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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 29 MARS 1856 [p. 1-2].


THÉATRE-LYRIQUE.

Première représentation de Mam’zelle Geneviève, opéra-comique en deux actes, de MM. Brunswick et de Beauplan, musique de M. Adam. — Rentrée de Mme Meillet.

    Le Théâtre-Lyrique est maintenant en voie de succès ; l’impulsion qu’il a reçue de son nouveau directeur est énergique et bien dirigée. L’exécution musicale s’améliore, l’ensemble et les détails des représentations paraissent plus soignés. La grande vogue de la Fanchonnette, en remplissant la caisse, permettra en outre au directeur de réaliser bientôt d’importantes réformes pour lesquelles il faut de l’argent. C’est de l’accomplissement de ces réformes que dépend l’avenir de ce théâtre. On a longtemps cru qu’il était possible de réussir au boulevard du Temple avec des moyens que repousse le goût plus raffiné du public du boulevard Italien. C’était une grave erreur. Les auditeurs dont une bonne éducation a développé l’intelligence et la sensibilité reconnaissent seuls, il est vrai, les principaux défauts d’une exécution musicale et s’en irritent plus que la grande masse du public ; mais beaucoup de ceux dont les organes et l’esprit ont été moins cultivés souffrent cependant de ces mêmes défauts ; presque tous au moins s’aperçoivent qu’ils n’éprouvent point le plaisir qu’ils espéraient et qu’ils ont payé. Et comme on désespère alors qu’on espère toujours, enfin on ne paie plus. La question du mérite des œuvres exposées sur la scène du Théâtre-Lyrique n’est pas d’une moindre importance. Sur cinquante des partitions auxquelles on a jusqu’ici soumis le public de ce théâtre, trente au moins ne méritaient pas de voir le jour. L’indulgence doit avoir des bornes surtout chez un directeur, et il est des nécessités qui par lui ne doivent jamais être reconnues.

    Infliger certaines vilenies aux honnêtes gens, c’est manquer non seulement d’habileté, mais aussi de savoir-vivre. Il est des offenses qu’on ne pardonne pas. Combien d’amateurs ont conservé de celles que leur goût musical reçut naguère au Théâtre-Lyrique un tel ressentiment, qu’il faudra maintenant des années d’efforts et d’intelligente obséquiosité pour les y ramener !

    A ces causes doit être rapportée la ruine de tant d’établissemens semblables, en France et ailleurs. Le goût de tous les publics est plus ou moins puéril et grossier, sans doute ; le soleil de l’art est encore pour eux bien loin au-dessous de l’horizon oriental ; mais ce soleil avance cependant ; s’il n’est pas jour encore, il n’est déjà plus nuit, et l’on y voit assez pour distinguer une église d’un moulin et reconnaître un âne.

    Mme Meillet, après une absence de quelques mois, vient de faire avec un beau succès sa rentrée dans l’opéra de Mam’zelle Geneviève. On ne pouvait en effet se dispenser de donner un rôle nouveau pour sa réapparition à une artiste de cette valeur. Il est permis de regretter cependant que toujours et toujours Mme Meillet soit condamnée à la personnification des niaises, des paysannes, des grisettes, des bestioles enfin plus ou moins gracieuses du répertoire secondaire. Elle y excelle, à la vérité, mais son talent est de beaucoup supérieur à une pareille tâche, et il serait temps de l’en affranchir. Cette Geneviève est une petite Bretonne très bonne, qui ne sait rien de rien. Elle a un frère jumeau (Daniel) qui lui ressemble beaucoup plus encore, dit-on, que les jumeaux les plus jumeaux ne se ressemblent ordinairement. Elle aime de tout son cœur ce frère. Quant à son prétendant (Pornic) qui l’adore et lui fait à tout bout de champ des déclarations apprises dans le guide des amoureux, elle ne l’aime encore que fort peu, trop peu pour décider leur mariage. Un vieux clerc de notaire (Panterson) toujours courant après une femme à dot qui veuille de lui, une vieille folle (Mme Basilic) qui chasse aux papillons et s’acharne à la suite d’un capitaine d’infanterie qui ne veut pas d’elle, et enfin Marie, fille de cette extravagante, aimée de Daniel, tels sont les autres personnages satellites de l’étoile bretonne.

