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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 24 OCTOBRE 1854 [p. 1-3].


THÉATRE DE L’OPÉRA.

Première représentation de la Nonne sanglante, opéra en cinq actes, de MM. Scribe et Germain Delavigne, musique de M. Gounod, décors de MM. Séchan, Despléchin, Cambon, Thierry, Martin et Aumont.

    Vous croyez peut-être que je vais commencer par un dithyrambe sur la reprise de l’Etoile du Nord, en disant comme de coutume : A tout seigneur, tout honneur ? Mais je m’en garderai, d’abord parce que à tout seigneur tout honneur est une espèce de proverbe et que les proverbes sont les bêtises des nations ; ensuite parce que je ne vois guère en quoi consiste l’honneur que le feuilleton croit faire à une gloire d’artifice en la tirant la première. N’est-il pas au contraire de règle en pyrotechnie, comme en musique, comme en tout, de réserver les fusées les plus mirobolantes, les bombes les plus lumineuses et les coups de grosse caisse les plus enchanteurs pour la fin ?… Sans cela, le bouquet ne serait plus le bouquet. D’ailleurs une nonne qui veut qu’on s’occupe d’elle, vous savez si cela est patient. Un poëte l’a dit :

Désir de fille est un feu qui dévore,
Désir de nonne est cent fois pire encore.

Et une nonne sanglante, une nonne assassinée qui tient à être vengée ! Cela fait frémir ! En conséquence, laissons pour quelques instans scintiller l’étoile dans son ciel bleu ; elle peut attendre ; c’est une étoile fixe, tandis que les souffrans, les puellæ inultæ, les morts….. Il faut se hâter,

Les morts vont vite !

la ballade le dit.

    Le sujet de cet opéra est tiré du célèbre roman de Lewis (le Moine). S’il est encore à cette heure des gens capables de s’intéresser à une œuvre littéraire et qui n’aient pas lu le Moine, je les engage à se procurer au plus vite un exemplaire de l’excellente traduction qu’en a faite M. Léon de Wailly. Grâce au succès de la Nonne à l’Opéra, ce qui reste de la dernière édition du Moine pourrait bien disparaître en quelques jours. Il n’est rien de tel que les arrangemens et les arrangeurs pour populariser les œuvres originales et les hommes de génie. Sans M. Castil-Blaze, Weber serait sans aucun doute absolument inconnu en France à l’heure qu’il est ; qui de nous eût entendu parler de Mozart sans M. Lachnitz ; de Shakspeare sans M. Ducis, et de quelques autres sans tant d’autres ?

    La scène se passe aux environs de Prague, dans le château de Moldaw, vers le onzième siècle. Au lever de la toile, deux troupes d’hommes d’armes sont en présence ; elles semblent s’être livré un rude combat ; un vieillard, Pierre l’Ermite, les sépare et leur commande la paix au nom du Dieu des armées. C’est que le baron de Moldaw et ses vassaux, le comte de Luddorf et ses chevaliers sont les Montagus et les Capulets de ce pays-là, qu’ils s’exècrent comme s’exécraient à Véronne [sic] les parens de Roméo et ceux de Juliette, et qu’ils s’entre-tuent avec la verve qui rend le tableau des guerres civiles si intéressant. A la voix de ce Friar Lorenzo, les combattans se sont pourtant arrêtés, ils baissent la tête et jettent leurs armes bientôt après. De plus, Pierre obtient du baron de Moldaw que

Pour éteindre à jamais ces haines centenaires,

il donne sa fille Agnès en mariage à Théobald, l’aîné des fils du comte de Luddorf. Cette affaire conclue, on ouvre le château de Moldaw, et tous y entrent ensemble en répétant ce gai refrain :

Buvons, chantons en frères,
Et que le choc des verres
Succède aux cris de mort.

