ne leur avait été donnée que deux jours auparavant. Ils ont déployé un zèle et une bonne volonté qui a dû bien satisfaire M. Berlioz ; car c’est pour payer à leur manière leur tribut d’admiration au grand artiste qu’ils ont déployé ce zèle et cette bonne volonté. La cantate de M. Berlioz est destinée à devenir populaire. Avant peu, douze cents élèves de 1’Orphéon la chanteront dans la halle au blé, l’effet qu’elle produira sera immense.

Le Messager du Nord (2)

Le Messager du Nord (18 juin 1846)

    Nous autres, naïfs et modestes écrivains de province, nous avons l’habitude d’appeler un chat un chat, et Rollet8 un fripon, à la grande indignation des gentilshommes, qui ne comprendront jamais qu’on ait du bon sens sans porter des breloques, et quelque peu d’esprit sons s’orner d’une chemise de toile peinte.

    Pour nos Parisiens, de deux choses l’une : ou les malheureux habitants des départements sont des nigauds, des jobards, des ours mal léchés, ou tout ce qui s’y passe est marqué du cachet du pittoresque, de l’original et de l’imprévu9. Ces messieurs étant venus à la suite de M. Rotschild, se sont naturellement considérés comme de sa maison et croient être agréables au maître, en nous prodiguant les compliments que l’illustre banquier ne veut pas se donner la peine de formuler. Le premier puff, en ce genre, nous le devons au correspondant de l’Emancipation, de Bruxelles, lequel correspondant est véhémentement soupçonné d’être parisien. Ce monsieur a vu lors de leur arrivée dans la station, les princes pressés de tous côtés par la foule. Or, vous n’ignorez pas que la station était soigneusement gardée et interdite à tout individu, non porteur d’un habit officiel. A la vérité, les princes ont été plus tard entourés par la foule ; mais tout désintéressés que nous étions dans la bonne ordonnance de la fête, nous n’avons pu nous empêcher de déplorer une absence complète des précautions les plus vulgaires, en cette circonstance. L’enceinte réservée pour les hommes, du côté opposé à la tribune des dames, avait été, ainsi que nous l’avons déjà dit, envahie par le peuple et les curieux, en dépit des hussards, dont la consigne était d’écarter les importuns. Quand MM. de Nemours et de Montpensier quittèrent la voie ferrée et prirent la chaussée, une multitude d’ouvriers alla les regarder sous le nez et entravèrent leur marche. Le narrateur a beau crier au prodige, en énumérant les convives du banquet, les bougies, les lustres, les girandoles. Nous dirons que s’il avait assisté à nos deux banquets des fêtes commémoratives du siège de Lille, il aurait vu un spectacle plus imposant, plus curieux, plus digne d’une description littéraire. Mais, c’était là une petite réjouissance locale, qu’on n’escomptait pas à la Bourse. Ne venez pas — nous vous en conjurons — nous accuser de vouloir rabaisser vos cérémonies inaugurales. Nous savons parfaitement que, si vous l’eussiez voulu, avec l’argent que vous possédez, vous nous eussiez donné des choses féériques. Mais enfin, ce n’est pas notre faute, si nous n’avons été témoins que d’une récréation assez mesquine, d’ordonnance et de goût. Les imaginations de Paris sont autrement montées que les nôtres, et nous serions fort mal venus d’arracher aux historiographes leur lyre, source de si belles inspirations. Le correspondant déjà nommé trouve que Lille fait très-bien les choses, et que son repas était merveilleusement organisé. M. Rotschild va faire, à la lecture de ce factum une horrible grimace. Il est vrai que M. Rotschild doit avoir un masque impassible, car il a articulé sans rire la phrase que voici : « La France toujours passionnée pour les idées généreuses, a suivi la haute impulsion qui lui était donnée ». II appartient à M. le baron d’être reconnaissant et de confesser que la France est généreuse......... envers lui. Nous ne nous séparerons pas de M. le correspondant, sans lui emprunter ces paroles aimables à propos du bal : « II y avait là beaucoup de femmes, beaucoup de fleurs ; il y avait une température plus que tiède, et un air qui prenait à la tête et l’exaltait, quelque chose qui prenait aux jambes, et les faisait danser ».

