2017

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Francfort : des Troyens en devenir Les Troyens at Oper Frankfurt
Damnation de Faust at Theater Bremen

 

Francfort : des Troyens en devenir

Par Pierre-René Serna

Opéra de Francfort, 19 février 2017 (première).

Comme désormais de règle, il importe de voyager chaque saison en Allemagne si l’on veut voir des opéras de Berlioz. La France figure à cet égard le mauvais élève, avec aucun opéra dignement représenté cette saison 2016-2017, si l’on oublie le Béatrice tripatouillé (une fois encore !) du Capitole de Toulouse en octobre ; et pendant que le cycle Berlioz annoncé en grandes pompes par l’Opéra de Paris se limite à un Béatrice et Bénédict donné en seule version de concert et pour une seule soirée.

L’Opéra de Francfort accueille donc une nouvelle production des Troyens. Production qui succède à celle, remarquable à tous égards, de Ruth Berghaus dans ce théâtre, sous la direction de Michael Gielen, étrennée en 1983 puis reprise dans les années qui suivirent. C’est cette fois à John Nelson que revient la direction musicale. On sait que le chef d’orchestre a dirigé plusieurs fois l’ouvrage, depuis ses premiers pas en 1973 au Met de New York, et par la suite, comme au grand Théâtre de Genève par deux fois (1974 et 2007), ou à l’Opéra d’Amsterdam (2010). Mais il ne l’avait jamais enregistré, lui qui nous a laissé un certain nombre de Berlioz mémorables au disque. Ce sera désormais bientôt chose faite, pour Warner, avec l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, assorti de deux concerts à la mi-avril et parution prévue de la gravure en 2019 (cent-cinquantenaire de la disparition de Berlioz).

À Francfort, les participants diffèrent toutefois de ceux prévus pour l’enregistrement ; avec les forces musicales propres de l’Opéra, troupe de chanteurs comprise, et une distribution vocale internationale inédite dans cette œuvre. Au chapitre de la restitution, elle se veut fidèle à la partition Bärenreiter, sans donc revenir à l’état initial (la « Scène de Sinon » ou le final primitif, par exemple), comme il en sera de l’enregistrement promis, selon ce que nous avons pu en savoir. À quand, enfin, des Troyens dans leur version originale ?... La découverte récente de la partition manuscrite piano-chant datée de 1859, acquise par la Bibliothèque nationale de France, devrait pourtant y inciter. Avis aux éventuels postulants !... Relevons cependant deux petites coupures à Francfort, que l’on serait tenté de qualifier sans dommage : la deuxième Entrée au troisième acte et le deuxième ballet du quatrième acte (coupure en outre ici justifiable au plan musicologique). Par ailleurs, on ne sait pourquoi l’intervention du chœur dans la « Chasse royale » a disparu (raisons scénographiques ?)… Mais la reprise du chœur « Gloire à Didon », si souvent omise, est maintenue.

Si la direction de John Nelson se révèle scrupuleuse et attentive, avec une battue souvent vive en rapport avec les indications métronomiques, les deux premiers actes peinent toutefois à trouver leur exacte mesure. La faute à l’orchestre et au chœur, ce dernier surtout, soumis à des imprécisions sans le souffle et l’unité que l’on attendrait. Il est vrai que l’acoustique étouffée de ce théâtre bâti dans les années 50 ne les favorise guère. Gageons qu’après cette première encore en rodage, ces quelques tâtonnements se rectifieront au fil de prochaines représentations devant s’étaler sur plus d’un mois. Mais peu à peu tout se met mieux en place au cours des trois actes suivants, pour parvenir au prodige d’un cinquième acte porté par un souffle incandescent où la direction méticuleuse de Nelson trouve enfin ses fruits.

Le chant soliste y contribue largement, à commencer par la Didon de Claudia Mahnke, dans une transmission vocale d’un tragique effréné, mais aussi d’un lyrisme phrasé éperdument maintenu. Dans les deux premiers actes, Tajan Ariane Baumgartner ne lui cède en rien, Cassandre d’une ardeur passionnée qui ne faiblit pas un instant et grande triomphatrice de ces épisodes dans la ville de Troie. Deux magnifiques interprètes, dont on n’aurait pas espéré autant pour deux chanteuses peu connues. À leurs côtés, Bryan Register plante un Énée vaillant et subtil quand il faut, d’une belle endurance. Petites mentions pour le Narbal parfaitement soutenu d’Alfred Reiter, le Iopas élégiaque de Martin Mitterrutzner et l’Ombre d’Hector (ainsi que Mercure) à la charge d’un franc et ferme Thomas Faulkner. Bon appoint de l’Ascagne d’Elizabeth Reiter. Une distribution vocale de haute volée, inattendue à la simple lecture des noms, internationaux et sans vedettariat, qui la constitue. Bravo pour ces choix ! Les autres chanteurs s’acquittent honorablement, avec des fortunes diverses ; comme pour l’Anna un peu acide de Judita Nagyová ou le Chorèbe sans trop de finesse de Gordon Bintner. Mais tous, avec une diction française parfaitement projetée, pour ces chanteurs issus (sauf Register et Bintner) d’une troupe d’Opéra allemand sans aucun francophone. Témoignage du rigoureux travail préparatoire mis en œuvre par l’Opéra de Francfort.

Pour la mise en scène, Eva-Maria Höckmayr verserait dans une lecture simple, avec un côté illustratif parfois naïf. Parmi ces naïvetés, figure un gros cheval de bois, plutôt joli mais par trop omniprésent au cours du premier acte (et même fugacement aux cours du deuxième). Quand Berlioz précisait qu’il ne devait pas apparaître sur scène, pour son arrivée évoquée à la fin du premier acte… Autre naïveté, la présence, tout aussi constante, de danseurs grimés façon commedia dell’arte en arrière-plan de l’action. Joli également, parfois en situation (comme pour animer les ensembles vocaux de la fin du quatrième acte), mais un peu lassant… D’autant que leurs interventions viennent souvent à contre-sens : dans les deux pantomimes devenues ballets, et des ballets cantonnés à la pantomime… Des plateaux tournants distribuent les changements d’atmosphères et de situations, scènes de foule ou cadre intime, assez efficacement mais sans toujours favoriser le chœur mis aussi ici à l’épreuve. On note quelques incongruités dans les passages en coulisse dudit chœur, comme pour la Pantomime d’Andromaque. Des costumes actuels ou décalés, pantalons courts pour la troupe troyenne, smokings tout de noir pour la soldatesque grecque, falbalas crypto-baroques pour l’assemblée carthaginoise, accompagnent des mouvements d’ensemble et individuels bien réglés, sous des propices lumières de pénombre ou d’éclat. Pour une proposition scénique assez efficace et qui ne prend pas l’œuvre à contre-pied (comme McVicar à Covent Garden), mais sans l’immanence que savait conférer une Ruth Berghaus, naguère dans ce même théâtre.

Pierre-René Serna

Prochaines représentations : 26 février, 3, 9, 12, 18 et 26 mars 2017.

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