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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 25 NOVEMBRE 1854 [p. 1-2].


REVUE MUSICALE.

THÉATRE-LYRIQUE : Emotion populaire ; première représentation de Schahabaham II ; reprise de Maître Wolfram ; Mme Meillet. — Roger en Allemagne ; Mme Charton-Demeure [sic] à Rio ; Mlle La Grua à Vienne ; Mme de La Grange à Saint-Pétersbourg ; Mme Bosio à Paris. — THÉATRE IMPÉRIAL DE L’OPÉRA : Le veau gras : rentrée de Mlle Cruvelli ; M. Crosnier. — M. Lacombe. — Nouvelles compositions de M. Rosenhain.

    On s’apercevait depuis quelque temps dans le faubourg du Temple, sur les bords du canal de l’Ourcq, aux environs de la rue Chariot, et même sur la place de la Bastille, de la tristesse étrange des habitans jeunes et vieux de ces parages, braves gens, d’ordinaire si joviaux.

L’œil morne chaque jour et la tête baissée,
Ils s’en allaient plongés dans leur triste pensée.

    Plus de jeu de bouchon, plus de pipes fumantes. Les bouts de cigares gisaient sur l’asphalte, et pas un amateur ne daignait les cuellir. A minuit, personne devant la marchande de galette, dont la marchandise séchait, dont le grand couteau se rouillait, et dont le four s’éteignait. Titis ni claqueurs ne cherchaient l’accorte et l’agaçante proie. Plus d’amour, partant plus de joie. Les bouquetières on fuyait. Les notables de la rue Saint-Louis, réunis en conseil avec ceux du faubourg du Temple et du quartier Saint-Antoine, avaient jugé urgent de rédiger un procès-verbal circonstancié des progrès de la maladie, et l’avaient envoyé par une agile estafette au commissaire de police, qui ne reçut pas la nouvelle, on peut le penser, sans un véritable serrement de cœur. Le cœur des maires, qu’il se hâta d’avertir, en fut frappé bien plus cruellement encore. Il y eut un peu de précipitation, il faut l’avouer, dans la manière dont le triste avis leur fut transmis. Il faut ménager les cœurs de maires. Néanmoins l’anxiété fut domptée par l’affection sérieuse que les maires de tous les arrondissemens de Paris ont toujours ressentie pour ces malheureux enfans du faubourg du Temple ; et ils s’assemblèrent à leur tour précipitamment en conseil. La séance était à peine ouverte que d’autres estafettes accoururent, avec un air incomparablement plus consterné que l’air de la première estafette, annonçant des rassemblemens assez nombreux sur divers points de la capitale, rassemblemens qui portaient le caractère d’une mélancolie profonde et d’une insondable consternation. Ces rassemblemens, absolument inoffensifs du reste, étaient présidés par de très jeunes gens en casquette, maigres, pâles, efflanqués. L’un stationnait sur le boulevard du Temple, en face de la maison n° 35, où habitent deux acteurs aimés du Théâtre-Lyrique, M. et Mme Meillet ; l’autre encombrait la rue Blanche, depuis la rue Saint-Lazare jusqu’au n° 11, où respire la diva adorata, Mme Cabel ; le troisième rassemblement, quatorze fois plus nombreux que les deux autres réunis, entourait le palais de M. Perrin, le directeur de l’Opéra-Comique et du Théâtre-Lyrique.

