FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 22 MARS 1879 [p. 1-2]


REVUE MUSICALE.

Le Festival-Berlioz à l’Hippodrome.

    Depuis dix ans que Berlioz est mort c’est la seconde fois qu’un Festival est donné à Paris pour honorer la mémoire de l’illustre compositeur. Le premier eut lieu à l’Opéra le 22 mars 1870. Le second a coïncidé plus exactement encore avec la date de sa mort, survenue dans la nuit du 8 au 9 mars 1869. A celui-là l’Opéra n’a concouru que par l’appoint de ses chœurs et de quelques instrumentistes de son orchestre.

    J’avais demandé à M. Halanzier Mlle Kraus, après avoir obtenu, cela va sans dire, le consentement empressé de la grande artiste. M. Halanzier m’a offert Mlle Bloch. Pour chanter l’air du troisième acte d’Armide : « Venez, venez, haine implacable », il fallait Mlle Krauss et non Mlle Bloch, dont j’apprécie d’ailleurs comme il convient le talent sympathique et la belle voix. Ce n’est pas par esprit de contradiction que M. Halanzier a voulu substituer à une cantatrice dont le concours nous eut été précieux une autre cantatrice dont, en cette circonstance, nous n’avions nul besoin. Je lui aurais demandé Mlle Bloch que bien certainement il ne m’eût pas offert Mlle Krauss.

    Berlioz n’a pu faire représenter sur notre première scène lyrique qu’un seul opéra, Benvenuto Cellini, dont les archives de l’Opéra ont dû raconter à M. Halanzier la chute complète. On joua Benvenuto Cellini trois fois au mois de septembre de l’année 1838 et on le reprit sans plus de succès quelques mois plus tard. Il est permis de présumer que la reprise de cet ouvrage serait plus productive de toutes façons si elle avait lieu aujourd’hui. On peut présumer aussi que les Troyens, exécutés à l’Opéra par d’excellens interprètes et entourés de toute la pompe, de tout le prestige d’une mise en scène habilement réglée, y feraient un certain effet et d’assez bonnes recettes. Mais nous n’en sommes pas là encore. Il faut attendre pour cela des jours meilleurs. Et nous les attendons.

    Certes, j’ai très vivement regretté que le nom de Mlle Krauss ne brillât pas sur notre programme ; mais je l’eusse regretté bien davantage si le Festival-Berlioz eût été donné dans toute autre salle que celle de l’Hippodrome, dont la sonorité est beaucoup plus favorable aux morceaux d’ensemble exécutés par de grandes masses qu’aux soli. Ailleurs qu’à l’Hippodrome le programme du concert eût été composé tout différemment : quelques fragmens de l’œuvre du maître, souvent applaudis et remarquables surtout par leur charme poétique, y eussent trouvé leur place : par exemple, le quintette des Troyens et le duo qui fait suite au septuor, le duo de la première partie de l’Enfance du Christ, l’adagio de Roméo et Juliette, la Captive, différentes scènes de la Damnation de Faust, la Marche des pèlerins d’Harold en Italie et d’autres encore. Presque tous les morceaux que je viens de citer étaient sur le programme du Festival de l’Opéra auquel prirent part Mlle Nilsson, Mme Carvalho, Mme Gueymard, Mme Charton-Demeur, MM. Faure, Colin, David, Bosquin et Henri Vieuxtemps qui joua le solo d’alto de la Marche d’Harold.

    Au Festival de l’Hippodrome, l’air d’Armide ne pouvant être chanté par Mlle Krauss, nous l’avons remplacé par une scène du même opéra qui, exécutée à l’un des Festivals précédens, y avait produit un très grand effet et avait été religieusement écoutée. Nous voulions que le grand nom de Gluck ne manquât pas à une fête commémorative donnée en l’honneur d’un musicien qui avait toujours ressenti et admirablement exprimé en toute occasion une admiration sans bornes pour l’auteur d’Armide et des deux Iphigénies. C’est aussi en souvenir des pages enthousiastes écrites par Berlioz sur Fernand Cortez et la Vestale que nous avions choisi l’ouverture de ce magnifique opéra dont la reprise est toujours indéfiniment ajournée, celle qui date de la direction Roqueplan, avec Mlle Cruvelli et Roger dans les rôles de Julia et de Lucinius [sic pour Licinius], n’ayant pas donné, à ce qu’il paraît, des résultats assez satisfaisans. Quant à moi, je ne figurais au milieu de ces glorieux représentans du grand art lyrique et de la symphonie : Gluck, Spontini et Berlioz, que comme leur obscur disciple, comme le fervent admirateur de leur génie et des chefs-d’œuvre qu’ils nous ont laissés. A tout tableau il faut une ombre, et j’étais, si l’on veut, l’ombre de ce magnifique tableau.

