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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 3 MAI 1856 [p. 1-2].


THÉATRE-LYRIQUE.

Le Chapeau du roi, opéra-comique en un acte, paroles de M. Edouard Fournier, musique de M. Caspers ; première représentation.

    C’est une petite pièce toute simple, qui n’affiche aucune intention de réformer les mœurs, ni de les corrompre, hâtons-nous de le dire. La musique qu’on y entend n’est pas plus coupable ; elle chante gaîment, avec grâce, avec art, et sans la moindre arrière-pensée philosophique. Elle ressemble donc fort peu à ce fameux air de Li-po qui inspira au philosophe Koang fou-tzée, vulgairement dit Confucius, un tel enthousiasme, qu’il en demeura sept jours sans boire ni manger (l’histoire ne dit pas s’il mangeait et buvait pendant la nuit). Frappé de la sublimité de cette mélodie, Koang fou-tzée l’adopta pour chanter sa doctrine, et civilisa ainsi tout l’Empire-Céleste au moyen d’une guitare ornée d’ivoire. — Je le crois bien. Avec une guitare toute simple, il n’en fût peut-être pas venu à bout ; mais avec une guitare ornée d’ivoire !… L’art a bien dégénéré en Chine depuis cette époque. Nous savons à quoi nous en tenir sur la puissance et le charme des mélodistes chinois de nos jours, comme aussi sur l’habileté de leurs facteurs de guitares. Nous avons pu admirer ces virtuoses et ces instrumens à Londres, lors de la première Exposition universelle. O grand Koang fou-tzée, que ta guitare fut différente sans doute des guitares exposées à notre admiration ! Celles-là n’auraient pas, je le jure, civilisé seulement une demi-douzaine de Parisiens ; et quant à l’air que chantaient les virtuoses chinois, loin d’adoucir les mœurs, il produisait l’effet contraire ; je me sentais devenir féroce en l’écoutant, et j’avais peine à maîtriser mon envie de tomber à grands coups de canne sur les chiens qui l’aboyaient. C’est égal, nous aurons encore longtemps des savans qui écriront de gros livres sur la musique (la musique !…) des Chinois.

    Revenons à notre chapeau. Il s’agit d’un chapeau de Louis XI, que ce bon roi a donné en paiement à son serrurier, maître Landry, pour la confection d’une cage de fer ou de quelque autre engin de même sorte destiné à la civilisation des gens qui déplaisaient à Sa Majesté. Voici comment. Maître Landry a une fille, cette fille est aimée d’un jeune ménestrel. Or il préférerait pour gendre un valet de chiens à un professeur de la gaie-science. Pourtant, comme il n’a rien à donner à Berthe et que le ménestrel la prend sans dot, Landry consent à leur mariage. Ils vont être unis quand le serrurier, subitement mandé à la cour, s’imagine que le roi va le payer splendidement. Se croyant déjà riche, il se ravise et ne veut plus marier sa fille au pauvre ménestrel. Mais quelle déception ! au lieu d’or, le roi n’a donné à Landry qu’un de ses vieux chapeaux de feutre. Un jeune page qui protége les amours de nos amoureux joue vingt écus contre le chapeau royal de Landry, le gagne, et y trouve caché un brevet de grand-maître de la vénerie. Landry alors de réclamer son chapeau, l’autre de le refuser. Ils se battent, la garde accourt, on empoigne le page, et le voilà en prison. Mais le roi a vu la nuit, dans sa chambre, un revenant, un vrai revenant de l’autre monde ; la peur l’a pris, il redemande à grands cris son chapeau, où sont attachées plusieurs petites Notre Dame en plomb qui ont le pouvoir d’éloigner les revenans. Le page rend à Louis XI son précieux couvre-chef, à la condition pour le roi de marier Jeanne au ménestrel. Il rend aussi à Landry le brevet de maitre veneur ; tout le monde est content, et Landry, qui est un ivrogne, chante :

Vive le vin ! etc.