    M. Théophile Gautier a aussi payé son tribut. Il a daigné écrire ses impressions sur le coin d’une table qui lui a procurée l’hospitalité d’une famille lilloise – heureuse famille, va ! Un des passages les plus véridiques de son article, c’est celui où, d’accord avec tous ses confrères, et les voyageurs de notre connaissance, il signale la ville d’Amiens à la rancune des appétits les plus ordinaires. Pourtant M. Gautier y met des formes, et consent à ne pas traiter les Picards comme des nègres. Il appelle l’imprévoyance culinaire de la ville d’Amiens « inexpérience à remuer de grandes masses ». C’est plus poli que juste. Toutefois, M. Gautier n’a pas coutume d’éviter le mot propre. La preuve, c’est qu’il sait dire crûment la vérité ; exemple : « Pendant le repas, toute la population de la ville et des environs a défilé et fait le tour de la table, comme autrefois, à Versailles, au dîner de Louis XIV ». Le plus étonné, à la lecture de ce récit, ce sera certainement le peuple de Lille, qui ne se doute guère d’avoir assisté aux splendeurs du banquet titanique. M. Gautier termine délicieusement par ce trait : « M. Rotschild était radieux, et vraiment il y avait de quoi. Quand on a mené à bout une œuvre si colossale, on peut se croiser les bras et se dire : C’est bien !! » Ainsi, M, Rotschild n’a plus qu’à se croiser les bras. Nous sommes sûrs de bien marcher d’ici à Paris, pour peu que tous ses agents et ses ingénieurs en fassent autant.

    Et notre ami le National, qui se livre aussi au fantastique ! Devinez ce qu’il a vu ? Toutes les maisons illuminées. Allons, chers compatriotes, mettons la main sur la conscience, et demandons-nous si, en fait d’illuminations, il y avait autre chose que les lampions de la saint Philippe accrochés aux seuls édifices publics et aux maisons des fonctionnaires. Le Champagne aidant, la vue peut se troubler. Cependant, plusieurs convives se sont plaints de ne pas avoir été également bien partagés : témoin ce monsieur qui n’avait mangé que des haricots verts. En revanche, plusieurs jeunes gens avaient eu le toupet de remplacer — nous ne savons trop comment — des officiers de la garnison, invités in extremis, et qui avaient refusé de jouer le rôle de comparses.

    Tenez, ce qui a le mieux été écrit, dans tout cela, c’est le menu du dîner ; on sent, rien qu’en mettant le nez dessus, une odeur suave qui vous fait venir l’eau à la bouche. Quoi de plus ingénieux qu’un saumon sauce généreuse, qu’un jambon d’York à la jardinière sauce malaga, que des cailles au gratin, que des perdreaux à la régence, en temps prohibé, que des flageolets nouveaux à la crème. Mais ce qui a le plus intrigué deux bourgmestres de la Flandre orientale, c’est 1’annonce de deux diplomates. Ces Belges irréprochables s’attendaient à voir mettre à la broche messieurs les ambassadeurs de Sardaigne et de Naples10.

    Les marquis du temps de Molière ne trouvaient d’autre critique à adresser à l’un de ses chefs-d’œuvre que ces mots qu’ils ne pouvaient digérer : tarte à la crème. Le Journal de Lille qui s’étonne aussi des airs de marquis, au lieu de nous démontrer en quoi notre récit de la fête inaugurale a outragé la vérité, crie au pitoyable, au mauvais goût, à la parodie, et demande grâce pour la langue française. Nous laissons volontiers au Journal de Lille les prétentions superlificoquentieuses, en matière de bon goût. Quant à la langue, nous comprenons la portée de son persifflage, l’idiome que nous parlons ne ressemble pas du tout au français-Pritchard, pas plus qu’au français-Rotschild.