    Pendant cette scène de réconciliation et de boisson, Rodolphe, le second fils de Luddorf, accourait avec un corps de troupes fraîches au secours de son père. Mais il arrive trop tard, et ne trouve plus sur le champ de bataille que l’ermite Pierre, qui lui apprend le mariage d’Agnès avec Théobald,

Cela ne sera pas!

s’écrie Rodolphe,

Car je l’aime, mon père,
Je l’aime et suis aimé.

    En vain l’ermite veut faire entendre raison à cet amant désespéré ; Rodolphe s’obstine dans son désespoir. Il ne répond cependant pas avec l’emportement irrévérencieux de Roméo :

    « Périsse la philosophie ! Si la philosophie ne peut me rendre Juliette, ne m’en parle plus » ; il se borne à dire honnêtement à Pierre :

Non, non, en proie à la souffrance,
Je ne puis suivre vos avis !

Ce à quoi Pierre réplique :

On est fort contre la souffrance
Quand on souffre pour son pays.

    Dans la scène suivante, les deux amans sont en présence, et Rodolphe propose des moyens extrêmes pour arracher Agnès au sort qu’on lui destine :

Sous le rempart du Nord, quand la nuit sera sombre,
Je t’attendrai.

AGNÈS.

    Non, non !

RODOLPHE.

        A minuit !

AGNÈS.

            A minuit !

RODOLPHE.

Quoi ! tu frissonnes ?…

AGNÈS.

    Cette nuit
Est celle où tous les ans son ombre
Parcourt ces murs épouvantés.

RODOLPHE.

Quelle ombre ?

AGNÈS.

    Ecoutez ! écoutez !
Avant minuit les portes sont ouvertes
Pour le fantôme en habits blancs ;
La Nonne sanglante, à pas lents,
Traîne ses pieds sur les dalles désertes.
Dans l’ombre on l’entend s’avancer ;
La foudre roule, l’air se glace !
Respectez la Nonne qui passe !
Vivans ! laissez la mort passer !

    Rodolphe est un voltairien de ce temps-là ; il n’a pas la moindre peur des revenans, et, en homme sans foi ni loi, il rit de la croyance de sa bien-aimée ; il ose même pousser l’impiété jusqu’à lui proposer de tirer parti, dans l’intérêt de leur amour, de l’effroi qu’inspire à tout le monde la prétendue apparition. Il veut qu’Agnès, s’habillant en Nonne sanglante, descende à minuit le grand escalier du château, tenant un poignard d’une main, une lampe sépulchrale de l’autre. Il l’attendra avec des chevaux dans le bois voisin, et il l’enlèvera. Agnès refuse absolument de se prêter à cette horrible supercherie ; Rodolphe conjure en vain, il tombe éperdu aux pieds d’Agnès, au moment où le comte de Luddorf et le baron de Moldaw entrent ensemble.

LUDDORF.

Qui, lui !… mon fils… aux genoux
De l’épouse de son frère !

RODOLPHE.

C’est moi qui suis son époux !
Moi qu’elle aimait ! moi qu’elle aime !
Je le déclare à la face de tous,
A la face de Dieu, notre juge suprême !

LUDDORF.

Renonce à cet amour !

RODOLPHE.

    Plutôt cent fois mourir !

Luddorf, exaspéré par cette bravade, chasse son fils de sa présence et le maudit. Alors Agnès, le cœur déchiré par le spectacle du malheur de son amant, s’approche de lui et lui dit à voix basse : « A minuit ! » Elle sera au rendez-vous. Rodolphe passe alors du plus affreux désespoir à une joie délirante, et brave l’enfer et le ciel !

O bonheur ineffable !
En mon sort misérable
Quelle voix secourable
Tout à coup retentit !

Ses parens recommencent à le maudire et la toile tombe au milieu de ce concert de malédictions.

    Acte deuxième. Une rue sur laquelle donne la principale cour du château. Au fond, le château, où l’on monte par un large escalier. Une grande grille sépare la cour du château de la rue, et cette grille est ouverte. Hommes et femmes du peuple devant une taverne et buvant.