    Les rassemblés restaient là, les yeux fixés sur les croisées des monumens que je viens de désigner ; leur regard exprimait un douloureux reproche, et la foule, entourant le jeune chef auquel elle s’était donnée, imitait son silence autour de lui rangée. — Ces nouvelles nouvelles mirent le comble à l’agitation des maires, et accrurent beaucoup l’inquiétude de leur président. Plusieurs voix s’élevèrent presque simultanément du sein du conseil pour demander la parole. La parole fut accordée à tous les orateurs, qui tous, d’un commun accord, se turent aussitôt : vox faucibus hæsit. Telle était l’émotion de chacun, Mais M. le président, qui avait conservé encore quelque sang-froid, fit rentrer les porteurs de ces nouvelles nouvelles, et les interrogeant l’un après l’autre : « Quelle est la cause, leur dit-il vivement, de cette tristesse, de cette mélancolie, de ce désespoir muet, de ces regards désolés, de ces rassemblemens, de cette agitation inerte ? De nouveaux symptômes de choléra auraient-ils éclaté dans le faubourg du Temple ? — Non, monsieur le président. — Les marchands de boissons alcooliques auraient-ils mis moins de vin que de coutume dans leur eau ? — Non, Monsieur, les boissons à coliques sont toujours les mêmes. — A-t-on fait circuler quelque fausseté sur le siége de Sébastopol ? — Non. — Alors qu’est-ce donc ?… et pourquoi avoir choisi précisément ces trois monumens pour points de ralliement et pour lieux de rassemblement ? cela m’effraie énormément. — Monsieur le président, on n’a pas pu le savoir… d’abord, mais ensuite on a fini par le savoir. Il paraîtrait que, sauf le respect que l’on vous doit, ces gens sont des habitués du Théâtre-Lyrique. — Eh bien ! — Eh bien, Monsieur, ce sont des amateurs passionnés de musique, mais qui n’aiment qu’une sorte de musique, la musique légère, la musique douce, comme sont douces leurs habitudes et leurs mœurs. Ils avaient entendu dire et ils s’étaient persuadé que le Théâtre-Lyrique fut créé et mis au monde pour eux, pour satisfaire à ce besoin d’émotions d’art qui les tourmentait depuis si longtemps. Ils avaient même conservé cet espoir jusqu’à la dernière ouverture du Théâtre-Lyrique ; ouverture après laquelle cet espoir les a tout d’un coup abandonnés. Ils assurent qu’on les a trompés. « Nous y voyons clair maintenant, disent-ils ; ce n’est pas un théâtre de musique douce, un théâtre de mélodie facile, un théâtre comme il en faut un au peuple le plus gai et le plus naïf de la terre. Loin de là, on n’y a représenté jusqu’ici que des œuvres compliquées, dites savantes, auxquelles nous ne comprenons rien. Et nous voyons bien, par la reprise obstinée de tout le répertoire de l’année dernière, que l’intention des artistes et du directeur est de persister dans cette voie, en ne montant que des opéras du genre sévère, au-dessus de notre portée et par conséquent sans charme réel pour nous. Autant vaudrait, n’était le prix des places, aller au Grand Opéra. » Voilà, ce qu’ils disent, monsieur le président; et sans doute vous trouverez dans votre sagesse quelque moyen de sortir de cette grave situation. » — En effet, M. le président, ayant mandé M. Perrin, s’est bien vite entendu avec cet habile directeur sur les moyens à prendre pour tourner, sinon vaincre la difficulté. Il a été convenu que, dans l’impossibilité reconnue, avérée, où l’on se trouve de contraindre les compositeurs à abandonner le haut style, à quitter les régions poétiques de l’art pour se mettre à la portée des intelligences naïves de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, on recourrait au moins à des librettistes gais, et qu’on leur commanderait des pièces si amusantes, si piquantes, si drôles que la tristesse populaire, malgré les sévérités de la musique savante, fondrait nécessairement à leur aspect, comme fond la glace au soleil. Et on a commence par l’opéra de Schahabaham II. Et le succès a dépassé toute attente. Et le peuple a ri comme un seul fou ; et son regard, à l’heure qu’il est, pétille de gaîté ; et les rassemblemens deviennent de plus en plus rares, le palais de M. Perrin devient accessible, le peuple a reconçu l’espoir d’avoir son Théâtre-Lyrique, et, nous pouvons le dire enfin, il l’a !

