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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 20 JUILLET 1858 [p. 1].


REVUE MUSICALE.

Clôture du Théâtre-Lyrique. — Représentations de sa troupe à Montmartre et à Saint-Germain. — Déboires des comédiens ambulans. — Mme Lagrange. — Mme Charton-Demeure [sic]. — Fêtes de Bade. — Précautions prises par M. Bénazet contre les cauchemars. — Vivier à Lisbonne. — Le concours de composition musicale à l’Institut. — Le Nègre de madame, opérette en un acte, de M. Th. Ritter. — Engagement de Mme Carvalho à l’Opéra. — Le Pré Catelan. — La bataille de Pavie. — Les fêtes équestres.

    Revue musicale ! c’est bientôt écrit, c’est plus tôt dit encore ! Mais comment justifier ce titre placé en tête d’un feuilleton, quand depuis un mois on n’a rien eu à subir, quand l’Opéra n’a pas mis en scène la moindre partition en cinq actes, quand l’Opéra-Comique est devenu un lieu de refuge contre la chaleur, quand le Théâtre-Lyrique lui-même est fermé ? Car il l’est, ce bel établissement ; on ne peut plus y aller entendre Maître Griffart ni Almanzor ; les amateurs du boulevard du Temple et de la rue Charlot ne savent à quel saint se vouer, la consternation des habitans du Marais ne peut se dépeindre. Et cependant la troupe chantante du Théâtre-Lyrique est plus vaillante que jamais ; et ne pouvant plus chanter à Paris, la voilà qui chante tantôt à Montmartre, tantôt à Saint-Germain ;

Sans chanter peut-on vivre un jour ?

et la foule se presse à ces représentations extra muros. Malheureusement tout n’est pas roses dans l’état de comédien ambulant ; les plus grands artistes y trouvent quelquefois bien des déboires, de véritables mortifications. Ici ils sont servis par des claqueurs sans talent, sans enthousiasme, incapables de bien marquer une entrée ou une sortie ; là il n’y a pas de claqueurs du tout ; à Saint-Germain, l’autre jour, le croirait on ? ni le maire ni le premier adjoint n’ont daigné descendre jusqu’au Pecq pour recevoir la troupe du Théâtre-Lyrique, la garnison n’a pas prise les armes, le soir on n’a pas illuminé ; enfin, autre exemple frappant des misères qui accompagnent les artistes dramatiques dès qu’ils s’avisent de quitter Paris, Mme Lagrange, la célèbre cantatrice à la voix agile comme la flûte de Dorus, vient de s’en aller au Brésil où elle devra chanter pendant trois ans entiers pour la somme d’un misérable million ! un million !! un seul !!!

    Vous me direz : Pourquoi y va-t-elle ? pourquoi ne pas rester à Paris ? — Que voulez-vous ? un moment de dépit : elle désespérait d’entrer au Théâtre-Lyrique !…. La même raison fit prendre le même parti, il y a deux ou trois ans, à Mme Charton-Demeur, dont le talent est si distingué, si riche, si original. Elle se résigna à accepter les offres du directeur de Rio-Janeiro, elle obtint au Brésil de brillans succès, de fabuleux diamans, mais voilà à peu près tout. Le proverbe n’a pas tort : « pierre qui roule n’amasse pas mousse », et Mme Charton-Demeur vient d’acheter à Ville-d’Avray, près de Paris, un pauvre petit château dont je ne donnerais certainement pas quatre cent mille francs. Heureusement, après ses récens triomphes au Théâtre-Italien de Vienne, l’empereur d’Autriche l’a nommée cantatrice de sa chambre, et M. Bénazet vient de l’engager pour le festival qui aura lieu à Bade le 27 août. De telles distinctions sont faites pour consoler de bien des peines.

    La saison de Bade sera splendide cette année ; il y aura bien des fêtes de jour et de nuit, des bals, des concerts, des courses de chevaux arabes. La plupart des hommes célèbres et des beautés illustres de l’Europe s’y sont donné rendez-vous ; on a déjà annoncé la présence réelle d’une foule de princes et de princesses de toutes les nations. Bade va devenir Paris, plus Berlin, Londres, Vienne et Saint-Pétersbourg. Mais ce qu’on n’a pas encore annoncé et ce qui pourtant doit faire cette année de Bade un séjour à nul autre comparable, je vais vous le dire.

    Tout n’est pas fait quand, pour charmer le public élégant, on est parvenu à le mettre en contact avec les hommes qui ont le plus d’esprit, avec les femmes les plus ravissantes, avec les plus grands artistes, à lui donner des bals délicieux, de magnifiques concerts ; il faut encore garantir cette fleur de la fashion de l’approche des individus désagréables à voir et à entendre, dont la présence seule suffit à troubler une fête, à ternir un bal, à rendre un concert discordant ; il faut écarter les femmes laides, les hommes vulgaires, les sottes et les sots, les imbéciles, en un mot les cauchemars. C’est ce dont nul impresario avant M. Bénazet ne s’était encore avisé. Or il paraît certain que Mme ***, si sotte et si laide, Mlle ****, dont les allures sont si excentriquement ridicules, M. *****, si mortellement ennuyeux, M. *****, son digne émule, et beaucoup d’autres non moins dangereux, ne paraîtront pas à Bade cet été. Après des négociations longues et difficiles, et au moyen de sacrifices considérables, M. Bénazet s’est assuré pour trois mois de leur absence.