    L’exécution du Festival n’a rien laissé à désirer, même au dire des plus difficiles qui ont bien voulu tenir compte du petit nombre de répétitions — trois seulement — qu’il nous avait été possible d’obtenir.

    Les chœurs et les artistes de l’orchestre au nombre de quatre cent cinquante exécutans (on a pu voir que ce n’était point là un chiffre fictif) avaient été recrutés par M. Albert Vizentini parmi ce que nos théâtres lyriques et nos Sociétés symphoniques pouvaient lui offrir de meilleur. Cette nombreuse phalange n’en était pas moins composée d’élémens un peu hétérogènes, et il eût été très difficile de la discipliner si chacun n’eût apporté à l’accomplissement de la tâche commune un zèle, une bonne volonté, un dévouement au-dessus de tout éloge.

    Le succès de la soirée a été pour Berlioz et pour Gluck. On a fait bisser le septuor des Troyens, le double chœur des soldats et des étudians de la Damnation de Faust, et si l’on n’eût craint de fatiguer les exécutans, peut-être aussi de prolonger le concert jusqu’à une heure trop avancée, on eût bissé également la scène d’Armide qui se composait des deux chœurs : Voici la charmante retraite et Jamais dans ces beaux lieux, coupés par un délicieux air de ballet. M. Auguste Morel, qui fut l’un des plus intimes amis de Berlioz, nous a rappelé un détail consigné dans les Mémoires du maître, mais auquel nous n’avions pas songé en inscrivant sur notre programme ce fragment d’Armide, ainsi que l’ouverture de la Vestale : c’est que ces deux œuvres admirables avaient été choisies par Berlioz lui-même lorsqu’il organisa et dirigea, à la suite de l’Exposition de 1844, le grand Festival du Palais de l’Industrie où il avait réuni 1,022 exécutans. Ce Festival que Berlioz appelle « son Exposition musicale » produisit une recette de 32,000 fr. sur laquelle MM. les percepteurs du droit des hospices prélevèrent un huitième, soit 4,000 fr., et fit entrer dans la poche du musicien-organisateur, habitué d’ailleurs à des mécomptes du même genre, HUIT CENTS FRANCS de bénéfice. L’apothéose de la Symphonie funèbre et triomphale qui a clos le concert de l’Hippodrome, figurait aussi à la même place sur l’affiche du Festival des Champs-Elysées. On ne lira pas sans intérêt les quelques lignes suivantes, empruntées au récit que Berlioz, dans ses Mémoires, fait de cette solennité.

    « ..... Nous commençons ; l’introduction de la Vestale déroule ses larges périodes, et, à partir de ce moment, la majesté, la puissance et l’ensemble de cette énorme masse d’instrumens et de voix  deviennent de plus en plus remarquables. Mes 1,022 artistes marchaient unis comme eussent fait les concertans d’un excellent quatuor. J’avais deux seconds chefs d’orchestre : Tilmant, chef d’orchestre de l’Opéra-Comique, dirigeant les instrumens à vent, et mon ami Auguste Morel, aujourd’hui directeur du Conservatoire de Marseille, conduisant les instrumens à percussion. De plus, cinq maîtres de chant, placés l’un au centre et les autres aux quatre coins de la masse chorale, étaient chargés de transmettre mes mouvemens aux chanteurs qui, me tournant le dos, ne pouvaient les voir. Il y avait ainsi sept batteurs de mesure, qui ne me quittaient jamais de l’œil ; et nos huit bras, quoique placés à de grandes distances les uns des autres, se levaient et s’abaissaient simultanément avec la plus incroyable précision. De là ce miraculeux ensemble qui étonna si fort le public.

    » Les plus grands effets furent produits par l’ouverture du Freyschütz, dont l’andante fut chanté par vingt-quatre cors ; par la prière de Moïse, qu’on fit répéter, et dans laquelle les harpistes, au nombre de vingt-cinq » (je doute qu’on les trouvât à Paris actuellement), « au lieu d’exécuter des arpéges en notes simples, jouèrent des arpéges formés d’accords à quatre parties, ce qui, quadruplant le nombre de cordes mises en vibrations, semblait porter à cent le nombre des harpes ; par l’Hymne à la France,  qu’on redemanda également, mais que je m’abstins de répéter ; et enfin par le chœur de la Bénédiction des poignards des Huguenots, qui foudroya l’auditoire. J’avais redoublé vingt fois les soli de ce morceau sublime ; il y avait en conséquence quatre-vingts voix de basse employées pour les quatre parties des trois moines et de Saint-Bris. L’impression qu’il produisit sur les exécutans et sur les auditeurs les plus rapprochés de l’orchestre dépassa toutes les proportions [connues]. Quant à moi, je fus pris, en conduisant, d’un tremblement nerveux tel, que mes dents s’entre-choquaient comme dans les plus violens accès de fièvre. Malgré la non-sonorité du local, je ne crois pas qu’on ait souvent entendu d’effet musical comparable à celui-là, et j’ai regretté alors que Meyerbeer n’ait pas pu en être témoin. Ce terrible morceau, qu’on dirait écrit avec du fluide électrique par une gigantesque pile de Volta, semblait accompagné par les éclats de la foudre et chanté par les tempêtes.