    Geneviève a fait un héritage ; sa première pensée a été d’en donner la moitié à Daniel. Cette donation, rédigée par Panterson, a dû être revêtue de la signature de Geneviève. Par suite d’un imbroglio dont il serait cruel de vous infliger le récit, cette signature a été apposée sur l’acte dans un moment où Daniel, le Sosie de Geneviève, est censé s’être présenté à la ferme sous les habits de sa sœur. Daniel a donc commis un faux. Le Panterson, dont Geneviève a refusé la main, va, pour se venger, tirer partie de cette circonstance et faire arrêter Daniel. Mais ce Daniel n’est autre que Geneviève, qui portait son costume naturel avant de prendre les braies de son frère. Il est devenu nécessaire, pour sauver l’honneur de Marie, fille de la Diane aux papillons, de lui faire épouser Daniel, qui l’a compromise. Geneviève, habillée en Daniel, se laisse conduire à l’autel et marier à Marie. Scène étrange dans la chambre nuptiale après la cérémonie. C’est un galimatias de froideurs et d’ardeurs, d’empressemens et d’étonnemens peu décens. On sépare pourtant les deux époux. Geneviève se désespère de ne pas voir arriver Daniel qu’elle a envoyé chercher à la ville, où il s’obstinait à rester sous je ne sais quel prétexte. Le messager revient et annonce que ce malencontreux garçon, désespéré de son côté de ne pouvoir obtenir la main de Marie, s’est décidé soudain à se faire capucin. « Capucin ! s’écrie Geneviève au comble de la consternation, et me voilà mariée, moi, tout de bon, me voilà pour la vie le mari de Marie ! » Pornic, l’auteur de cette étrange substitution de personne, lui qui a tout machiné pour plaire à Geneviève, s’arrache à poignée les cheveux. Comment sortir d’embarras ? Heureusement Daniel, après avoir informé sa sœur de sa résolution d’embrasser la vie monacale, a encore eu le temps de recevoir le message qui le rappelle aux pieds de Marie. Il a été convenu qu’il annoncerait de loin son arrivée en chantant un vieil air breton. La douce mélodie se fait entendre. « C’est lui, nous sommes sauvés ! » Pornic aide Geneviève à escalader de haut en bas le mur de sa chambre ; l’instant d’après la jeune fille reparaît à la porte de la maison revêtue de son costume féminin ; Daniel (le vrai Daniel), trop heureux d’avoir été marié sans le savoir, donne la main à Marie ; Geneviève épouse Pornic, et Mme Basilic, abandonnée par son capitaine, se rabat sur Panterson. Voilà le fond de cette petite indécence, où le dialogue n’atteint pourtant jamais les limites que Molière a dépassées dans une de ses comédies à semblables travertissemens.

    La partition de Geneviève est une des plus agréables de M. Adam. C’est de la musique douce, mélodieuse, facile, bien faite et toujours bien en scène. Dans l’introduction qui tient lieu d’ouverture, se fait entendre derrière la toile un vieil air breton chanté par deux voix, et accompagné par un de ces excellens mélodiums d’Alexandre, si fort à la mode maintenant. Cette combinaison est du plus heureux effet. Puis vient un joli petit morceau d’ensemble à cinq parties, où se trouve un solo de soprano d’un caractère naïf que la voix de Mme Meillet fait on ne peut mieux valoir. Au passage : « Mais déjà l’hiver », l’emploi des violoncelles dans le haut donne à la trame harmonique une teinte sombre très bien justifiée par le sens des paroles.

    Le duo : « Pour vos grands yeux » est expressif et d’un tour élégant et naturel. Le trio syllabique qui suit est piquant. Il faut signaler dans la scène où Geneviève consent à s’habiller en garçon une faute de prosodie fâcheuse :

Je crois que l’on peut faire
Un pé-ché pour son frère.

    Au deuxième acte, on retrouve avec plaisir l’air breton déjà entendu dans l’introduction. Le thème, exposé d’abord par une voix seule, est ensuite repris en duo d’une façon charmante, et les harmonies dont M. Adam a accompagné cette simple mélodie sont jolies et distinguées. L’air : « Moi qui croyais ma vie entière » n’est pas une vraie cavatine de prima donna, ce n’est pas l’air de onze heures et demie ; il a valu néanmoins de grands applaudissemens à Mme Meillet.