    Plaisanterie à part (car ceci, je me hâte de l’affirmer, était une plaisanterie. Il n’y a pas eu le moindre rassemblement, le moindre mécontentement. MM. les maires n’ont éprouvé aucune douleur. Le Théâtre-Lyrique n’avait jamais donné à son public la moindre inquiétude sur ses tendances ni sur ses intentions), plaisanterie à part donc, le public du faubourg du Temple est enchanté de son théâtre, lequel théâtre a lieu d’être enchanté de son public. Et chacun fait son devoir joyeusement : témoin Schahabaham II et l’accueil qu’il a reçu.

    Ce Schahabaham II a été inspiré par Schahabaham Ier, ou l’Ours et le Pacha, vaudeville premier de M. Scribe. Odry, Lepeintre aîné et Brunet triomphaient là-dedans, comme jamais on n’a triomphé. C’était une pluie de mots qui tous sont devenus des proverbes et font partie intégrante de la langue parisienne : « Prenez mon ours ! — Le pacha a perdu un de ses petits poissons rouges ! — Vends-lui notre ours. — Il lui faut un poisson comme on n’en voit guère. — Oui, un poisson comme on en voit peu. — C’est ce que je disais : un poisson comme on n’en voit pas. — Prenez mon ours. — Consultons notre femme, etc. » Puis le pacha Schahabaham, prenant son air affable, disait benoîtement : « Allons, je veux que tout le monde s’amuse aujourd’hui. Le premier qui ne s’amusera pas sera empalé. » Et voilà que les deux marchands européens, habillés en ours et étendus sur deux molles ottomanes, discouraient sur les affaires d’Orient. Et Schahabaham survenant, chacun des deux ours se hâtait de reprendre sa tête qu’il avait déposée pour les facilités de la conversation. Et perdant la tête dans leur précipitation, ils changeaient de tête ; l’ours blanc prenait la tête noire et le noir prenait la blanche : ce qui intriguait fort le pacha à son entrée, et devenait le sujet d’une longue discussion entre S. H. et le troisième marchand européen ; discussion très hardie et très approfondie sur l’influence du moral sur le physique. « Pourquoi donc, disait Schahabaham, l’ours noir qui était hier tout noir, a-t-il maintenant une tête blanche ? — C’est l’effet du chagrin qu’il a ressenti en apprenant que Votre Hautesse refusait de l’acheter. On a vu fréquemment, en pareilles circonstances, les cheveux des personnes blanchir en une nuit. — Oui, oui, je comprends cela ; mais ce que je ne comprends pas, c’est que la tête de l’ours blanc soit devenue noire. — Quant à ce phénomène, les savans européens sont tous tombés d’accord qu’il n’avait pas une cause morale, mais physique, laquelle cause ne leur est pas encore connue. Elle le sera très prochainement, l’Académie des Sciences en ayant ordonné la découverte. »