    » J’étais dans un tel état après cette scène qu’il fallut suspendre assez longtemps le concert. On m’apporta du punch et des habits. Puis sur l’estrade même, réunissant une douzaine de harpes revêtues de leur fourreau de toile, on en forma une sorte de petite chambre dans laquelle, en me baissant un peu, je pus me déshabiller et changer même de chemise en face du public, sans être vu..... »

    Il n’était, pas besoin, pour conduire les 450 exécutans de l’Hippodrome, de tant de chefs et de sous-chefs. Berlioz vante la précision avec laquelle s’accomplissaient les mouvemens de ses acolytes : c’est un fait exceptionnel. J’ai toujours vu que la transmission de la mesure, surtout dans les rythmes rapides, confiée à plusieurs bras, provoquait un peu d’hésitation et nuisait bien souvent à l’ensemble de l’exécution. Aussi me suis-je contenté du seul concours de M. Bertringer, l’excellent maître de chapelle fort habile à diriger des masses chorales. Quant à M. Vizentini qui a si largement contribué à l’organisation et au succès du Festival, il a poussé la complaisance jusqu’à exécuter une partie très essentielle de sistre antique dans l’Hymne et Marche de la Prise de Troie. C’est la première fois que ce morceau d’une si fière allure, d’une instrumentation si colorée, était exécuté à Paris où, je n’ai pas besoin de le dire, on ne songe pas plus à représenter la Prise de Troie que les Troyens à Carthage et Benvenuto Cellini. Le mouvement imprimé à l’œuvre de Berlioz par la direction de nos Sociétés symphoniques n’a pas été imité par les directeurs de nos théâtres lyriques, lesquels ont mieux à faire assurément.

    Il est fort regrettable que l’Apothéose de la Symphonie funèbre et triomphale ait dû être placée à la fin du concert — c’était pourtant là sa véritable place — et exécutée à l’heure où chacun est préoccupé d’éviter la foule et de rejoindre sans trop de retard la voiture qui attend ou le tramway qui passe. Le défilé eût même commencé beaucoup plus tôt si un temps magnifique n’eût calmé les incertitudes et les craintes de ceux qui, au moment de rentrer chez eux, se souviennent que l’Hippodrome n’est pas tout à fait au centre de Paris.

    Cette page grandiose, superbe, n’en a pas moins provoqué d’enthousiastes applaudissemens. Écrite d’abord pour orchestre militaire et destinée à être exécutée en plein air, elle a été plus tard réinstrumentée par Berlioz, et il est inutile de dire qu’elle acquiert une ampleur, une puissance nouvelle par l’adjonction des instrumens à cordes et des voix. C’est dans ce morceau seulement que la musique de la garde de Paris s’est fait entendre. Je me serais bien gardé, sous aucun prétexte, d’utiliser dans n’importe quelle œuvre du maître ce puissant auxiliaire. La seule chose que j’aie cru pouvoir me permettre, et dont Berlioz lui-même, ainsi qu’on a pu le voir plus haut, m’avait donné l’exemple, c’est de faire chanter par quatre basses le solo du Frère Laurence dans le finale de Roméo et Juliette (le Serment).

    Mme Brunet-Lafleur, Mlle Sylvia Rebel et M. Monliérat, artistes habitués ou pouvant prétendre à ce qu’on leur fasse la part plus large, avaient bien voulu se contenter de faire modestement leur partie dans le magnifique septuor des Troyens.

    Combien est-il entré de monde à l’Hippodrome le soir du Festival-Berlioz, et quel a été le chiffre de la recette, je n’en sais rien, et heureusement je n’avais pas à m’en préoccuper. Mais quand j’ai vu cette salle archi-comble, j’ai pensé avec plaisir que M. Zidler, la directeur de l’Hippodrome, et M. Berthier, l’intelligent financier qui a été, avec M. Vizentini, le promoteur des grandes fêtes musicales données dans ce vaste local, devaient être pleinement satisfaits. Ah ! ne croyez pas que je fasse allusion à un bénéfice quelconque ! Les frais sont énormes, et MM. les percepteurs du droit des hospices, comme du vivant de Berlioz, continuent à percevoir leur droit.

    […]

E. REYER.     

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 15 octobre 2011.

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