    Il semble que le talent de la jeune cantatrice ait grandi et se soit complété pendant les quelques mois de repos qu’elle a pris. Sa voix est plus pleine, plus forte qu’auparavant, et le timbre de cette voix a acquis un charme d’expression plus marqué encore. Mme Meillet est à cette heure une des artistes de Paris dont le talent sans alliage a le plus de valeur réelle. A l’inverse de tant de cantatrices qui n’ont besoin que de faire entendre quatre mesures pour prouver qu’elles ne savent ni se sentent la musique, on reconnaît de prime abord en Mme Meillet une musicienne qui chante et une chanteuse actrice de bon sens qui, au lieu de prêter des sottises à l’auteur qu’elle interprète, entre au contraire dans l’esprit de son rôle et en fait comprendre la pensée intime et le vrai caractère.

    Meillet a très bien rendu aussi le rôle de Pornic, auquel il a su donner la rondeur et une gaucherie bretonne très amusante.

THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation du Chercheur d’esprit, opéra-comique en un acte, de MM. Edouard Foussier et Besanzoni.

    Autre petite indécence. Un jeune garçon est enfermé sous clef par son vieil oncle qui veut le conserver pur et niais. Le petit, apercevant pour la première fois deux jeunes filles, demande à son oncle quels sont ces charmantes créatures. « Ce sont des oiseaux, mon ami, des oies », etc., etc. Vous connaissez le conte des oies du frère Philippe. On a déjà fait là-dessus un avorton d’opéra comique, dont un professeur d’harmonie au Conservatoire, M. Dourlen, crut faire la musique il y a bien quarante-cinq ans. La partition de M. Besanzoni, sans avoir de très hautes prétentions, frétille, babille, sautille d’assez plaisante façon. Il y a là de fines vocalises, un petit orchestre discret et propret, plusieurs petites ariettes coquettes, qui toutes ont été énormément applaudies : Mlle Boulart a droit à une bonne part de ce petit succès.

BIBLIOTHÈQUE MUSICALE ANCIENNE ET MODERNE,
200 volumes grand in-8o.

    Une certaine partie de la musique en est venue à ce point de développement, de richesse et de popularité, que désormais on peut la traiter absolument comme la littérature, d’une part en réunissant dans de vastes collections l’élite de ses chefs-d’œuvre, de l’autre en divisant ces mêmes chefs-d’œuvre par catégories. Ainsi l’on répond au vœu de ceux qui, jaloux de tout posséder, croiraient ne rien avoir s’ils leur manquait quelque chose, et au désir plus modeste de quiconque s’en tient, par choix ou par économie, à ce qui l’intéresse personnellement. Tel est, en deux mots, le plan de l’immense Bibliothèque musicale, ancienne et moderne, qui se présente à la fois sous un double aspect, soit comme encyclopédie, soit comme collection de manuels.

    « S’il est un ouvrage unique en son genre, dont une seule maison en Europe pouvait entreprendre la publication, c’est incontestablement celui dont on vient de lire le titre. » Voilà en quels termes débute le prospectus de la Bibliothèque musicale, et nous devons reconnaître que jamais prospectus n’a dit plus simplement la vérité. Ceci n’est point une de ces fanfares à l’usage quotidien du charlatanisme. Rien qu’en jetant les yeux sur les titres des cent partitions dont se compose la première série, déjà publiée, de la Bibliothèque musicale, on acquiert la preuve que le prospectus n’a rien exagéré. Quel autre recueil a jamais contenu toutes les œuvres de Rossini, d’Auber, de Meyerbeer, d’Halévy, jointes aux meilleures productions d’Adolphe Adam, de Donizetti, de Bellini, d’Hérold, de Weber, de Nicolo, de Bach, de Beethoven, de Gluck, de Mozart et de plusieurs autres ?