Assez rire et boire
De ce vin du Rhin
Dont le jus divin
Ote la mémoire.

    A propos de ce couplet, je ne me permettrai certes pas une critique littéraire, mais une simple observation de vigneron ; car je suis vigneron, à mon grand regret, les vignes, cette année n’ayant pas donné de l’eau à boire. Or, on trouve bien par-ci, par-là, chez les poëtes hardis, le jus de la treille, pour ne pas dire le jus du raisin ; nous connaissons cela, nous autres vignerons, et nous comprenons tout de même ; mais quand on nous parle du jus du vin, nous autres vignerons ne comprenons plus du tout. Après cela, peut-être l’auteur a-t-il voulu parler du jus du Rhin, auquel cas il faudrait supposer que les habitans de cette partie de la Bohême buvaient de l’eau, et leur pardonner de rire de ce vin du Rhin.

    Assez rire et boire
    De ce vin du Rhin
    Dont le jus divin
    Ote la mémoire.
Je me sens glacé d’épouvante ;
L’aspect de la Nonne sanglante
Peut, dit-on, donner le trépas !
Partons, partons, doublons le pas.

    Ils sortent, et la taverne se ferme. Entre alors en riant le jeune Urbain ; un page, son nom l’indique, tous les pages s’appellent Urbain. Il vient attendre son maître ; il a tout préparé pour l’enlèvement. Bientôt Rodolphe arrive, et son anxiété redouble à l’approche de l’heure fatale ; il a beau faire l’esprit fort, le moyen extraordinaire qu’il emploie pour enlever sa maîtresse commence à le troubler un peu. Mais minuit sonne et l’on voit une pâle lueur passer derrière la fenêtre d’une tour, et bientôt après derrière celle d’une galerie élevée. C’est elle ! c’est Agnès ! la voici, pâle, froide, morte. Rodolphe a beau la rassurer et protester de la pureté de ses intentions, Agnès répond à peine. Pourtant il lui met au doigt son anneau, il jure d’être à elle, toujours à elle, et les grondemens de la foudre accompagnent ces fiançailles terribles. Car c’est la vraie Nonne qui s’est présentée, c’est elle qu’enlève Rodolphe ; c’est une fausse Agnès. La véritable Agnès, la fausse Nonne ne paraît au haut de l’escalier qu’un instant après l’enlèvement. Alors la tempête redouble de furie, la scène se couvre de nuages, une musique infernale se fait entendre. Le théâtre change et représente les ruines d’un château gothique. Une vaste salle d’armes, dont les fenêtres et les portiques sont à moitié détruits ; au milieu, les débris d’une grande table de pierre et des siéges en pierre couverts de lierre et de plantes sauvages. La lune éclaire ce tableau et laisse apercevoir au fond du théâtre et au sommet d’un rocher un ermitage. Les chevaux de Rodolphe, effrayés par l’orage, ont en quelques minutes franchi tous les obstacles et conduit les amans à l’antique château des ancêtres de Rodolphe. C’est là qu’il veut faire consacrer son mariage avec la Nonne, qu’il prend toujours pour Agnès ; c’est là qu’habite Pierre, le pieux cénobite. La Nonne, en passant tout à l’heure auprès de la chapelle, a quitté la main de son amant ; elle est allée prier. Rodolphe a envoyé son page prévenir l’ermite de leur arrivée, et le voilà seul au milieu de ces ruines effrayantes. Tout à coup la lune disparaît, les portiques en ruine reprennent leur forme et leur élégance premières ; les débris de la table de pierre se changent en une vaste table couverte de mets et d’une riche vaisselle. Les flambeaux s’allument, des faisceaux d’armes brillent de toutes parts ; on entend un bruit souterrain, mystérieux. Paraissent aux portes de la salle des seigneurs et des dames richement vêtus mais d’une pâleur effrayante et ne faisant presque pas de mouvemens. Ils glissent lentement plutôt qu’ils ne marchent ; ils vont s’asseoir à table et se livrent à une muette orgie. La Nonne, toujours voilée, reparaît alors.