    Si ce bel exemple est suivi, et il le sera, n’en doutons pas, je connais bien des gens qui vont gagner bien de l’argent.

    Vivier, le chanteur spirituel, l’homme d’esprit qui chante, le virtuose qui charme et étonne, désireux d’acquérir, lui aussi, son petit palais, est allé dernièrement en Portugal, ce Brésil d’Europe, en attendant qu’il puisse visiter le Brésil, ce Portugal d’Amérique. Il n’y est resté que trois jours, il n’a joué que quelques notes, il n’a gagné en conséquence que mille louis. Mais de quelle façon originale il vous les a gagnés, et comme son succès a retenti ! Vivier, en outre, a été invité à se faire entendre à la cour ; il a fait de la musique avec le roi, dont la voix est, dit-on, des plus belles et le sentiment musical des plus fins et des plus distingués. On conçoit les regrets du charmant humoriste en quittant cette contrée où fleurit l’oranger, et dont les habitans savent si vite et si bien apprécier les vrais artistes. On parle déjà beaucoup dans les salons de Paris d’une romance délicieuse dont Vivier, sous l’empire de ce sentiment bien naturel, aurait composé les paroles et la musique, et qui ne peut manquer d’obtenir bientôt une popularité immense. La mélodie en est simple et touchante ; en voici les premiers vers :

    Fleuve du Tage,
Je fuis tes bords heureux,
    A ton rivage
J’adresse mes adieux.

    Vivier est en ce moment à Plombières, d’où il partira pour Montevideo.

    Mon Dieu ! qu’on est malheureux d’être triste ! On ne peut alors écrire que des bouffonneries, et l’on s’expose ainsi à blesser ses meilleurs amis. Mais Vivier doit être philosophe, il est si gai !

    L’Académie des Beaux-Arts vient de décerner le premier grand prix de composition à M. David, élève de M. Halévy. Sur vingt-cinq voix, le lauréat en a obtenu vingt. C’est un succès très honorable et, à mon sens, très mérité. L’Académie a trouvé le concours musical de cette année bien supérieur dans son ensemble à celui de l’année dernière. Il y avait six candidats et par conséquent six cantates à entendre en 1857 ; nous n’en avons compté que quatre en 1858.

    Pendant que ces nouvelles œuvres se chantaient au palais des Beaux-Arts et à l’Institut, un très jeune compositeur, qui ne veut pas s’exposer à être envoyé à Rome, Théodore Ritter, faisait représenter un petit opéra en un acte de sa façon, sur un petit théâtre construit ad hoc dans la salle Beethoven. Le Nègre de madame, tel est le titre de cette opérette pour trois personnages, écrite par un neveu de notre grand ténor Duprez ; car dans la maison et dans la famille de Duprez on tient tout ce qui concerne l’état lyrique : on compose de la musique, on fait des vers, on professe le chant, on chante même. Le Nègre de madame a obtenu un véritable succès, les couplets du Nègre, ceux de la prima donna et le duo d’amour sont des morceaux charmans, bien dessinés et bien écrits d’ailleurs pour les voix, qu’on a chaleureusement applaudis. Les rôles étaient chantés avec soin et talent par Mlle Claire Grangé, une très jeune personne dont la voix juste et fraîche ne chevrote pas ; par Legrand, un délicieux ténor, non chevrotant aussi, qui pourtant appartient à la troupe du Théâtre-Lyrique, où il se fût fait remarquer sans doute s’il n’eût été dans l’ombre jusqu’à présent. Legrand est d’ailleurs un musicien excellent, ce qui ne gâte rien chez un chanteur, quoi qu’on en dise. M. Fauvre jouait d’une façon originale le rôle du Nègre. L’orchestre était remplacé par un piano vif et animé, tenu (c’est le terme consacré) par l’auteur. Ritter vient en outre de publier une fort belle sonate pour deux pianos qu’avait fait valoir déjà dans plusieurs soirées, l’hiver dernier, l’exécution brillante et ferme de l’auteur et de Mme Tardieu, une pianiste de l’école du bon style et du bon sens.

    Il paraît certain que Mme Miolan-Carvalho sera prochainement engagée à l’Opéra. Elle débuterait, dit-on, par le rôle de la reine de Babylone dans l’opéra de Sémiramis. On parle de renforcer l’orchestre à cette occasion.

    Tout le monde se demandait depuis quelques jours pourquoi on ne voit plus dans les rues de Paris que de vieux chevaux éreintés : c’est que M. Ber, l’habile directeur du Pré Catelan, a mis la main sur les beaux chevaux ; ils sont tous engagés, ces nobles acteurs, pour les fameuses représentations équestres qui attirent la foule au bois de Boulogne. Tournois, cortége, passes d’armes, Charles-Quint, François Ier, Bayard, on y voit tout, même la bataille de Pavie, mais cette fois c’est le roi de France qui la gagne.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er novembre 2009.

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