    Mais voici en quoi cette publication se distingue le plus essentiellement de tous les recueils jusqu’ici lancés dans la circulation. Vous êtes ténor, vous êtes soprano, vous êtes baryton ou basse-taille, et vous désirez naturellement connaître, étudier tous les morceaux écrits par les grands maîtres pour la voix que vous possédez ; vous ne voulez ni ne pouvez peut-être acheter toutes les partitions auxquelles ces morceaux appartiennent ; la Bibliothèque musicale vient à votre aide ; elle dit au ténor : Prenez ce volume, et vous y trouverez tout ce que vous chercheriez dans vingt autres ; — elle dit au soprano : Prenez et lisez, ceci est la fleur de cinquante partitions que j’ai feuilletées pour vous être agréable et utile. Elle tient le même langage au baryton, à la basse-taille, au contralto, et tous s’en vont enchantés de l’érudition, de l’intelligence, du bon goût avec lesquels leur part a été faite. Chacun d’eux trouve dans son recueil individuel des morceaux qu’il avait oubliés, ou même dont il ne soupçonnait pas l’existence ; car, à moins de passer sa vie à lire des partitions, qui peut se flatter de ne rien omettre ? Et souvent, dans ces morceaux que l’on serait tenté de prendre pour des compositions de fraîche date, en est tout surpris de rencontrer la mélodie qui convient le mieux à votre organisation, à vos habitudes ; une violette cachée, un trésor inconnu !

    Joignez à tous ces avantages celui d’une exécution matérielle vraiment splendide, d’un bon marché fabuleux, et vous vous ferez une idée du succès réservé à la seconde ainsi qu’à la première série de la Bibliothèque musicale.

    Cette seconde série formera trente-cinq volumes destinés aux chanteurs, dont cinq ou six pour ténor, sept ou huit pour soprano, quatre pour baryton et basse-taille, etc. Quarante volumes pour les pianistes, contenant les œuvres de Séb. Bach, Mozart, Beethoven, Clementi, Dusseck, Hummel, Moschelès, Liszt, Thalberg, Chopin, H. Herz, St. Heller, Emile Prudent, etc. Enfin vingt-cinq volumes pour le violon, le violoncelle, la flûte et tous les autres instrumens.

    Ajoutons, pour terminer, que les éditeurs, afin de donner à chacune des parties de la Bibliothèque musicale l’unité de direction nécessaire, de même que pour le choix des œuvres qui la composent, ont obtenu le concours empressé des célébrités musicales de l’époque.

Concerts.

    Au temps de musique acharnée où nous vivons, un amateur qui voudrait passer quelques heures désagréablement n’a qu’à s’acheminer, soit à deux heures de l’après-midi, soit à huit heures du soir, vers la salle Herz, vers le salon d’Erard ou celui de Pleyel, vers la salle Sainte-Cécile, vers le Jardin d’Hiver ou l’hôtel d’Osmond, vers la salle Gouffier où la salle Sax : il y est sûr, pour la modique somme de dix francs, d’y être régalé d’un concert tel quel. Les annonces deviennent inutiles. Quiconque a passé quelques années à souffler dans un tube de bois ou de cuivre, à râcler le boyau, à pétrir l’ivoire, à roucouler des romances, se croit doué d’un talent qui l’oblige à donner un concert.

    Et tout ce monde souffle, râcle et roucoule précisément à l’époque où nous sommes. Les salles de Herz, de Pleyel, d’Erard, de Sax, de Gouffier, de Sainte-Cécile, d’Osmond et du Jardin-d’Hiver retentissent à toute heure d’accens mélodieux, comme la grotte de Calypso avant l’arrivée d’Ulysse ; on le sait, et les dix francs qu’à la porte on est prié de déposer en entrant sont sans doute l’unique obstacle à l’arrivée des auditeurs. Le procédé employé par le financier de la fable pour faire taire le savetier qui chantait du matin jusqu’au soir n’est pas du tout de mode. Nos chanteurs ont beau envoyer leurs carrés de papier bleu et jaune portant ces mots : « Grand concert : 10 fr. » à nos dieux de la finance, pas un des Crésus, dit-on, n’a encore eu l’idée de dire au savetier :

Prenez ces cent écus,
Gardez-les avec soin.

De sorte que si la morale de la fable est vraie, il faut conclure, en parodiant le mot de Mazarin :

Ils chantent, donc on ne paie pas.

Bien entendu que nous allons ouvrir une vaste parenthèse pour le chapitre des exceptions. Ces exceptions existent en effet, et le nombre est considérable des chanteurs que le financier paie fort cher. Je vous vois venir : « On les paie, allez-vous dire, donc ils ne chantent pas ! » Mais tout cela n’est que jeux de mots, rien que malice pure, et ce n’est point ainsi que parle la critique honnête dévouée à l’art et désireuse d’appliquer le précepte saint-simonien : A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres.

    Si je voulais, il me serait facile de citer de hautes capacités, de hautes œuvres qui ont charmé le public, ce financier inépuisable qui, lui aussi, pour entendre un talent extraordinaire, entraînant, prodigieux, paie… quelquefois.