    On voit que l’auteur de cet opéra a longuement médité le fameux chapitre d’Aristote intitulé : Chapitre des chapeaux. Si vous trouvez quelque chose de moral ou d’immoral là-dedans, il faut que vous soyez profond comme un puits artésien.

    Ce sont encore les Chinois qui ont inventé les puits artésiens ! Seulement ils mettent deux cents ans pour en confectionner un. Grand peuple ! civilisé avant tous les autres peuples par une guitare ornée d’ivoire !

    La musique du Chapeau du roi est tout bonnement de la musique européenne moderne. Elle n’a empêché jusqu’ici aucun des habitués du Théâtre-Lyrique de boire ni de manger ; ses airs ne pourraient donc, sans une injuste prévention, être comparés à l’air de Li-po. Mais pour nous autres barbares elle a son prix, elle en a même d’autant plus qu’il est tout à fait inutile de la jouer sur des violons ornés d’ivoire.

    M. Caspers ne doit pas être compté parmi les musiciens officiels ; il n’a pas, ou je me trompe fort, remporté le prix de fugue au Conservatoire ; il n’a pas été couronné en séances publiques à l’Institut, le premier samedi d’octobre, à trois heures de l’après-midi ; on ne lui a jamais dit, en l’envoyant à Rome : « Allons, jeune homme, macte animo ! » Il n’a jamais joué au disque dans le jardin de la villa Medici ; il n’a jamais fumé au café Grecco, jamais dîné chez Lepri, jamais bu du vin d’Orvieto à Ponte-Mole, jamais reçu de confetti à la figure le soir du mardi-gras, jamais été assassiné sur l’escalier de la place d’Espagne. Il a donc été entièrement privé des divers modes d’instruction musicale que prodigue la ville éternelle aux lauréats français qu’on lui confie. Eh bien ! chose étonnante, il semble néanmoins posséder parfaitement son art. Il écrit purement, clairement, carrément. Son orchestre est bien construit, ses dessins mélodiques sont de bon goût et bien disposés pour la voix ; il prosodie convenablement, il chante français. Son ouverture est ingénieusement ordonnée et écrite avec feu. L’air de Landry :

La bouteille et la forge,
Oui, voilà le bonheur,

est gai et franc.

    Les jolis couplets du ménestrel se terminent par une piquante vocalise et une charmante ritournelle de flûte. L’air du page contient une rentrée des plus heureuses. Je citerai encore un bon duo et le chœur : « Vite en prison », dont la coda produit de l’effet. Meillet est excellent dans le rôle du serrurier Landry ; il y met de la rondeur, de l’entrain, et il le chante avec autant de talent que de soin. Sa voix a gagné dans le haut ; c’est un baryton qui semble devenir ténor. Mlle Pannetra joue d’une façon élégante et gracieuse le rôle du page. Achard et Mlle Garnier paraissaient un peu enroués.

    L’orchestre n’a mérité que des éloges. Les symphonies orientales qu’il a exécutées dans les entr’actes méritent au contraire la plus vive réprobation. Ces charivaris qu’il a l’habitude de faire en préludant suffiraient à rendre le séjour de la salle impossible pendant certains momens de la soirée. Les violons râclent dans un ton, les altos grattent dans un autre, les flûtes roucoulent en gammes chromatiques, les bassons en arpéges, les cors sonnent des fanfares, chacun piaille ou bredouille à part soi ; c’est un vrai concert turc ou algérien. M. le directeur devrait bien mettre un terme à cette verve de préludes qui tourmente horriblement les auditeurs civilisés. Cela rappelle d’ailleurs les sociétés anti-harmoniques d’amateurs, avec lesquels l’orchestre du Théâtre-Lyrique a le droit de ne point être comparé.

Un Miserere. (Première audition.)

