FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 22 avril 1888 [p. 1]


REVUE MUSICALE. 

Concerts du Châtelet : la Damnation de Faust.

    Le Châtelet donnait dimanche dernier la 47e et donnera demain la 48e représentation de la Damnation de Faust. M. Colonne n’attendra pas la saison prochaine pour aller jusqu’à la cinquantième. Cinquante représentations en moins de dix ans, sans compter celles que Pasdeloup et M. Lamoureux nous ont données, c’est énorme, c’est prodigieux, c’est à ne pas le croire. Et les prévisions de Berlioz n’allaient peut-être pas aussi loin, lorsqu’il murmurait en agonisant : « Enfin, on va jouer ma musique ! » Mais c’est le concert, le concert seul, qui a fait que la prophétie s’est réalisée. Le concert nous a fait entendre toutes les œuvres du maître, sans exception : son Requiem, d’importans fragmens des Troyens à Carthage et la Prise de Troie tout entière ; de Béatrice et Bénédict, le délicieux, le poétique duo à propos duquel il s’est glissé dans mon dernier feuilleton une légère coquille, mais si légère que ce n’est vraiment pas la peine d’en parler. Mais j’en veux parler tout de même et me donner l’occasion de regretter encore une fois la laïcisation des concerts de la semaine sainte : « Jésus vient d’être mis en croix sur le Calvaire : n’est-ce pas le moment de faire roucouler — et non pas rencontrer, comme on l’a imprimé — Ursule et Héro au clair de lune, de nous conter l’amoureuse aventure de Didon et d’Enée et de nous régaler des bruyantes excentricités du piano à pédales… ? »

    Le piano à clavier de pédales vous irez peut-être l’entendre aujourd’hui même salle Pleyel, tonner et hurler sous les mains et sous les pieds d’un pianiste qui a les poignets et les jarrets autrement nerveux, autrement solides que ceux de la gracieuse, de la charmante Mme Palicot. Mais l’aventure de Didon et Enée dont nous voudrions plus qu’une simple page et même que d’importans fragmens, voilà dix-huit ans que nous la demandons au théâtre, et le théâtre s’obstine à nous la refuser. Nous avions espéré que M. Carvalho, qui, du vivant de Berlioz, avait monté les Troyens à Carthage, nous rendrait au moins Benvenuto Cellini ; les études de cet ouvrage étaient très avancées, et voilà que tout-à-coup le bruit se répand que des difficultés d’exécution arrêtaient l’orchestre, le vaillant orchestre de l’Opéra-Comique ! Etait-ce possible, était-ce vraisemblable ? Le théâtre brûle : Benvenuto est emporté avec le reste. Mais quoi de plus facile que de faire repeindre des décors et de retrouver chez l’éditeur de nouveaux exemplaires de la partition et de la musique que le feu a détruites. M. Paravey, le directeur actuel de l’Opéra-Comique, n’est pas sans avoir entendu parler, je suppose, du projet de son prédécesseur relativement à Benvenuto Cellini. Est-ce que M. Paravey, qui fut un chanteur de talent et qui s’est révélé directeur intelligent par les reprises de Dimanche et Lundi et de Madame Turlupin, et surtout en troquant Roméo et Juliette contre une Charlotte Corday qui, sans doute, nous montrera Marat dans sa baignoire, est-ce que M. Paravey, qui aime la musique de M. Lalo, ce qui est d’un homme de goût, n’aimerait pas celle d’Hector Berlioz ? Cette perle, cette fantaisie shakespearienne qui s’appelle Béatrice et Bénédict vaut bien, je vous l’assure, telle ou telle œuvre agréable et divertissante jouée cent, deux cents fois et même davantage ; cette partition dont deux morceaux seulement feraient la fortune, pourquoi n’est-elle pas au théâtre ? Berlioz est un symphoniste : il faut le laisser au concert qui, d’ailleurs, ne le lâchera pas de si tôt. Eh quoi ! le musicien qui a prêté de si héroïques accens à Enée, qui a fait pleurer Didon et rugir Cassandre, n’est donc pas quelque peu aussi un compositeur dramatique ?

    Enfin, cette sublime Damnation conserve l’éternelle jeunesse des chefs-d’œuvre et c’est bien en elle que revit tout entier le grand artiste, le grand musicien-poète que nous avons connu triste et humilié, mais qui, grâce à Dieu, a eu son apothéose. Voilà plus de quarante ans qu’elle a été écrite, et toujours les mêmes inspirations géniales vous ravissent, c’est toujours et à chaque page la même invention mélodique, la même originalité. Les procédés les plus ingénieux, les formules et les harmonies les plus neuves, les effets d’instrumentation les plus saisissans y sont accumulés, et vous avez beau les avoir longuement et minutieusement étudiés, vous y découvrez toujours de nouveaux secrets, vous en ressentez toujours de nouvelles surprises. Je ne sais rien de comparable au chant de la fête de Pâques, rien de plus grandiose que l’Invocation à la Nature :

Nature immense, impénétrable et fière !

Ce chant de la fête de Pâques n’est jamais bissé, fort heureusement ; mais on redemande à grands cris l’Invocation. Le bis, en général, est absurde. Il force l’auditeur à revenir brusquement au point de départ de ses impressions, et quand le morceau présente certains contrastes, c’est souvent fort difficile. L’allegro vous avait enflammé, transporté ; il faut vous calmer et rentrer en vous-même pour écouter à nouveau l’andante. Six morceaux qui avaient été bissés le dimanche précédent, ont été bissés dimanche dernier et seront bissés demain.