    Ce Schahabaham Ier discourait sur le boulevard Montmartre au théâtre des Variétés. Schahabaham II, ayant décrété que tout le monde s’amuserait sur le boulevard du Temple, a pris ses mesures en conséquence. Les esprits et les boulevards sont divers ; telle plaisanterie qui faisait et qui fait encore tomber en pâmoison les rieurs du boulevard Montmartre ne fera rire que modérément ceux du boulevard Bonne-Nouvelle, et laissera au boulevard du Temple les bonnes et les enfans très sérieux. Schahabaham II a donc un tout autre genre d’esprit que son illustre père. Il a acheté une jolie petite Française, presque neuve, qui fait partie de son harem. C’est sa passion, à ce Schahabaham. L’autre adorait les petits poissons rouges, celui-ci fait collection de petites femmes brunes et leur ordonne de l’adorer. Mais l’esprit de contradiction veut que Toinette, c’est le nom de l’odalique (remarquez, je vous prie, que je ne dis point odalisque ; ce mot, venant du turc odalika, doit s’écrire sans s, un savant occidentaliste me l’a affirmé), l’esprit de contradiction veut que Toinette s’obstine à adorer un petit paltoquet d’acteur français nommé Valentin, avec qui elle a joué deux ans auparavant la comédie au théâtre de la foire Saint-Laurent. Schahabaham apprend cette obstination, fait saisir le freluquet, et va le faire empaler net, quand le pauvret échappe aux mains de ses bourreaux. Mais le pacha a le bras long. Valentin est repris, et comme on allait l’obliger à s’asseoir sur une baïonnette, ce qui, au dire d’un grand écrivain, est la manière de guillotiner de ce pays-là, passe un astrologue, le savant du pacha. L’astrologue reconnaît en Valentin un compatriote, un ami, un confrère. Ils ont joué ensemble, eux aussi, la comédie à la foire Saint-Laurent. — Ami ! je te sauverai. Prends cet anneau, mets-le à ton doigt. Et quand tout à l’heure le pacha va te faire traîner au supplice, menace-le du poing, mets-lui le poing sous le nez, de manière à ce qu’il remarque ton anneau. Je ne te dis que cela. »

    Le pauvre Valentin est replongé dans son cachot. Schahabaham revient, consulte son astrologue, qui, après avoir longuement regardé dans son long télescope, répond à son maître : « Un grand danger menace ta Hautesse, illustre pacha ! Les destinées des humains sont doubles, et tout homme en naissant a un frère-d’astres qui naît en même temps que lui. Or ton frère-d’astres est à cette heure en danger de mort, et s’il meurt tu mourras ! — Allah ! que me dis-tu là ? je ne veux pas qu’il meure. Où est-il ? comment le reconnaître ? — Hautesse, j’ignore son nom. Mais mon art m’apprend qu’il porte au doigt de la main droite un anneau orné d’une superbe émeraude. A ce signe tu le reconnaîtras. »

    Le difficile n’est pas d’apercevoir l’émeraude, mais de trouver l’homme. Pour se distraire de son chagrin et de son inquiétude, Schahabaham ne trouve rien de mieux que de faire une bonne fois empaler Valentin. « Allez, dit-il à ses sicaires, préparez la baïonnette et qu’on en finisse. » Valentin reparaît résistant énergiquement à ses gardes. A l’aspect de son persécuteur, il entre en rage et le menace du poing. Le pacha voit la bague, reconnaît son frère-d’astres, et, tout bouleversé, se hâte de renoncer à la baïonnette et de prier son frère de s’asseoir sur …… tout autre chose. Il l’invite même à dîner, il le choye de cent façons, et enfin je crois qu’il lui fait épouser Toinette.

    Il y a sans doute dans ce Schahabaham-là d’aussi jolis mots que dans l’autre ; mais je n’en saurais citer aucun ; j’étais si absorbé, si ému par l’action, que toutes les finesses du dialogue m’ont échappé.

    Quant à la musique, c’est différent ; je l’ai si bien écoutée, que je l’ai entendue. J’avais reconnu dès les premières mesures de l’ouverture une partition écrite par un musicien. C’est en effet M. Gautier qui en est l’auteur, et cet artiste a déjà obtenu au même théâtre des succès de bon aloi. M. Gautier est un compositeur familier avec toutes les finesses de l’art. Il a du style et des idées d’une fraîcheur remarquable. Sa nouvelle partition ne le cède en rien, sous ce double rapport, à celles qui l’ont précédée. Il y a de la grâce dans l’air avec accompagnement de pochette (sur moi veillez, amours) ; mais peut-être cet air eût-il gagné à être moins développé.