RODOLPHE, allant à elle.

Agnès où sommes-nous ?… et quelle destinée
Les a tous rassemblés ici ?

LA NONNE.

    Notre hyménée !

RODOLPHE.

Qui sont-ils ?

LA NONNE.

    Nos témoins !…. regarde !

Et Rodolphe effaré reconnaît dans l’un des funèbres convives son frère aîné Théobald. A cette vue, la terreur semble rendre à Rodolphe la clairvoyance qui lui avait manqué si longtemps. Il commence à se méfier de sa silencieuse compagne.

Eh ! qui donc êtes-vous ?

LA NONNE.

Moi ! la Nonne sanglante !

RODOLPHE.

O ciel !

LA NONNE.

    Ta fiancée ! oui, voilà ton anneau
Qui tous deux nous unit par delà le tombeau !

    Pierre l’Ermite, amené par Urbain, interrompt cette explication en étendant une croix vers les fantômes. Le palais aussitôt redevient vieux, les flambeaux s’éteignent, les apparitions s’abîment en terre ; mais la Nonne, en disparaissant, répète encore à Rodolphe :

A moi… toujours !

    Au troisième acte, nous sommes dans une ferme où l’on chante, où l’on valse. Rodolphe, rêveur, assiste à ces agrestes jeux. Urbain vient l’y surprendre et lui annoncer que, par un brusque retour des choses d’ici-bas, ses parens maintenant le cherchent pour lui faire épouser Agnès. Théobald n’est plus ; dans les combats, il a perdu la vie, et lui, Rodolphe, demeure maintenant le seul héritier du nom de Luddorf. La joie du jeune homme n’est pas sans mélange. Il doute que la Nonne le laisse tranquillement allumer les flambeaux de ce doux hyménée. Pourtant minuit approche, le ciel est serein, rien ne trouble le calme de ces lieux, il espère que la Nonne au moins ce soir ne viendra pas. Affreuse erreur ! minuit sonne et l’horrible fiancée s’avance :

Me voici — moi, ton supplice !
J’ai ta foi, j’ai ton anneau !
Le ciel veut qu’on accomplisse
Les sermens faits au tombeau !

Mais, par l’enfer et le ciel ! que faire donc pour rompre cet affreux engagement ? Qu’exiges-tu ? crie Rodolphe. — La vengeance !

    Elle fut séduite aux jours de son adolescence. Son amant dut partir. On répandit le bruit de sa mort. Agnès alors d’aller dans un cloître ensevelir ses pleurs et son amour. Mais c’était une feinte. Le perfide vivait, il allait se marier. Sa victime alors de lui écrire et de réclamer les droits qu’elle avait sur son cœur. (Elle n’était donc pas encore nonne ?…) Mais, lui, coupe court aux récriminations. Elle l’importunait, il l’a assassinée.

RODOLPHE.

L’infâme !

LA NONNE.

N’est-ce pas ?

RODOLPHE.

Quel est-il ?

LA NONNE.

Tu le sauras !

RODOLPHE.

Son nom ! son nom !

LA NONNE.

Tu le sauras demain !

Il le saura en effet, mais on ne saura jamais pourquoi la Nonne ne le lui fait pas savoir tout de suite, et pourquoi elle remet cette confidence au lendemain. Au quatrième acte donc, le comte de Luddorf, entouré de ses hommes d’armes et des chevaliers du baron de Moldaw, chante une troisième chanson à boire :

Que le hanap brille en votre main !

et l’on fête de nouveau ce fameux vin du Rhin dont le jus divin ôte la mémoire. Ballet ; fête complète. Grand gala pour célébrer l’union prochaine d’Agnès et de Rodolphe. Les fiancés vont aller à l’autel quand la Nonne, sortant de terre derrière le fiancé et lui frappant sur l’épaule, lui montre le comte Luddorf, père de Rodolphe :

Voilà mon meurtrier !

