FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 14 avril 1889 [p. 1-2]


REVUE MUSICALE. 

Concerts du Châtelet : 48e audition de la Damnation de Faust. — Berlioz intime (1) (nouvelle édition), par M. Edmond Hippeau.

    C’était la 48e audition dimanche dernier, ce sera la 50e demain, une audition supplémentaire ayant été donnée jeudi, et toujours devant un public enthousiasmé, bien entendu.

    Une symphonie dramatique que l’on joue cinquante fois dans l’espace d’une douzaine d’années, je crois que cela ne s’était jamais vu à Paris du moins, où les succès retentissans, les succès qui se prolongent indéfiniment sont réservés à certains opéras, à certaines opérettes surtout. Songez donc que dans une symphonie dramatique il n’y a pas le plus petit mot pour rire (dans celle-ci cependant il y a la chanson du Rat et les couplets de la Puce) et qu’on chercherait en vain au bout de sa lorgnette le corsage ou la jupe d’une danseuse ; les personnages s’y montrent en habit de ville et le prestige de la mise en scène n’y est point. Aussi l’idée vint-elle un jour à quelqu’un de transporter la Damnation de Faust au théâtre, de la mettre en action avec tous les accessoires obligés ! Sans doute, on y eut ajouté un ballet. Pareille chose dut se faire pour le Désert, de Félicien David. On en parla du moins, et très sérieusement. Mais la crainte de manquer de chameaux pour la caravane (une crainte bien chimérique vraiment) fit rentrer le projet dans les cartons de l’inventeur, et il n’en est plus sorti depuis. C’est dommage. Au point de vue de la recette, de l’attrait sur le public ou du moins sur un certain public, je crois que la spéculation eût été bonne. Excellente à coup sûr avec la Damnation de Faust où les monstres hurlant, les squelettes dansant, les noirs chevaux frémissant, tout l’attirail fantasmagorique de la « Course à l’abîme, » sans compter un diable habillé de rouge, n’eussent pas manqué de surexciter vivement la curiosité des spectateurs. On nous eût montré aussi « les fils du Danube » aux armures étincelantes se préparant au combat dans les plaines de Hongrie, l’apothéose de Marguerite et, dans le pandemonium, toutes les horreurs et toutes les lueurs de l’enfer. Et alors, au lieu de cinquante auditions, c’était cinq cent représentations ; presque autant que la Mascotte !

    La première exécution de la Damnation de Faust eut lieu au mois de novembre 1846 à l’Opéra-Comique. « Il tombait de la neige, raconte Berlioz dans ses Mémoires ; il faisait un temps affreux ; je n’avais pas de cantatrice à la mode pour chanter Marguerite ; quant à Roger, qui chantait Faust, et à Hermann-Léon, chargé du rôle de Méphistophélès, on les entendait tous les jours dans ce même théâtre, et ils n’étaient pas fashionables non plus. Il en résulte que je donnai Faust deux fois avec une demi-salle. Le beau public de Paris, celui qui va au concert, celui qui est censé s’occuper de musique, resta tranquillement chez lui, aussi peu soucieux de ma nouvelle partition que si j’eusse été le plus obscur élève du Conservatoire, et il n’y eut pas plus de monde à l’Opéra-Comique à ces deux exécutions que si l’on y eût représenté le plus mesquin des opéras de son répertoire. »

    Très chagrin de cet insuccès, Berlioz partit pour la Russie où il donna une série de concerts qui lui rapportèrent beaucoup de gloire et beaucoup d’argent. Alors, dans l’exaltation du triomphe et n’ayant plus au cœur la moindre amertume, il se tournait vers le Sud-Ouest, et, regardant du côté de la France, il murmurait ces mots : « Ah ! chers Parisiens ! »

    Eh ! bien, les « chers Parisiens » comprennent aujourd’hui ; ils comprennent et ils admirent, et à chaque nouvelle exécution du chef-d’œuvre de Berlioz, la salle ne désemplit pas. Mais cette salle, malheureusement, n’est pas une salle de concert. Nous n’en avons pas. Nous sommes très fiers de nos grandes Sociétés symphoniques, mais nous leur disons : logez-vous où vous pourrez et comme vous pourrez. Il n’y a que la Société du Conservatoire qui soit chez elle, un peu à l’étroit, il est vrai ; mais enfin elle est chez elle, dans un local d’où on ne la délogera que pour l’installer plus spacieusement et plus commodément quand les travaux d’agrandissement du Conservatoire seront achevés. Je ne puis pas vous dire quand, par l’excellente raison qu’ils ne sont pas encore commencés. Par son organisation même tout autant que par son glorieux passé, la Société du Conservatoire est assurée de vivre. Association libre ne dépendant en aucune façon du gouvernement, elle est pourtant une Association nationale et peut faire avec ses seules ressources, ce que les autres Sociétés ne font qu’en s’imposant des sacrifices un peu lourds. Elle a son personnel choral avec des droits à peu près égaux à ceux dont jouissent les membres de son orchestre, et les solistes les plus fameux tiennent à honneur de figurer sur ses programmes à titre gracieux, la médaille commémorative qu’ils emportent étant d’une très minime valeur.