    Le duo suivant est très bien écrit ; la discussion des deux Turcs sur les divers genres de supplices est une charge bien faite. Je dois citer encore l’air très agréable :

Un superbe navire,

les couplets de l’astrologue, accompagnés d’une façon piquante, un charmant quatuor, un joli trio et l’air du souper, avec accompagnement de clochettes, où Valentin prie Schahabaham de ne pas faire couper la tête à son ministre… avant le dessert. Le nom de M. Gautier a été proclamé au milieu des applaudissemens.

    Schahabaham II était précédé ce soir-là de là reprise du charmant opéra de MM. Méry et Reyer, Maître Wolfram. L’auteur de la musique a retouché ou plutôt réparé quelques parties de son œuvre écornées par les conseillers aux premières répétitions. Et maintenant l’ouvrage a retrouvé sa vraie physionomie, douce et touchante. Les choristes hommes ont manqué d’assurance plusieurs fois ; on eût dit qu’ils n’avaient pas eu le temps d’apprendre leurs parties. En revanche, Mme Meillet s’est montrée plus gracieuse que jamais dans ce rôle d’Hélène, auquel elle donne une demi-teinte de romantisme allemand qui convient là on ne peut davantage. Les couplets :

Je crois ouïr une voix
Dans les bois,

ont, comme toujours, charmé l’auditoire, autant par le naturel exquis de la mélodie que par la simplicité émouvante avec laquelle Mme Meillet sait les chanter.

THÉÂTRE IMPÉRIAL DE L’OPÉRA.

    Lundi dernier, brillante foule à l’Opéra. Mlle Cruvelli rentrait dans les Huguenots. Grande fête dans la salle et sur la scène. On allait tuer le veau gras ; l’enfant prodigue était de retour. C’est Mlle Cruvelli qui est l’enfant prodigue, bien que notre spirituel confrère M. Jules Lecomte s’obstine à soutenir qu’elle ne l’est pas. Valentine a reparu splendide de jeunesse, de beauté, de force et d’audace ; c’est une lionne. Jamais elle ne trouva dans ce rôle de la timide épouse de Nevers, de la tendre et modeste amante de Raoul, de plus fiers rugissemens. Le passage léonin au grave dans son duo avec Marcel au troisième acte est d’une sonorité saisissante. Aussi quelles chaleureuses et intelligentes acclamations ce rugissement a soulevées ! Tous les lions de l’Opéra, qui s’étaient tenus dans une prudente réserve jusque-là, ont reconnu leur sang à ce noble langage et se sont livrés alors à un magnifique enthousiasme, que la grande majorité de l’auditoire a partagé aussitôt avec entraînement. C’est à ce moment que le veau gras a décidément succombé.

    Pourtant, vers le milieu de la soirée, la toile ayant été levée, et M. Ferdinand Prévot s’avancant et faisant les trois saluts d’usage, un cri d’effroi à retenti dans la salle : « Ah mon dieu ! elle est repartie ! elle nous a de nouveau plantés là ! » Ce n’était encore qu’une fausse alerte. Il s’agissait tout bonnement de l’indulgence du public réclamée pour M. Obin, qui n’en a pas besoin. L’illustre cantatrice est bientôt venue nous rassurer tout à fait. Je suis étonné que dans l’andante à trois temps du duo que je citais tout à l’heure, la fameuse mesure à quatre temps introduite par Mlle Cruvelli ait passé presque inaperçue. Ce quatrième temps, ajouté par la savante cantatrice, fait pourtant merveille ; mais c’est une de ces beautés fines et délicates qui sont destinées aux musiciens seulement et doivent échapper à l’appréciation de la foule. Ce qu’il y a de vraiment extraordinaire, c’est que M. Meyerbeer, en écrivant son chef-d’œuvre, n’y ait pas songé.

    Une jeune personne, Mlle Delly (je crois) débutait dans le rôle de Marguerite de Navarre. On a été un peu sévère pour elle. Sa méthode n’est pas encore bien arrêtée, sa voix manque un peu de charme ; mais en somme on doit lui reconnaître une certaine connaissance de l’art du chant, que l’émotion inséparable d’un premier début empêchait sans doute de devenir plus manifeste.