    Il semble vraiment que tout ait été fait pour jeter du froid et du ridicule sur la fête de l’inauguration. D’abord, c’est le cosmopolite Rotschild parlant politique au banquet, comme si le coffre-fort n’était pas la négation de tout principe et de tout sentiment généreux, comme si la banque n’avait pas gagné des primes à Waterloo et perdu des différences à la révolution de juillet. Au point de vue artistique, la même observation est à faire. M. Berlioz est venu obtenir un fiasco complet et M. J. Janin... Oh ! M. J. Janin a voulu nous prouver combien il lui est facile de faire de mauvais vers, lui, qui déjà nous avait habitués à des choses latines détestables, ne pouvait manquer de nous prouver sa capacité à l’endroit de la poésie française. Comme modèle de style, d’élégance, de grâce et d’énergie, nous offrons à nos lecteurs la cantate suivante en promettant nos bénédictions à celui qui nous en apportera l’analyse logique. Voici ces vers abracadabrants :

C’est le grand jour, le jour de fête,
Jour du triomphe et des lauriers.
Pour vous, ouvriers,
La couronne est prête ;
Pour vous, soldats de la paix,
C’est votre victoire,
C’est à vous la gloire
De tant de bienfaits.

Les cloches sonnent dès l’aurore
Et le canon répond sur les remparts,
Sous l’oriflamme tricolore,
Le peuple accourt de toutes parts.

Que de montagnes effacées,
Que de rivières traversées,
Travail humain, fécondante sueur,
Quels prodiges et quel labeur.

Les vieillards devant ce spectacle,
En souriant descendront au tombeau.
Car à leurs enfants ce miracle
Fait l’avenir plus grand, plus beau.

Des merveilles de l’industrie,
Nous, les témoins, il faut chanter
La paix, le roi, l’ouvrier, la patrie,
Et le commerce et ses bienfaits.

Que dans des campagnes si belles,
Par l’amitié, les peuples, plus heureux,
Elèvent leurs voix, leurs voix solennelles
Jusqu’à Dieu caché dans les cieux.11

(source : Archives de la Bibliothèque Municipale de Lille)

Notes

1. Alphonse Bianchi transforma en 1846 son journal satirique Le Barbier de Lille en journal politique qu’il intitula Le Messager du Nord, le premier journal socialisant à Lille.

2. Il s’agit de M. de Nemours et de M. de Montpensier, fils de Louis-Philippe.

3. ???

4. Personnage de : Le philtre, opéra en deux actes Par Daniel-François-Esprit Auber et Eugène Scribe, 1839.

5. Jean-Étienne-Auguste Massol, dit Eugène Massol (1802-1887) est un ténor puis baryton français.

6. H. Évrard de Dreux-Brézé (1762-1829), grand maître des cérémonies sous Louis XVI, est célèbre par l’incident qui termina la fameuse séance royale du 23 juin 1789 : chargé par le roi, qui voulait empêcher la réunion des trois ordres, de notifier à l’Assemblée nationale l’ordre d’évacuer la salle des séances, il fut accueilli par une violente apostrophe de Mirabeau et se retira sans avoir pu se faire obéir.

7. La loi sur la presse de 1819 permit à l’imprimeur Vincent Leleux de fonder la même année son journal du soir L’Écho du Nord, premier grand journal commercial à Lille, qui subsista jusqu’en 1944.

8. ???

9. Nihil novi sub sole… (note de D.C.)

10. Comme quoi, l’humour anti-belge n’est pas d’aujourd’hui. En fait, il s’agit très banalement de moqueries réciproques entre voisins proches (note de D.C.).

11. Je reproduis scrupuleusement les italiques de l’article du journal (note de D.C.).

* Nous remercions vivement Dominique Catteau de nous avoir envoyé ces trois articles et de nous avoir permis de les reproduire sur ce site. Sur Berlioz et Lille, et son séjour dans cette ville en 1846, voir la page qui lui est consacrée.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 16 mars 2016.

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