Nouvelle horreur ! Rodolphe, fou d’épouvante, refuse d’achever la cérémonie. Cet hymen est impossible ! dit-il. Peut-on en effet, pour se délivrer des obsessions d’une Nonne, égorger celui-là qui nous donna le jour ! Nouveau cataclysme de fureur qui vient fondre sur le malheureux jeune homme. On le maudit derechef, et l’on crie :

Quoi ! d’un cœur inhumain
Il refuse sa main !
Il trahit son serment,
Et l’hymen qui l’attend….
Un affront si sanglant
Veut du sang… oui, du sang !…

    Final, plus de paix, plus de trêve, la guerre est rallumée entre les Capulets et les Montagus, et Pierre a beau crier :

Insensés !… furieux !… le ciel vous maudit tous !

Tous n’en continuent pas moins à s’entre-maudire, et la toile tombe encore une fois sur un nouveau concert de malédictions.

    Au cinquième acte, le théâtre représente un site sauvage près du château de Moldaw. Au fond, sur une éminence, le tombeau de la Nonne sanglante ; un peu plus haut, la chapelle de Pierre l’Ermite. Luddorf erre mélancoliquement en ces lieux solitaires. Le remords de son forfait odieux le dévore ; et sans savoir pourtant le motif qui a porté Rodolphe à refuser la main d’Agnès, il se prend tout à coup d’une immense tendresse pour ce fils coupable qu’il a tant et si bien maudit. Le cœur humain est un abîme. Voici venir une troupe de partisans du baron de Moldaw. Ils ont tendu un piége à Rodolphe en lui disant que :

    Pierre, le saint ermite,
A huit heures du soir lui donnait rendez-vous.

Rodolphe va donc se rendre à la chapelle, puisque Pierre le demande ; aussitôt qu’il y entrera, sous leurs poignards il tombera. Mais Luddorf entend ce hideux complot :

Mon fils, mon fils… quand la vengeance
Contre ta vie arme leurs bras,
A moi de prendre ta défense
Et de conjurer le trépas !

Justement voici Rodolphe qui s’avance avec Agnès ; mais Luddorf, au lieu d’avertir son fils, se cache derrière un rocher pour écouter la conversation des deux pauvres amans. Il apprend ainsi que Rodolphe est instruit de son horrible crime ; tout alors lui est expliqué, et regardant du côté de la chapelle :

    Livrons-leur (dit-il), une vie
Que depuis si longtemps le remords a flétrie,
Oui, dérobons mon fils au trépas qui l’attend.

Et il gravit la montagne, se dirigeant vers la chapelle où sont embusqués les assassins. Pourtant en avouant à Agnès qu’il était tenu pour obtenir sa main de mettre à mort un coupable, Rodolphe ne lui a point avoué que ce coupable fût son père. Agnès alors s’indigne de son hésitation :

    N’es-tu pas chevalier ? lui crie-t-elle. Tu as l’audace de ne pas oser ?

Une telle audace
M’irrite et me lasse ;
Va-t’en, je te chasse,
Va-t’en, je te hais,
Va-t’en pour jamais.

    Mon Dieu, l’a-t-on souvent chassé, souvent maudit ce pauvre Rodolphe ! Vraiment, c’est trop, cela fait pitié. D’ailleurs un pareil duo était quelque chose d’atroce à mettre en musique, et par suite de fort difficile à exécuter humainement. Heureusement les assassins y mettent un terme en criant : « Mort à Rodolphe ! » Et Luddorf, qu’ils ont pris pour son fils, redescend la montagne frappé de plusieurs coups de poignard. La Nonne alors est satisfaite ; du haut de son tombeau elle jette son poignard et chante :

    Ma lampe redoutable
Ne doit plus éclairer ici que des heureux !