    On écrit de Naples : « On a exécuté à l’église Saint-Pierre, le 27 mars, un Miserere de Mercadante, en présence de S. Em. le cardinal-archevêque et de sa suite, auxquels s’étaient joints les professeurs du Conservatoire. L’exécution a été très belle, et S. Em. a daigné en témoigner à plusieurs reprises sa satisfaction. La composition renferme des beautés de l’ordre le plus élevé. L’assistance a voulu entendre deux fois le Redde mihi et le Benigne fac Domine. » L’assistance a donc crié bis, demandé da capo, comme font nos claqueurs aux premières représentations théâtrales ?… Le fait est curieux. Plaignez-vous maintenant de nos concerts du mois de Marie, des débuts de nos jeunes cantatrices dans les églises !… Eh ! malheureux critiques catholiques, votre antipatriotisme vous aveugle ; vous ne voyez pas que nous sommes de petits saints !

THÉATRE DE l’OPÉRA-COMIQUE.

Valentine d’Aubigny, opéra en trois actes, de MM. Michel Carré et Jules Barbier, musique de M. Halévy. Première représentation.

    Celui-ci a été chanté à l’Opéra-Comique, le 27 avril, devant une assemblée nombreuse où l’on remarquait les professeurs du Conservatoire. L’exécution a été fort belle, et le public a daigné en témoigner à plusieurs reprises sa satisfaction. Cette composition renferme des beautés de l’ordre le plus élevé. L’assistance a voulu entendre deux fois l’air de Mocker. Mais n’anticipons pas, et avant de commencer le récit des malheurs de Valentine, disons vite que de nouveaux renseignemens nous sont parvenus sur l’exécution du Miserere de Mercadante, qui n’a eu lieu qu’en séance particulière, et non point dans une cérémonie religieuse. Ce ne sont pas les fidèles qui ont demandé bis, il n’y a donc eu aucun scandale à déplorer, et je suis désolé d’avoir établi entre les usages de certaines de nos églises et ceux des églises de Naples une comparaison injurieuse pour les Napolitains.