    Nous avons eu le concert de Prudent, où le compositeur-virtuose a produit un nouveau concerto de piano avec orchestre, intitulé la Prairie, morceau remarquable, plein de sève, de verdeur, qui, par le frais coloris des idées mélodiques et de l’instrumentation, et par le caractère spécial de l’ensemble, justifie son titre. La robuste et valeureuse composition du même auteur, la Chasse, déjà populaire et les délicieuses romances sans paroles qu’il vient d’écrire ont été accueillies par des tonnerres d’applaudissemens. Gardoni, le ténor élégant, distingué, dont le style est si pur, dont la voix est si suave, chantait dans ce brillant concert, ainsi que Mme Viardot. Faut-il parler de leur succès ? Mme Viardot a fait fureur tout l’hiver à Paris, en chantant, devinez quoi ?… Des mazurkas… des valses…. des polkas… des boléros… des fandangos… des cotillons… des rigodons… des variations… la cavatine italienne… un concerto de flûte… le sire de Franc-Boisy… Rien de tout cela : en chantant des scènes d’Armide, d’Alceste, des deux Iphigénies de Gluck, des airs de Hændel, des duos de Clari, des choses sublimes, que le public a acclamées, redemandées, comme s’il se fût agi des plus plates bamboches du petit commerce musical. On a bien raison de dire qu’en ce monde surtout il n’y a qu’heur et malheur. On a encore plus de raison d’ajouter que Mme Viardot dit toutes ces grandes pages du grand art avec une âme, un feu, une largeur de style, une fidélité intelligente, une inspiration enfin au-dessus de tous nos éloges, et qui ont pu entraîner et séduire le public au point de l’empêcher de s’apercevoir qu’on lui donnait des chefs-d’œuvre carrément. Non, non, plus de ces mauvaises plaisanteries. Le public des concerts où a chanté Mme Viardot n’est pas le gros public, c’est un petit public particulier, qui sait le fin mot des choses. Je le calomniais par habitude de la médisance. Ce public-là n’est jamais hostile aux belles productions de l’art, les chefs-d’œuvre ne l’irritent point, et quand on lui en donne, il serait souverainement injuste de méconnaître que cela ne lui fait absolument rien.

    Dans ces mêmes soirées de belle musique si bien organisées par l’habile violoncelliste M. Lebouc, on a également apprécié le beau talent élégiaque de Mme Louise Matteman, et celui du maître de l’élégie et de la passion, celui d’Ernst, le grand violoniste nomade, qui semble toujours ne se faire entendre qu’à regret à Paris. Ernst voyage maintenant en Angleterre avec Mme Lind-Goldschmidt pour achever d’effréner le dilettantisme anglais. On rit chez nous de ce dilettantisme d’outre-Manche et l’on ose en douter ! Sachons pourtant que l’amour de nos voisins pour la musique est au nôtre comme un feu de charbon de terre est à un feu de paille. En outre les Anglais ne sont pas sans cesse à répéter dans les solennités musicales nos niaiseries favorites : C’est peu divertissant, cela manque de gaîté, etc. Amateurs savans, ils savent s’ennuyer, ils s’ennuient avec transport. Ce sont les martyrs de la musique, et nous en serions les renégats si nous y avions jamais cru.

    Je dois encore une sincère bordée d’éloges à mitraille à un talent exceptionnel qui commence à écraser tout ce qui l’avoisine dans les concerts parisiens. Je veux parler du pianiste hollandais Lubeck. Cet étonnant mécanicien a des tendons d’acier galvanisé, grâce auxquels il opère sur le clavier de véritables prodiges de force, d’adresse, d’originalité et de netteté… et de probité, car celui-là n’a point l’habitude de rubare il tempo. Il ne vole rien, ni une croche, ni un accent, ni un temps de la mesure, ni le temps de son auditoire, qui oublierait les heures à l’écouter. C’est vraiment extraordinaire et ravissant. La dernière fois qu’il s’est fait entendre, un talent d’une nature toute différente se produisait dans son concert : c’est M. Armingaud, violoniste savant, mais doux et mélancolique, dont j’ai à signaler une composition intitulée Aubade, pour le violon avec sourdine. M. Armingaud a tout à fait le droit de dire, en parlant de cette délicieuse fantaisie : Je l’ai composée ; car c’est nouveau, c’est original, c’est inventé et mis au monde ; et il n’y a pourtant là rien d’excentrique ni de risqué ; il y a beaucoup de notes, mais, comme le disait Mozart en parlant de son Mariage de Figaro, il n’y en a pas une de trop.