    Une importante révolution vient de s’accomplir, et tout fait espérer qu’elle est à l’avantage et pour la plus grande prospérité de notre première scène lyrique. M. Crosnier, qui présida si longtemps et avec tant d’habileté aux destinées des théâtres de l’Opéra-Comique et de la Porte-Saint-Martin, vient d’être nommé directeur de l’Opéra. M. Crosnier a débuté par engager Gardoni, l’un des ténors les plus gracieux, à la voix la plus sympathique, qui aient jamais été entendus dans ce théâtre. Malgré la triomphante réception que l’on fait à Roger dans toute l’Allemagne, le prix fabuleux auquel sont payées ses représentations à Cologne, à Hanovre et ailleurs, nous espérons bien que M. Crosnier saura nous le rendre, et, pour dire vrai, nous y comptons tout à fait.

    Les répétitions des Vêpres siciliennes de Verdi viennent de commencer, et l’on assure que M. Crosnier a mis tout le personnel de l’Opéra à la disposition absolue du compositeur, en disant à chacun ce qu’on eût toujours dû dire en pareil cas : « Jusqu’au moment de la première représentation de l’ouvrage nouveau, c’est l’auteur qui dirigera toutes les études et à qui tous devront obéir. Le maître, c’est le maestro, ne l’oubliez pas. » A la bonne heure, voilà une savante abdication qui ne peut tourner qu’à la gloire de la puissance directoriale. On prépare aussi un nouveau ballet (la Fonti) dont la musique est écrite par un des habiles du genre, M. T. Labarre ; et Gardoni, après avoir débuté dans la Favorite, reparaîtra dans la Muette de Portici, qu’on doit remettre en scène avec tout le soin possible très prochainement.

Nouvelles d’outre-mer.

    A présent que nous voilà revenus à peu près de nos préjugés sur l’état de la musique en Angleterre, je crois que nous allons avoir à rectifier aussi nos opinions au sujet des institutions musicales de l’Amérique. Sans parler de New-York, où l’on entend aujourd’hui de grandes exécutions très soignées des productions sérieuses de l’art ancien et moderne, grâce à l’affluence de plus en plus considérable des musiciens d’Europe, il faut tenir compte du théâtre de la Nouvelle-Orléans et de celui de Rio-Janeiro. Ce dernier, théâtre provisoire comme l’Opéra de Paris, est d’une très grande dimension, et sinon décoré avec luxe, au moins construit dans les meilleures conditions pour l’acoustique et la commodité des spectateurs. On y trouve un orchestre de soixante-dix musiciens très passables, dirigés par un habile chef que j’ai connu à Brême l’an dernier, M. Barbieri. Mme Charton-Demeure, dont le talent a été si bien apprécié à Londres en 1850 [1851] et à Marseille pendant les deux dernières années, et maintes fois aussi à Paris, obtient en ce moment au Grand-Opéra de Rio des succès fabuleux, des ovations tropicales. A chacune de ses représentations, la scène est couverte de fleurs, la cantatrice est rappelée jusqu’à dix fois dans la soirée ; les acclamations, les conduites aux flambeaux, les sérénades, les cadeaux somptueux, rien ne manque à son triomphe.

    A la dernière représentation du Trovatore de Verdi, l’impératrice du Brésil a jeté son bouquet à Mme Charton, et le public a acclamé à la fois et l’heureuse artiste et l’à-propos de cette gracieuseté impériale. Voilà comment les choses se passent là-bas. Je ne m’étonne plus que tant de chanteurs d’Europe cherchent à faire brésilier leur engagement.