    Valentine d’Aubigny est une orpheline que des malheurs de famille obligent à faire un voyage à Paris. Arrivée dans une auberge de Fontainebleau, le hasard la met en présence d’un jeune fou, gascon et demi, qui la rend victime d’une abominable gasconnade, on pourrait même dire d’une scélératesse digne de la hart. Ce Gascon Bois-Robert ne l’a qu’entrevue. Il vient de faire la connaissance d’un gentilhomme campagnard, Gilbert de Montléon. Ils se sont battus à l’épée, ils ont déjeuné ensemble, et, en sa qualité de Gascon, Bois-Robert n’a pas manqué de raconter ses aventures à son nouvel ami. Il s’est enfui de Paris pour échapper aux persécutions de la comédienne Silva, qui veut à toute force se faire épouser par lui. Montléon, au contraire, va chercher à Paris une jeune personne nommée Valentine d’Aubigny, dont il fut le compagnon d’enfance et qu’il espère épouser. Voici venir Sylvia, accompagnée du financier baron du Corisandre, l’un de ses adorateurs. En retrouvant Bois-Robert, elle se hâte de faire énergiquement valoir ses droits à sa main. Elle lui lit en face une lettre par laquelle ce Don Juan s’est engagé à l’épouser avant une époque déterminée ou à lui payer vingt-cinq mille livres. Sylvia a parié avec ses camarades de la Comédie qu’elle leur présenterait son légitime époux au jour dit, et les a même invités à un joyeux souper de noces ; elle n’est pas d’humeur à perdre à la fois le pari et le mari. De son côté, l’entêté Gascon ne veut ni payer ni épouser. Mais une idée saugrenue lui traverse la cervelle, et il se hâte de l’accueillir : « Vous ne tenez pas absolument, dit-il à Sylvia, à ce que je sois le mari en question ? — Mais… pas trop. — Eh bien ! si je vous trouvais votre homme, et, qui plus est, votre gentilhomme, un bel et brave garçon amoureux de vous sans vous connaître… Vous me rendriez ma lettre et bien des grâces en outre pour un si chevaleresque office. J’ai votre affaire. Vous allez prendre l’air candide, modeste, honnête, s’il se peut, d’une jeune fille de bonne maison ; vous vous appellerez Valentine d’Aubigny ; le baron de Corisandre sera votre oncle d’Aubigny ; je vous présenterai l’un et l’autre à mon gentilhomme, Gilbert de Montléon, qui a connu Valentine dans son enfance, il vous demandera en mariage à votre respectable tuteur, et le tour sera fait. » Après quelque hésitation de Sylvia et une multitude d’objections du baron de Corisandre, on consent à jouer cette comédie. Le pauvre Montléon est ainsi pris au piége ; il trouve Sylvia (la fausse Valentine) charmante, bien que l’expression de son regard ait quelque chose d’étrange qui l’étonne et le fait presque souffrir. Valentine tombant à l’improviste au milieu de cette petite entrevue, et voyant ces aventuriers se présenter effrontément sous son nom et sous celui de son oncle, ne trouve pas une parole pour les démentir. La tendresse que Montléon témoigne à Sylvia la décourage même au point qu’elle renonce à toute espèce d’explication. « A quoi bon, dit-elle, lui faire connaître son erreur ? il l’aime ! » Bien plus, elle accepte l’offre qui lui est faite d’entrer chez Mlle d’Aubigny (Sylvia) comme demoiselle de compagnie. A partir de cette scène il nous serait difficile de suivre l’action dans tous ses détails. Il suffira de dire, je pense, que l’invraisemblance y est poussée jusqu’aux dernières limites. Sylvia, peu accoutumée à l’expression de sentimens aussi nobles que ceux dont l’abusé Montléon se croit pénétré pour elle, finit par l’aimer tout à fait. Valentine est témoin des préparatifs de leur mariage et ne dit toujours rien. Le gros Corisandre s’impatiente du rôle qu’on lui fait jouer dans cette farce infiniment trop prolongée, et n’en continue pas moins à le remplir. Le soir du souper de noces est arrivé ; Montléon voit Sylvia, qu’il prend toujours pour Valentine, bacchanter au milieu de ce demi-monde ; ces manières, cette compagnie, ces conversations le révoltent, et la vraie Valentine s’obstine dans son silence. C’est seulement quand celle-ci reconnaît que Montléon n’a plus guère d’estime pour Sylvia, et quand Sylvia à qui une velléité d’honneur est advenue se décide à refuser la main de Montléon, que se tournant vers la comédienne elle lui dit enfin : « Eh ! dites donc qui je suis ! — Vous ! vous ! Valentine d’Aubigny, s’écrie Montléon en tombant de son haut aux pieds de la jeune fille, et d’un geste dédaigneux montrant Sylvia : je croyais l’adorer et je n’aimais que vous ! »

    Je passe trois ou quatre duels commencés, un autre mené à fin, un coup d’épée reçu par Bois-Robert, une scène finale qui ne finit pas entre Montléon et les deux jeunes femmes, etc., etc.

    La partition est une des meilleures de M. Halévy, elle est écrite avec un soin et une délicatesse remarquables. On a vivement applaudi un grand nombre de morceaux. Il n’y a rien là dedans de banal, de mesquin, de Parisien, c’est de la musique de maître où l’on ne trouve guère à reprendre qu’un peu trop de violence dans les accompagnemens de certaines scènes, au troisième acte surtout. Nous citerons le premier duo :

Ah quel cheval !
Quel animal !

    La jolie et simple romance

Comme deux oiseaux
Que le ciel rassemble ;

un trio dont le style mélodique est d’une rare élégance ; le duo :

Quel air de modestie !

où se trouve une phrase exquise que Battaille a fait on ne peut mieux valoir.

    L’air de Bois-Robert :

Un amoureux est un enfant
Qu’on mène à la lisière,

est délicieux. Le thème y est accompagné d’un charmant dessin de violons en pizzicato, et toute l’orchestration en est fine et distinguée. Cet air, parfaitement chanté par Mocker, a obtenu les honneurs du bis.