    Ces déclarations admiratives font en général un singulier effet sur le lecteur, quand il s’agit d’un artiste peu connu. Or M. Armingaud est encore dans la pénombre. Mais si nous, critiques, commettons journellement la lâcheté de ne pas dire, en parlant de quelque œuvre d’un maître illustre ou seulement célèbre : Ceci est exécrable, plat, honteux, quand c’est en effet honteux, plat et de tout point exécrable, au moins devons-nous avoir le courage d’avouer qu’un musicien comparativement obscur ou même inconnu a fait quelque chose de très beau, d’excellent, d’admirable, quand nous le trouvons réellement admirable, excellent et très beau. C’est ici le cas de montrer cette bravoure.

Concert de Vivier.
Avec vingt francs on a un billet.

    Celui-ci aura lieu, non pas le 1er avril, comme on serait tenté de le croire en lisant le nom du célèbre mystificateur qui nous le promet, mais le 10 avril. Je n’en parle pas pour l’annoncer ; c’est au contraire pour inviter les amateurs à ne pas courir du matin au soir, comme ils le font depuis une semaine, à la recherche des billets. Pour trouver des billets, il faudrait qu’il y en eût, et il n’y en a pas. La rapidité avec laquelle ils furent enlevés dès le premier jour eut des causes fort naturelles. D’abord l’original virtuose, en artiste qui se respecte et qui sait la valeur réelle d’un instrument de cuivre comme le sien, n’a pas demandé pour chacun de ses billets deux pièces d’argent, 10 francs, ainsi qu’ose le faire le moindre guitariste, mais une seule pièce d’or, 20 francs, ni plus ni moins. Puis il s’est abstenu des affiches. Grand moyen ! réclame mirobolante ! car tout le monde alors, les femmes et les enfans surtout, de s’écrier : « On dit que Vivier va donner un concert chez Erard, le 10 avril, à huit heures du soir, à vingt francs le billet ; qu’on le verra en personne ; qu’il chante lui-même sur le cor comme l’ange Gabriel, quand il est en train, chante sur la trompette, avec cette notable différence que l’ange n’a jamais passé pour tirer plus d’un son à la fois de son apocalyptique instrument, tandis que l’homme, si toutefois on peut employer à l’égard de M. Vivier cette modeste dénomination, fait sortir deux, trois et jusqu’à quatre notes à la fois de son cor enchanté. Il nous faut des billets, des billets !… où trouve-t-on des billets ?… » Eh bien ! je le répète, ne vous époumonez pas à crier ainsi partout : « Des billets !… où trouver des billets ?… » ; il n’y en a plus ; il serait fou d’espérer en trouver quelque part, à moins qu’on n’en découvre encore un ou deux oubliés par mégarde dans le magasin de M. Erard, rue du Mail, n° 13, ou chez M. Vivier, qui demeure fort loin (je ne vous engage pas à tenter le voyage), aux Batignolles, rue Truffaut, n° 24, au second au-dessus de l’entresol, la première porte à gauche… Peut-être… peut-être… Mais y a-t-il l’ombre de probabilité ?… Je sais bien qu’en essayant d’aller aux Batignolles vous courez la chance de voir M. Vivier lui même, et puis aussi que vous avez entendu parler de l’accueil agréable que reçut de lui dernièrement un pauvre joueur de cor de la barrière Pigalle… Mais M. Vivier est à peu près invisible, ce qui fit longtemps douter de son existence, et quant à ses facéties, il ne les répète jamais. Or celle dont on parle est de nature à être répétée moins que tout autre.

