Le premier concert de Berlioz à Bruxelles 
Septembre 1842

Le premier concert donné par Berlioz à l’étranger eut lieu à la Salle de la Grande-Harmonie à Bruxelles le 26 septembre 1842. Le programme comprenait en grande partie des œuvres de Berlioz lui-même (la Symphonie funèbre et triomphale, la mélodie le Jeune Pâtre breton, et des extraits de Roméo et Juliette et Harold en Italie), mais aussi quelques morceaux plus brefs de Snel, Ernst et Bellini.

Le 27 septembre un journal de Bruxelles, le Commerce belge, publia un compte-rendu de ce concert, qui fut reproduit dans le Journal des Débats du 1er octobre.

Cette page présente le compte-rendu tel qu’il parut dans le Journal des Débats, d’après un exemplaire dans notre collection. Nous avons conservé la syntaxe et l’orthographe du texte original.

On lit dans le Commerce belge, de Bruxelles, du 27 septembre :

« Un grand concert vient d’être donné ici par M. Hector Berlioz dans la salle de la Société royale de la Grande-Harmonie ; et comme si le hasard avait voulu favoriser, cette année, la célébration des journées de septembre, elles auront coïncidé avec un des plus beaux concerts de l’année, par celui du moins qui ouvre la saison d’hiver de la manière la plus brillante et la plus remarquable.

» Hector Berlioz est arrivé ici avec une réputation faite d’avance, mais qui, précisément, par cela seul, qu’elle lui imposait de grands devoirs à remplir, était plus difficile à justifier ! Les moyens qui devaient être mis à sa disposition étaient immenses ! Il ne lui fallait pas moins qu’un orchestre de 200 musiciens ! La Société royale de la Grande-Harmonie pouvait seule peut-être lui offrir les conditions et les proportions larges et colossales indispensables à son succès. Il a trouvé, du reste, en M. Snel l’homme d’exécution qu’il lui fallait pour que tout concourût à l’ensemble grandiose de son concert. On conçoit, en effet, que long-temps à l’avance il a fallu travailler à l’organisation d’une soirée de ce genre ; des répétitions nombreuses étaient nécessaires même avant l’arrivée de Berlioz à Bruxelles. M. Snel a préparé les voies ; c’est lui qui a convoqué et su réunir cette masse de musiciens que Berlioz est ensuite parvenu à discipliner et à diriger avec cette habiteté et cet ensemble qui font de ce peuple d’exécutans comme un seul artiste, docile à la voix, au geste du chef d’orchestre !

» Berlioz, en vérité, ne semble à l’aise que lorsqu’il dirige et commande à ces masses ! Aussi est-il magnifique au pupitre, déchaînant ces tempêtes d’harmonie ou les apaisant d’un geste ou d’un regard ! Il faut à son organisation forte et nerveuse cette direction colossale, comme à son esprit mâle et satirique, les luttes de la presse et les polémiques quotidiennes du feuilleton. Avec cette volonté ferme et inébranlable, et cette direction unique et toujours tendue à son but, le succès est infaillible ! Il doit récompenser dignement Berlioz de tant de combats pénibles et d’attaques acharnèes, sous lesquels tout autre artiste se fut découragé et eût succombé depuis long-temps !

» Berlioz n’avait pas, comme un exécutant, le moyen de faire lui-même sa réputation : il lui fallait le concours des autres pour arriver à la célébrité qui le récompense si dignement aujourd’hui ; et ce concours, il devait lui être d’autant plus difficile de l’obtenir, que dans ses rêves d’artiste et de compositeur, il n’a jamais créé que des œuvres hardies et colossales, qui sortent des proportions vulgaires et demandent un peuple tout entier d’exécutans. Berlioz est à la musique ce que le peintre anglais Martin est à la peinture : il n’aime pas les voies tracées et battues ; il se joue des obstacles et des inimitiés. Il a raison, du reste. Lorsqu’on a sa force et son talent tout resplendissant de jeunesse, d’imagination et d’énergie, on n’a qu’à se présenter à la foule pour commander l’admiration et écraser un peuple de rivaux.

» Le concert de Berlioz long-temps à l’avance piquait la curiosité et appelait l’attention ; il a donc attiré une foule compacte, et d’ailleurs des plus distinguées, dans la salle magnifique de la Société Royale de la Grande-Harmonie.

» Ici comme à Paris, du reste, quelques malveillances ont voulu entraver le concert de Berlioz. Toutes ces menées envieuses et maladroites n’ont pu réussir a rien enlever à l’ensemble magnifique de cette solennité.

» Le talent de Berlioz comme chef d’orchestre est aussi excentrique et aussi original que sa verve de compositeur et son imagination de poète, d’artiste. Dans les divers morceaux qui ont été exécutés, et qui lui appartiennent presque tous, rien n’est neuf et imprévu comme le prologue de Roméo et Juliette, la Marche des Pèlerins chantant la prière du soir, la romance du Jeune Pâtre Breton, et enfin la grande symphonie funèbre et triomphale pour deux orchestres et chœurs, composée pour la translation des restes des victimes de Juillet, et l’inauguration de la colonne de la Bastille. Dans ce dernier morceau, la marche et l’oraison funèbre ont un caractère de majesté tout-à-fait remarquable. Mais c’est l’apothéose surtout qui a produit un effet d’enthousiasme magique ; les applaudissemens ont éclaté alors avec une force capable seule de lutter contre les 200 musiciens qui ont parfaitement exécuté ce morceau capital.

» Ernst, dans son élégie pour le violon, a eu évidemment les honneurs de la soirée : il n’a pas produit moins d’effet dans la fantaisie pour violon sur la marche et la romance d’Othello. Sa netteté, la pureté de son exécution et surtout la rare expression de son jeu, ont ravi toute l’assemblée qui a récompensé l’artiste par trois salves d’applaudissemens prolongés.

» Mme Wideman (de l’Académie royale de musique) a un contralto magnifique : elle a fort bien chanté le grand air de Roméo et Juliette de Berlioz ; il est dommage qu’elle ne prononce et n’accentue pas mieux. Mlle Recio (du même théâtre) a dit avec une expression mélancolique tout à fait touchante la romance du Jeune Pâtre Breton. Ces deux dames ont été fort applaudies dans le duo de la Norma de Bellini, pour soprano et contralto.

» Assurément, cette belle soirée jette un éclat magnifique sur l’inauguration de la saison d’hiver dans laquelle nous allons entrer ; elle laissera du moins un long et durable souvenir à la foule d’étrangers en ce moment à Bruxelles, qui, presque tous, ont voulu y assister. Enfin, son ensemble grandiose et son exécution brillante prouvent que la Grande-Harmonie reste toujours la première des sociétés de la capitale ! »

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 1er juin 2013.

© Monir Tayeb et Michel Austin. Tous droits de reproduction réservés.

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