    La charmante Mlle La Grua, elle aussi à Vienne, est de plus en plus adorée de son public. Mme de La Grange distrait les Russes de leurs ennuis guerriers et parvient, dit-on, à amener des intermittences dans la fièvre sébastopolitaine. Quant à Mme Bosio, que j’ai entendue encore avant-hier dans Matilde di Shabran, jamais oiseau, jamais fée, jamais péri ne chanta de la sorte. Elle laisse les perles sonores s’échapper de sa bouche sans effort, sans la moindre peine. Elle semble voler dans une mélodieuse atmosphère ; elle s’y balance, elle y folâtre comme font les hirondelles aux grands jours lumineux de l’été. Et il y a un tel charme dans cet incomparable abandon musical, que la cantatrice paraît aussi heureuse de chanter que son auditoire est heureux de l’entendre. Il faut admirer aussi les applaudissemens de toute cette salle électrisée et charmée. Et pourtant au Théàtre-Italien il n’y a pas de David, il n’y a pas d’Albert, il n’y a pas de Vacher, il n’y a pas le moindre Sauton, et l’on y applaudit néanmoins comme il faut, mais en général seulement quand il faut.

Nouvelles d’outre-Rhin.

    On attend M. Lacombe à Vienne. Le savant compositeur pianiste va se rendre en Autriche pour y donner plusieurs concerts ; sans avoir le moins du monde l’intention de s’y fixer, ainsi que les professeurs de piano de Paris s’empressent d’en faire courir le bruit. Beaucoup de gens seraient désireux de lui succéder auprès de ses nombreux élèves, cela se conçoit. L’empressement de ces élèves à changer de maître se concevrait plus difficilement. En tout cas, il est certain que M. Lacombe reviendra prochainement et qu’il reste à la France. Nous autres artistes français voulons lui rester, à cette France, d’abord parce que nous l’aimons, ensuite parce que nous savons bien qu’à l’instar de Calypso, elle ne pourrait se consoler de notre départ.

    Ah ! c’est qu’il n’y a pas à plaisanter ! on aime rudement la musique dans notre pays !…..

    Nous voyons même un assez bon nombre d’artistes allemands s’y fixer. M. Rosenhain, de Francfort, est de ce nombre. Il vient de publier plusieurs compositions pour le piano seul, et pour piano et chant, d’une valeur incontestable et très grande. L’Adieu à la mer surtout, méditation de Lamartine, est un morceau de maître qui tranche singulièrement par son beau coloris sur le fond pâle des romances et des cavatines que l’on voit sur tous les pianos. Le chant en est naturel et distingué, sur un accompagnement savamment conçu, il est vrai, et où le pianiste se décèle, mais parfaitement dépourvu d’intentions trop ambitieuses cependant, et, malgré sa richesse, secondant toujours la partie vocale sans en distraire trop l’attention de l’auditeur. La phrase : « Berce, berce encore », d’une rare élégance, est supérieurement amenée et ramenée. Le malheur des compositions de salon telles que celle-ci, c’est que pour en jouer la partie de piano il faut un pianiste, et pour en exécuter la partie de chant il faut un chanteur. Et, ce qui rend plus manifeste et plus intolérable encore l’exigence de l’auteur, il faut que ce pianiste et ce chanteur soient tous les deux musiciens. Aussi la plupart des amateurs et un grand nombre d’artistes détestent-ils cette musique-là… qui le leur rend avec usure.

    Il en est de même de la Tempête, belle étude caractéristique de M. Rosenhain, de sa Calabraise et de sa romance sans paroles, intitulée Lutte intérieure, dont le thème, plein d’une passion contenue, et confié à la main gauche, sert de basse à l’harmonie. Il faut, pour bien rendre un pareil morceau et en faire ressortir la puissance expressive, des qualités de style qui se trouvent bien rarement unies chez les pianistes à la science du clavier. Néanmoins les morceaux pour piano seul de M. Rosenhain doivent être et sont en effet plus souvent bien exécutés que ses compositions vocales. Cela tient à ce qu’on trouve plus de musiciens parmi les pianistes que de chanteurs parmi les musiciens.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 18 juin 2010.

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