    Dans un quatuor syllabique, les imitations établies entre les diverses parties vocales produisent un excellent effet. La coda de ce quatuor amène malheureusement des notes aiguës de soprano qui ressemblent trop à des cris.

    Au second acte, grande cavatine de Valentine ; et pourtant il n’est que dix heures. Lettre lue ou plutôt chantée en musique très agréable. Air populaire trop peu naïf, chargé de traits, de trilles, et de toute la crinoline vocale qui ne déforma jamais la tournure des mélodies telles que devrait être celle-ci. Après le chœur « Où donc est-il, ce jeune époux ? » assez ordinaire, vient un piquant boléro. Au troisième acte, grandissime cavatine de Sylvia, avec harpe, etc. ; le moment en est venu ; c’est la cavatine d’onze heures et demie. Il y a deux cavatines d’onze heures et demie dans cet opéra, par la raison péremptoire qu’il s’y trouve deux prime donne. Mais comme on ne pouvait guère exécuter ces deux cavatines à la fois, celle de Valentine a été chantée à dix heures, et sans harpe. Pourquoi sans harpe ? Mlle Duprez a le droit de réclamer.

    Il était près de minuit quand on a fini le premier duo du troisième acte ; minuit venait de sonner,

Et les astres tombans invitaient au sommeil,

quand le second a commencé ; on était déjà en plein lendemain quand s’est déroulé le long trio du dénoûment. La fatigue causée par une foule de causes réunies nous avait rendu tout à fait inepte, et par conséquent inapte à reconnaître la valeur de ces trois morceaux, qui méritent, nous le croyons, des auditeurs frais.

    Battaille et Mocker sont très bien placés dans les rôles de Montléon et de Bois-Robert, où ils ont obtenu un grand succès. Mlle Duprez et Mlle Lefèbvre… ah ! prenons garde ! il a déjà été commis, à l’égard de la première, une injustice criante par le compositeur qui n’a pas mis de harpe dans sa cavatine d’onze heures et demie ; n’allons pas employer des termes d’inégale valeur en louant ces deux charmantes actrices. Si je dis : L’une est adorable, et l’autre est adorée, l’adorable me dira : Je n’ai donc que des droits à une adoration qui m’est refusée ?… — L’adorée me foudroiera par ce juste reproche : L’adoration que j’inspire n’est donc pas méritée ?… Si je dis : Vous êtes deux étoiles, — on me demandera soudain : De quelle grandeur ? — Si je me borne à ce simple aveu : Vous êtes divines ! on trouvera l’éloge, hélas ! fade et essentiellement banal. Quelle est la cantatrice, en effet, qui ne soit pas divine ? Je crois donc devoir simplement déclarer qu’il n’y a point de déesse à qui l’on puisse sérieusement les comparer l’une et l’autre, et chanter avec un enthousiasme concentré, à moi tout seul, ce beau chœur d’Iphigénie en Aulide :

Non, jamais aux regards du perfide Pâris
    Les trois rivales immortelles
Qui sur le mont Ida disputèrent le prix
N’offrirent tant d’appas, ne parurent si belles.

    Après quoi les inquiétudes que j’ai dans ma conscience finiront peut-être par s’endormir.

    Eh bien ! et Mlle Belia qui jouait l’aubergiste de Fontainebleau ? — Ah ! mon Dieu ! j’allais l’oublier. C’est qu’elle n’a pas de grande cavatine d’onze heures et demie dans son petit rôle ! Les grandes cavatines me feraient perdre le souvenir des choses et des aubergistes les plus charmantes. Mlle Belia, qui figure souvent avec tant de distinction dans les célèbres concerts du Conservatoire, eût sans doute parfaitement chanté les couplets, rondos, airs et duos qui ne sont pas dans son rôle et qu’on s’étonne de n’y pas trouver.

THÉATRE DE L’OPÉRA.