    Aussi avait-il bien raison ce spectateur de l’avant-dernier concert, en disant au public qui insistait bruyamment pour faire répéter l’Invocation à la Nature : « C’est assurément fort beau, mais on ne recommence pas un morceau de cette importance ! » Et on a dû tout de même le recommencer.

    Mais qu’ai-je appris ? la fugue qu’improvisent les étudians sur le thème de la chanson de Brander n’est pas correctement écrite ! Un de mes confrères l’affirme et je ne m’en étais pas aperçu. De plus savans que moi, bien plus experts en la matière, eux-mêmes ne s’en doutaient pas. Mais quelle idée d’aller chercher la pureté de forme de Hændel ou de Bach dans une parodie, dans une simple plaisanterie musicale ! Ah ! le vieux mot de Chérubini répondant à quelqu’un qui lui disait : Berlioz n’aime pas la fugue : « C’est la fugue qui ne l’aime pas » n’est pas près d’être oublié, même par ceux qui pourraient s’assurer non pas par eux-mêmes, mais en consultant des musiciens sincères et compétens, de tout ce qu’il y a de science et d’habileté technique dans certaines fugues chorales et instrumentales du Requiem, de l’Enfance du Christ, de Roméo et Juliette et de la Damnation de Faust (celle de l’introduction et celle qui forme le début de la seconde partie « Faust dans son cabinet de travail »). Ah ! Berlioz n’aimait pas la fugue ! mais il l’a faite mélodique, il l’a poétisée !

    D’ailleurs, ne croyez pas que nous en avons fini avec les sottes critiques et les mordantes ironies qui avaient cours il y a un quart de siècle : « Berlioz vise au grandiose, mais avec des moyens impropres à l’atteindre. Il a beau entasser les ingéniosités orchestrales, les effets de timbres, les sonorités croissantes ou décroissantes, il lui manque le sens des proportions, le DON CÉLESTE DE LA MÉLODIE, et il retombe foudroyé comme Icare sans avoir atteint le but de ses aspirations….. » Quel est donc le compositeur, prenez-le où vous voudrez, en France, en Italie ou en Allemagne, qui a reçu du ciel le don de la mélodie plus que celui qui a écrit l’Enfance du Christ et la Damnation de Faust, Roméo et Juliette et les Troyens ?

Nuit d’ivresse et d’extase infinie !!!

Rendons grâces à Jupiter qui a retenu sa foudre pour lui permettre d’achever ce duo. Ailleurs je lis que Berlioz n’a rien compris au poème de Gœthe, qu’il y a introduit les élémens les plus étranges, les plus disparates, qu’il l’a profané : on écrivait autrefois qu’il a mutilé un monument. Mais vous n’avez donc pas lu l’avant-propos de la Damnation de Faust ; vous n’avez donc pas lu les Mémoires ? « Le titre seul de cet ouvrage (la Damnation de Faust) indique qu’il n’est pas basé sur l’idée principale du Faust de Gœthe, puisque, dans l’illustre poème, Faust est sauvé. L’auteur de la Damnation a seulement emprunté à Gœthe un certain nombre de scènes qui pouvaient entrer dans le plan qu’il s’était tracé, scènes dont la séduction sur son esprit etait irrésistible. Pourquoi l’auteur a-t-il fait aller son personnage en Hongrie ? Parce qu’il avait envie de faire entendre un morceau de musique instrumentale dont le thème est hongrois. Il l’avoue sincèrement. Il l’eût mené partout ailleurs, s’il eût trouvé la moindre raison musicale de le faire. Gœthe lui-même, dans le second Faust, n’a-t-il pas conduit son héros à Sparte, dans le palais de Ménélas ?

    » La légende du docteur Faust peut être traitée de toutes manières ; elle est du domaine public ; elle avait été dramatisée avant Gœthe  elle circulait depuis longtemps sous diverses formes dans le monde littéraire du nord de l’Europe quand il s’en empara ; le Faust de Marlow jouissait même en Angleterre d’une sorte de célébrité, d’une gloire réelle que Gœthe a fait pâlir et disparaître. »

    Da Ponte a-t-il donc tant respecté Molière et Beaumarchais dans ses poèmes de Don Juan et des Noces de Figaro ? L’Alceste de Glück est-elle autre chose qu’une « paraphrase informe », comme dit Berlioz, de la tragédie d’Euripide, et que reste-t-il des beaux vers de Racine dans le livret que du Roullet a tiré d’Iphigénie en Aulide ? A-t-on assez saccagé et mutilé, sous prétexte de poèmes d’opéra, les drames de Shakespeare, et, à part l’identité des personnages principaux, peut-on dire que le Faust mis en musique par Spohr, ouvrage très estimé cependant en Allemagne, soit la traduction fidèle de celui de Gœthe ?

    Ce n’est pas seulement une opinion personnelle que j’exprime en disant que, malgré les libertés grandes, les licences si vous voulez, que sa fantaisie s’est permises à l’égard du poème allemand, c’est encore lui, Berlioz, qui est le véritable traducteur de Gœthe, comme il a été dans Roméo et Juliette le véritable traducteur de Shakespeare.

    Les deux dernières auditions de la Damnation de Faust au Châtelet ont dû satisfaire les plus exigeans. Berlioz ne s’imaginait certes pas que l’exécution de l’une des plus difficiles parmi ses œuvres pût être amenée, lui n’étant pas là, à ce degré de perfection. C’est un grand honneur pour M. Colonne et un grand mérite pour les interprètes qu’il su choisir : M. Vergnet, M. Lauwers, M. Beyle et Mlle Krauss.

    […]

E. REYER      

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 15 octobre 2011.

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