    Et nous la voyons monter aux cieux dans un groupe de nuages au milieu duquel Luddorf disparaît.

CHŒUR GÉNÉRAL.

O clémence ineffable,
Daigne les accueillir !
La vertu du coupable
Est dans le repentir.

    C’était une rude tâche que celle de mettre en musique un pareil livret, à cause de sa couleur trop constamment sombre et bien plus encore à cause du peu de variété des malédictions. M. Gounod s’en est tiré presque toujours en habile homme, en musicien savant et ingénieux, et s’il n’a pas surmonté toutes les difficultés que ses poëtes lui ont données à vaincre, c’est qu’en bonne conscience elles étaient invincibles.

    Comment traiter en effet un duo tel que le dernier, où Agnès, folle furieuse de voir Rodolphe hésiter à tuer quelqu’un, l’accable des expressions les plus violentes de sa colère, de sa haine, en s’abstenant de le battre seulement ? Il eût fallu pour composer un duo musical ne tenir aucun compte des paroles ni de la situation. Et c’est ce que M. Gounod, compositeur dramatique, a tout naturellement eu le courage de ne pas faire.

    Mais de combien de vraies beautés musicales son œuvre est semée ! Nous allons signaler les principales.

    L’air de Pierre : « Dieu puissant, daigne m’entendre », a pour thème une large phrase parfaitement adaptée à la grande et belle voix de Depassio. L’allegro à trois temps avec chœur, où le style de Handel est si parfaitement imité, produit un très grand effet, surtout lorsque les voix d’hommes du chœur reprennent le thème. Mais pourquoi imiter le style de Handel ? Il n’y avait pas plus de raison de le faire dans ce morceau que dans tout autre de cet opéra. Le chœur :

Compagnons, bas les armes,

débute d’une façon originale et énergique, et le passage « Buvons, chantons en frère » est plein de gaîté.

    Le duo :

Mon père d’un ton inflexible,
Hélas ! a proscrit nos amours !

est un des principaux morceaux de la partition. Il est dramatiquement conçu. L’élan passionné de Rodolphe vers la fin est exprimé par une mélodie pénétrante et suave à la fois :

Grand Dieu ! c’est mon Agnès qui passe !

    On regrette de trouver dans la première partie de ce duo un accompagnement obstiné de violoncelles, dont le dessin rappelle trop fidèlement celui que font entendre les violoncelles aussi dans le trio en ut mineur du Freyschütz.

    Le thème de la stretta de ce duo,

O toi que j’adore !

n’est pas à la hauteur de style du reste. On est tout étonné d’y trouver un reflet du style parisien familier. La première malédiction de Luddorf, au début du final de cet acte, est grandiose et terrible ; il y a là des effets d’harmonie de la plus rare beauté, et les voix y sont employées de la façon la plus avantageuse. Mais le compositeur a négligé, à tort selon moi, de faire saillir un admirable contraste que les auteurs du drame lui avaient ménagé, et qui résulte tout naturellement de la joie subite de Rodolphe au moment où Agnès consent à aller la rejoindre à minuit, et de la recrudescence de fureur des parens des deux amans en voyant sur les traits de Rodolphe l’expression de cette joie même qu’ils prennent pour une insultante ironie. Rodolphe chante ces paroles :

O bonheur ineffable !

sur une musique convenable, on doit le supposer ; mais nul parmi les auditeurs ne peut la distinguer, puisqu’elle se trouve écrasée par la masse de toutes les autres voix qui reprennent leur première imprécation. Il fallait absolument ici que la joie de Rodolphe devînt musicalement dominatrice de la scène, et elle n’est pas même accusée. Ceci est un vrai malheur.

    Le tour énigmatique de la deuxième chanson à boire :

Assez rire et boire
De ce vin du Rhin
Dont le jus divin
Ote la mémoire,

n’a pas empêché le compositeur d’adapter aux paroles une musique sinon très neuve, au moins claire et énergique. Le passage :

Avant que minuit ne sonne
Soyons clos dans nos logis,
Car voici l’heure, etc.

rappelle trop de toute façon le couvre-feu des Huguenots. On dit que l’auteur a l’intention de le supprimer ; il fera bien.