    Il est toujours plein ; le ballet du Corsaire s’obstine à y entasser la foule. Pourtant on fait encore un peu de musique de temps en temps, pour donner quelque repos à la troupe nautique. C’est à l’une de ces représentations musicales que nous avons entendu dans la Juive la débutante, Mme Donati. Cette jeune femme tremblait, comme on doit trembler en abordant un pareil théâtre, quand au moment solennel on n’a qu’un seul ami à qui l’on puisse dire :

Je crains tout, cher Abner, et n’ai point d’autre crainte.

    Néanmoins elle s’est peu à peu rassurée, et son succès est allé grandissant jusqu’à la fin. Mme Donati possède une très belle voix, une voix qui porte loin, une voix de grand opéra. Elle n’a pas été trop corrompue par les maîtres de chant, ni enlacée dans leurs horribles ficelles, qu’on devrait une bonne fois réunir en bonnes cordes pour les pendre presque tous. Son chant a conservé une simplicité relative dont il faut la louer ; elle a de l’élan, de l’âme ; nous lui conseillerons seulement de veiller attentivement sur la tendance que certaines notes de sa voix ont à monter. Mme Donati a été avec justice chaleureusement applaudie dans maint passage de ce rôle magnifique mais difficile de Rachel ; surtout dans la cavatine touchante de la scène finale du second acte et dans le grand duo du quatrième. Un vif intérêt s’attache à sa prochaine apparition dans Alice de Robert-le-Diable.

    Mme Tedesco soulève toujours des tempêtes d’enthousiasme dans le Prophète où les parties empanachées du rôle de Fidès lui permettent de déployer les splendeurs de sa vocalisation.

Concert européen.

    Ainsi nommé parce que les artistes de toutes les nations y figurent du matin au soir depuis deux mois. La dix-neuvième partie du programme de ce concert permanent est à peine commencée. Nous n’attendrons pas qu’il finisse (ce serait trop attendre) pour signaler les artistes qui ont eu le talent de s’y faire remarquer. Il en faut un de bien haute taille pour attirer sur soi l’attention au milieu d’une telle foule de virtuoses de cent ordres divers. Encore y a-t-il de ces virtuoses qui, malgré leur stature exceptionnelle, n’y parviennent point ; car chacun doit posséder non seulement le talent d’avoir du talent, mais encore le talent de démontrer aux gens qu’on a du talent, et le talent d’avoir des gens à qui on puisse faire cette démonstration. J’ai là une liste de ces heureux habiles ; je vais la suivre dans l’ordre alphabétique.

    Alexandre. Celui là n’a pas donné de concerts, mais ses admirables instrumens, orgues mélodium, pianos-Liszt, ont figuré dans presque toutes les séances musicales, tantôt joués par Mme Dreyfus, tantôt par M. Daussoigne-Méhul, savant virtuose qui tire de magnifiques effets du triple clavier du piano-Liszt. L’inventeur de cet instrument est véritablement l’Alexandre des facteurs, et tous ses rivaux ne sont que des Darius. On ne dit plus maintenant : « Je possède un orgue mélodium, un piano à prolongement, etc. », mais bien : J’ai un Alexandre, comme les violonistes disent : J’ai un Stradivarius ou un Amati. Alexandre l’ancien, Alexandre, fils de Philippe, qui jouait si bien de la flûte que le roi son père le lui reprocha un jour sévèrement, a fini sa carrière par la conquête des Indes-Orientales. Alexandre le moderne, Alexandre, fils d’Alexandre, qui joue si mal de la clarinette, que nous l’avons loué le jour où il est venu nous apprendre qu’il n’en jouait plus du tout, commence sa carrière par la conquête des Indes Occidentales, qu’il inonde de ses produits. Il a gagné sa bataille d’Arbelles. Il ne tiendrait qu’à lui de se faire proclamer fils de Jupiter Ammon.