    Quand M. Colonne et M. Lamoureux veulent adjoindre à leur orchestre des chanteurs et des masses chorales ils savent ce que ça leur coûte. Aussi ne se donnent-ils ce luxe que rarement. Avec la Damnation de Faust, le directeur des concerts du Châtelet est sûr que les frais seront couverts, et même au delà ; mais avec d’autres œuvres de Berlioz ou de Richard Wagner les chances de succès, au point de vue de la recette s’entend, sont beaucoup moins certaines. Voilà pourquoi on ne nous les donne que par fragmens. Ni la Messe de requiem ni la symphonie de Roméo et Juliette ni l’Enfance du Christ n’ont reparu depuis bien longtemps sur les programmes du Châtelet, et quant aux morceaux détachés des œuvres de Wagner on choisit de préférence ceux qui, à la rigueur, peuvent se passer de l’adjonction des voix. J’avoue, pour ma part, que l’effet de ces pages grandioses en est fort amoindri, et ce doit être l’avis de tous ceux qui ont entendu au théâtre la marche du Tannhaüser et la marche religieuse de Lohengrin, l’incantation et la Chevauchée des Valkyries. M. Lamoureux n’a pas reculé, il est vrai, devant plusieurs auditions, acte par acte, de Tristan et Iseult, mais je doute que cette tentative hardie soit renouvelée de sitôt. Les subventions accordées par le gouvernement à nos deux grandes Sociétés symphoniques sont insuffisantes. L’une de ces Sociétés est soutenue par la situation personnelle de son chef, l’autre par l’abnégation de ses membres. L’entreprise du pauvre Pasdeloup, le créateur du genre, ne put lutter longtemps contre de puissans rivaux : elle sombra, et Pasdeloup en mourut de chagrin. Il serait à désirer que les encouragemens de l’Etat fussent répartis plus équitablement : la musique dramatique absorbe tout ; la musique symphonique n’a rien ou presque rien.

    J’entendais parler dernièrement d’un projet qui n’est pas du tout aussi absurde qu’il paraît au premier abord : celui de mettre aux enchères les loges de l’Opéra. On pourrait les agrémenter de cabinets particuliers, et alors on se les disputerait à coups de billets de banque et avec une telle frénésie que la subvention deviendrait tout à fait inutile. L’Opéra se subventionnerait lui-même et les libéralités du budget se partageraient entre un théâtre lyrique et une institution de concerts qui aurait dans son domaine les symphonies et les oratorios, avec un orchestre et un personnel choral et des chanteurs qui lui appartiendraient. Bien dotée et bien rentée, des capitalistes viendraient à elle et lui bâtiraient une salle, aménagée comme il convient, et telle qu’il en existe dans la plupart des grandes capitales de l’Europe, et dans des villes secondaires pareillement. Ne demandons pas une salle aux vastes proportions comme celle d’Albert-Hall, à Londres ; un hémicycle de moindre dimension nous suffirait.

    N’est-ce pas triste à dire ? Une grande ville comme Paris n’a pas de salle de concert (ne me parlez pas, je vous en prie, de celle du Trocadéro) ; notre Théâtre-Lyrique attend sa résurrection, notre Opéra-Comique sa réédification, notre Grand Opéra sa réhabilitation. Ah ! pauvres musiciens !

    Je reviens à la Damnation de Faust, l’exécution de dimanche dernier a été d’une perfection remarquable. Je me permettrai cependant de regretter que M. Lauwers ait chanté dans un mouvement si précipité la sérénade de Méphisto et qu’il en ait accentué certaines notes, placées sur le temps faible, avec tant d’exagération. Cela est tout à fait contraire à l’intention du compositeur et je m’étonne d’avoir un pareil reproche à adresser à M. Lauwers qui est un chanteur de goût et un excellent musicien. Il faut nous hâter d’ajouter que le public n’y a rien vu à reprendre, et qu’après avoir longuement applaudi le chanteur il a bissé la sérénade. Il a bissé aussi la marche hongroise, la fugue sur le thème de la chanson de Brander, la valse des Sylphes et l’Invocation à la nature que M. Vergnet a d’ailleurs supérieurement déclamée. La voix de cet artiste, auquel je puis appliquer comme à M. Lauwers l’épithète d’excellent musicien, avait, dans ces derniers temps quelque peu perdu de son charme et les notes hautes sortaient péniblement. C’était purement accidentel, à ce qu’il paraît, et l’organe du jeune ténor a retrouvé aujourd’hui toute sa force, toute sa fraîcheur, toute son homogénéité. M. Ferran, un élève du Conservatoire, à ce que je crois, a dit avec beaucoup de franchise et une diction très nette les trois couplets de la chanson de Brander. Quant à Mlle Gabrielle Krauss, elle a été tout simplement admirable dans le rôle de Marguerite, qu’elle chantait pour la première fois. Il n’est guère possible d’y mettre plus d’émotion, plus de poésie, plus de touchante simplicité. C’est un ravissement que de l’entendre chanter cette adorable cantilène : « D’amour l’ardente flamme », qui s’achève dans un soupir. Ah ! la grande artiste, et quel vide elle laisse sur cette scène inhospitalière d’où une autre grande artiste, venue après elle, a été bannie aussi !