    Voici l’historique de l’histoire :

    Le pauvre joueur de cor de la barrière, ayant entendu affirmer qu’avec vingt francs on avait un billet pour le concert du 10 avril, vend tout ce qu’il peut vendre, réalise la somme indiquée et court rue Truffaut, n° 24. Il monte palpitant au second au-dessus de l’entresol, frappe à la première porte à gauche. Un monsieur barbu, portant un coq sur son épaule et un long serpent à sa main droite, vient ouvrir. « M. Vivier ? — C’est moi, Monsieur. — On m’a assuré qu’on pouvait avoir chez vous, avec 20 francs, un billet pour le concert ? (Admirez cette flatterie, le concert ! comme s’il ne devait y avoir au mois d’avril que le concert de Vivier à Paris !) Je suis un peu cor aussi, et j’ai même un peu de talent, quoiqu’on n’ait jamais voulu m’admettre à l’Opéra, et vous me rendriez, Monsieur, le plus heureux, Monsieur, des hommes, Monsieur, si… — Ah ! vous aviez des dispositions pour entrer dans la police espagnole ? — La police ? Comment ? — Certainement, vous avez voulu prendre place parmi les cors de l’Opéra ; ceux qui sont parvenus à cette dignité ont toujours fini par répondre quand on leur a demandé s’il était vrai qu’ils fussent à notre Académie de Musique : Oui, j’y suis cor et j’y dors. Mais assez de philosophie. (Et tendant au pauvre diable un napoléon sur un billet de concert.) Voilà votre affaire ! — Vous me donnez vingt francs, Monsieur ? — N’avez-vous pas vu annoncer dans les papiers publics, ne vous a-t-on pas dit, ne m’avez vous pas répété vous-même tout à l’heure qu’on vous avait dit que l’on disait qu’on avait chez moi un billet du concert avec vingt francs ? Eh bien, n’avez-vous pas l’un et les autres ? Que prétendez vous ? Vingt francs, ce n’est peut-être pas assez, à votre avis ? Peste ! vous êtes un drôle de cor… — Mais, Monsieur… — Assez, vous veniez me dévaliser (lui crie M. Vivier d’une voix terrible) ; sortez d’ici, ou j’appelle la maréchaussée, et je vous fais traîner à la Bastille. » On devine l’empressement avec lequel le pauvre musicien de barrière regagna celle dite Pigalle avec son napoléon et son billet. Inutile d’espérer que cette scène se renouvelle.

    Il est bien entendu que le 10 avril, Vivier donnera chez Erard un concert de musique, un concert de voix et d’instrumens, et non point une séance philosophique. Il est bon de préciser les choses à cause de l’immense réputation de philosophe qu’un célèbre écrivain anglais, M. Davison, a fait à notre virtuose. On reconnaît là l’exagération britannique. Sans doute Vivier critique journellement la raison, la raison pure surtout, mais il n’est point l’égal de Kant pour cela, et c’est tout au plus s’il surpasse Hegel et Leibnitz.

    Il est plutôt poëte, poëte dramatique ; et je n’en veux pour preuve que ces délicieux proverbes qu’il a composés, qu’il récite, joue et chante avec tant de talent et de verve, au milieu des cris et des larmes de fou rire de ses auditeurs. Tels sont :

    L’Habitué du Cabinet de lecture,
    Les deux Savans anglais,
    Les Chanteurs italiens,
    Les Chanteurs allemands,
    L’Habitué des concerts du Conservatoire (ce fameux amateur qui, arrivant tout essoufflé pour entendre la Symphonie pastorale, demande à ses voisins s’il est encore temps, si la caille a chanté, et si M. Beethoven est dans la salle),
    Le Maître nageur,
    La Justice militaire à Alger,
    Le Mendiant espagnol,
    Le Musicien des cafés,
    Le Bateau à vapeur,
    Les Douaniers de Boulogne.

    Vivier avait eu d’abord l’idée de faire entendre dans son concert une ou deux de ces charmantes fantaisies où il montre autant de sentiment musical en s’accompagnant sur le violon, que d’esprit dans ses monologues. Des personnes prudentes l’en ont détourné. « Ce serait peu convenable, lui a-t-on dit, vous êtes un cor sérieux, il faut prendre garde, etc. » Ni son coq ni son serpent ne lui eussent donné de semblables conseils. Ce sont ses amis pourtant, les seuls vrais amis peut-être qu’il possède. En vérité, si Vivier voulait, dans son concert, chanter le Musicien espagnol, jouer sur le violon la scène du Musicien des cafés, et narrer la Justice militaire à Alger, ce n’est plus 20 francs qu’on devrait payer les billets, mais 40 francs, et on se les disputerait, dût-on aller à pied les chercher à Saint-Denis. Mais le moyen… un cor sérieux ! La considération avant tout.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 avril 2010.

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