    Bottesini. Un virtuose du premier ordre, qui conduit l’orchestre du Théâtre-Italien à ses momens perdus. Il joue de la contre-basse comme personne n’en joue. Il chante, il pleure, il émeut, il ravit, au point de faire croire que sa contre-basse est ornée d’ivoire, et pourtant elle ne l’est pas.

    Binfield. Trois frères anglais, dont l’un joue du piano, l’autre de la harpe, et le troisième du concertina et de l’Alexandre. Leurs trios sont des choses fort originales et qu’on distingue avec un vif plaisir au milieu des vulgarités de la musique de concert. Henry Binfield a exécuté habilement une belle sonate pour la harpe, de M. Léon Gataye.

    Brousil. Autre nichée de virtuoses, mais de virtuoses si petits et doués d’un si petit talent qu’ils ont droit à toutes sortes d’encouragemens. Le premier violon a sept ans !….. Le plus intéressant enfant de la famille n’en a que trois, et ce petit drôle, le croirait-on, est déjà parvenu à ne jouer d’aucun instrument !…

    Colosanti. Un ophicléide, qui obtient un succès colossal sur son énorme instrument.

    Cimino. Ténor bien timbré. Chante simplement la musique de Mozart. On voit qu’il n’a pas eu de maître de chant.

    Cosmann. Habile, très habile violoncelliste ; est venu de Weimar avec une vague intention de donner un concert. Il sait que les donneurs de concerts forment trois classes, dont la première comprend ceux qui ne donnent pas de concerts ; la seconde, ceux qui en donnent de détestables ; la troisième, ceux qui en donnent de beaux. Or, en voyant la deuxième classe aussi richement représentée à Paris cet hiver, M. Cosmann. qui appartient à la troisième, se rangeant modestement dans la première, s’est hâté de repartir pour Weimar.

    Franco-Mendès est venu d’Amsterdam. Il joue du violoncelle en artiste consommé, et compose des œuvres sérieuses d’une véritable valeur musicale. Son quintette pour instrumens à cordes, très bien écrit, contient entre autres choses un andante charmant, délicieux, qu’on a immensément applaudi.

    Falconi. Mlle Bockholtz-Falconi arrive de Gotha, où elle remplissait avec distinction l’emploi de prima donna assoluta au théâtre ducal. Voix grandiose et étendue, s’élevant du mi grave de la clarinette jusqu’au si en dessus des portées et au delà. Musicienne parfaite, esprit très cultivé, parlant cinq langues, et chantant avec une égale intelligence tous les styles. Elle figure dans presque toutes les parties du concert européen.

    Godefroid. Félix Godefroid, le premier de nos harpistes sans aucune comparaison possible, à qui je reprocherai seulement de trop s’occuper du piano. Quand on dispose comme lui du plus poétique des instrumens, on devrait souverainement mépriser le plus utile, si l’on veut, le plus commode, le plus productif, mais aussi le plus bourgeois, et ne pas écrire pour le piano. Il est vrai que Beethoven a laissé d’incomparables chefs-d’œuvre pour cet instrument commode ; mais Beethoven ne jouait pas de la harpe.

    Hermann. Ne pas confondre avec le Père Hermann, carme déchaussé qui prêche sur l’orgue et compose des cantiques par douzaines, ni avec Hermann-Léon qui joue si rondement Falstaff au Théâtre-Lyrique. Notre Hermann du concert européen est un Hermann comme on n’en voit guère, un Hermann comme on n’en entend peu, un Hermann comme on n’en trouve pas. Violoniste très habile, très fort, et élégant toutefois, et gracieux, et expressif, jouant toujours juste, ne laissant pas paraître les difficultés qu’il exécute, charmant surtout par la bonne qualité des sons, et ne dansant point sur la corde. Il fait un emploi aussi heureux que modéré des notes harmoniques. Partout où Hermann s’est fait entendre, un succès très chaud et de bon aloi l’a suivi.