    Il m’a semble que le public du Châtelet, très impressionné sans doute par les beautés de la Damnation de Faust, s’occupait moins de ses petites affaires et que les réflexions entre gens qui ont toujours quelque chose à se dire s’échangeaient plus discrètement que d’habitude. C’est un progrès. Et chez M. Colonne comme chez M. Lamoureux, les retardataires restent à la porte en attendant un entr’acte ou la fin d’un morceau. Mais nous demandons davantage : il faut absolument que les spectateurs des hautes galeries renoncent à crier bis comme des énergumènes jusqu’à ce que le chef d’orchestre se soit rendu à leur désir si brutalement exprimé. Et le meilleur et le plus sûr moyen à prendre est d’inscrire au bas des programmes que « aucun morceau ne sera bissé ». Cela fait, j’imagine que chacun se soumettra avec déférence à cette décision. M. Lamoureux a déjà pris une mesure analogue ; il n’y a pas de raison pour que M. Colonne ne soit, lui aussi, très docilement obéi.

    M. Edmond Hippeau nous offre une nouvelle édition de son livre Berlioz intime avec quelques amputations rendues nécessaires par la dimension du format nouveau qui est un in-18. L’ancien n’avait pas moins de 500 pages et était un in-8°. Berlioz intime est consacré à l’homme ; Berlioz et son temps ne concerne que l’artiste. La publication du premier volume remonte à cinq ans ; depuis, quelques fragmens de la seconde partie ont paru dans différens journaux de musique. « Il m’a fallu attendre, dit M. Edmond Hippeau, dans sa préface, pour réunir cette seconde partie à la première dans un format moins volumineux, que celle-ci fut entièrement épuisée. Aujourd’hui, tout ce travail, préparé depuis douze ans déjà, laborieuse période d’incubation, est complet et représente tout entière l’œuvre que j’avais entreprise alors et que d’autres occupations ont retardée quelquefois, mais jamais arrêtée. J’estime que, en livrant au public sous cette forme dernière et définitive l’étude qui m’a paru digne du grand maître français que j’ai voulu glorifier comme le plus puissant génie musical que la France ait produit et qui mérite, selon moi, d’être opposé aux plus illustres maîtres des autres pays, j’ai accompli mon devoir, et que j’ai offert un enseignement utile : C’est tout ce que je cherchais. Peu importe le sort qui attend ce livre. J’avais à l’écrire ! je l’ai fait. »

    Le premier livre est une étude psychologique et non pas une biographie. M. Hippeau, après avoir mis beaucoup d’insistance à le dire, y revient encore aujourd’hui. Quant au second, c’est « un essai critique et rien de plus ». Et si, à propos du volume de M. Hippeau, je ne rappelle pas celui de M. Jullien dont je rendais compte ici même, dans un de mes derniers feuilletons, c’est que les deux ouvrages par la manière dont ils sont conçus et exécutés ne se ressemblent nullement.

    Vous avez pu voir que M. Hippeau appelle Berlioz : « le plus puissant génie musical que la France ait produit. » Cette flatteuse appréciation n’aurait-elle pas pu militer davantage en faveur du caractère du compositeur que l’auteur de Berlioz intime analyse dans un chapitre spécial avec une plume tant soit peu acérée. Je n’ai jamais connu le Berlioz diplomate, le Berlioz très entendu en affaires dont nous parle M. Hippeau, et le reproche qu’il lui adresse en s’appuyant sur l’opinion de M. Mathieu de Monter, d’avoir oublié dans son testament deux de ses meilleurs amis Stephen Hiller [sic pour Heller] et Auguste Morel, ce reproche là n’est pas sérieux. Quant à ses colères, à ses haines et à son humeur sarcastique, ce sont autant de péchés qu’on peut bien pardonner à un pauvre musicien contesté, bafoué, soumis aux plus dures épreuves et qui fut obligé, pour ne pas mourir de faim, de solliciter une place de choriste au théâtre des Nouveautés. Il l’obtint.

    […]

(1) 1 volume, E. Dentu, éditeur, Paris.

E. REYER      

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 15 octobre 2011.

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