    Hermann a exécuté dans son concert, entre autres choses originales et charmantes, un solo de violon composé par un amateur qui en remontrerait à bien des artistes, par M. le comte Pillet-Will. Les idées de cette fantaisie instrumentale sont fraîches, distinguées et disposées dans un ordre parfaitement logique ; la manière dont le violon d’ailleurs y est traité décèle dans l’auteur une connaissance remarquable des ressources et des divers caractères de l’instrument. Ce morceau a excité les applaudissemens de toute la salle.

    Jacquard. Un admirable violoncelliste, sûr de lui-même, ne laissant jamais échapper un son critiquable soit pour la justesse, soit pour le timbre ; possédant une main gauche d’acier et un bras droit souple sans mollesse ; ne demandant point au violoncelle des effets outrés ou grotesques, mais sachant le faire chanter comme un ténor de l’école qui n’est plus ; son style est large, grandiose, essentiellement noble. C’est un maître.

    Kastner. Appartient à la première classe des donneurs de concerts ; mais il a encore un autre mérite, celui de mener à bien des travaux d’érudition musicale capables d’effrayer dix bénédictins. Il vient de publier un ouvrage du plus vif intérête intitulé : La harpe d’Eole et la musique comique, que voudront lire tous les musiciens désireux de sortir des banalités de la science.

    Lefort. Un baryton délicieux qui chante comme je ne croyais pas qu’on sût chanter encore ; emploie des mélanges de sons mixtes et de sons de poitrine avec une adresse et un à-propos merveilleux, sait respirer, phraser, nuancer et prononcer. Ne détruit pas la prosodie, ne hache pas la mélodie, n’ajoute pas des temps à la mesure ; comprend et sent, fait comprendre et sentir ce qu’il chante ; s’abstient de toute broderie ridicule, de tout hoquet disgracieux, de tout port de voix outré, de toute singerie anti-musicale, enfin un chanteur de l’autre monde. J’avoue qu’en l’entendant dernièrement j’ai été aussi étonné que ravi.

    Massart. Mme Massart, pianiste brillante, animée, expressive et exacte cependant, ennemie du gâchis et de l’à peu-près, charme et entraîne l’auditoire même le moins civilisé. Il n’y a rien là du reste qui doive surprendre, son piano étant orné d’ivoire.

    Thomas. John Thomas, le premier des nombreux harpistes anglais, professeur à l’Académie de Musique de Londres ; talent de séducteur néanmoins. Il fait rêver et pleurer ; un vrai barde inspiré. Si j’étais le Sultan, je ferais venir Thomas à Constantinople, je le comblerais d’abord d’or et d’honneurs, ensuite je m’étendrais sur une pile de coussins entre deux beautés de Circassie, à l’ombre d’un bosquet de citronniers, j’ordonnerais au virtuose anglais de me jouer de la harpe pendant des nuits entières, et s’il s’y refusait je le ferais jeter dans le Bosphore.

    Vivier. Son concert a été brillant, étonnant même par l’auditoire qu’il avait attiré. On y remarquait beaucoup de blasés et d’indifférens, des poëtes, des avoués, des acousticiens, des professeurs de chant, tous les plus grands ennemis de la musique, affriandés par la renommée d’un talent exceptionnel. Et tous ces monstres s’adoucissaient ; on les voyait sourire aux accens graves et purs de ce cor polyphone ; l’émotion épanouissait les plus tristes visages, à ces naïves chansons composés par le virtuose, et que Gueymard chantait tout bonnement telles qu’elles furent écrites, sans prêter des sottises à l’auteur. La fable antique semblait réalisée :

Aux accens de Vivier tous les sourds entendaient,
Et sur les bancs d’Erard attentifs demeuraient.

    Vivier donnera le 15 mai un second concert au Théâtre-Italien. Mais il y aura un orchestre, il y aura peut-être même un chœur ; c’est un concert dans le grand genre, qui coûtera six ou sept mille francs et pourrait bien en rapporter cent cinquante au bénéficiaire. Aussi ne doit-on pas trop espérer d’obtenir de lui cette fois un billet avec vingt francs.

HECTOR BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 avril 2010.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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