    Les couplets du page Urbain ne sont pas heureux ; on est tout étonné de les voir finir par de vieilles vocalises dépourvues de tout intérêt musical. Je parierais que cette forme et ces débris de cadences ont été imposés au pauvre compositeur.

    La scène de l’enlèvement :

Du Seigneur, pâle fiancée,

est en général bien traitée dans la partie vocale, et supérieurement instrumentée. L’ensemble paraît cependant manquer du mystère et de la terreur qu’on voudrait y voir dominer. Les accens forts et les grands éclats de voix y sont trop fréquens et toujours déplacés.

    Mais le morceau instrumental qui lui succède, et dans lequel l’orchestre et des voix invisibles font entendre les rumeurs infernales, les bruits étranges qui accompagnent le voyage fantastique de Rodolphe et de la Nonne, est de la plus grande beauté. C’est magistralement fait, c’est poétique et terrible.

    Le chœur des revenans est d’une monotonie rhythmique dont on conçoit bien l’obstination ; mais après quelques mesures il eût été prudent peut-être de faire intervenir au-dessus de ce rhythme une phrase caractérisée qui pût en voiler la nudité.

    Les valses et les airs de danse sont charmans ; un air bohémien surtout, dont le thème piquant se déroule dessus et dessous une tenue de violon à l’aigu produit l’effet le plus délicieusement original. Ce petit morceau est une trouvaille.

    Le style du duo « Reprenons courage » est peu élevé et rappelle je ne sais quelle chansonnette dont on disait le titre dans la salle. Mais l’air de Rodolphe « Un ciel plus pur » m’a tout d’abord paru le chef-d’œuvre de la partition. Les contours de la mélodie en sont exquis, les désinences heureuses, l’orchestration y est constamment d’une fraîcheur et d’un coloris ravissans. C’est une page poétique, dont le calme délicieux enchante d’autant plus l’auditeur, que le contraste qu’elle produit avec le ton général de l’œuvre est plus frappant. Gueymard, en outre, a bien chanté ce morceau, dont l’effet serait double, si les instrumens à cordes de l’orchestre l’accompagnaient deux fois plus piano. Ce qu’on appelle le piano, à l’opéra, n’est jamais qu’un mezzo-forte : c’est la nuance juste-milieu. Or, ce juste-milieu est rarement juste d’expression et toujours fort monotone.

    Le duo suivant entre la Nonne et Rodolphe a, selon moi, le défaut d’être un duo. Il m’est impossible en effet d’admettre que cette nonne morte, ce revenant, ce spectre chante comme une personne naturelle. Il n’y avait, ce me semble, que très peu de paroles à lui faire dire, le moins possible, et une sorte de musique étrange et tout à fait extra-humaine restait à trouver pour ce peu de mots. C’était une question capitale.

    La troisième chanson à boire « Bon chevalier » est éclatante et d’un tour chevaleresque bien en situation. Le final est une des plus grandes choses de la partition, et son effet serait magnifique sans la grosse caisse, dont l’auteur a déjà abusé comme un simple compositeur de ballets dans les scènes précédentes, et qui gâte tout. Elle entre réellement en fureur dans ce morceau, et l’auditeur aussi. Et cela fait penser à l’observation naïve d’un Valaque, qui, en entendant un jour à Paris un opéra parisien instrumenté de cette façon, dit à l’un de ses voisins : « Pourquoi donc ne fait-on pas sortir ce monsieur qui frappe là-bas sur un tonneau pour nous empêcher d’entendre la musique ? »

    Il faut encore compter parmi les excellens morceaux l’air de Luddorf, qui ouvre le cinquième acte. Il est seulement un peu trop développé vers la fin ; et la fréquente répétition du dernier vers : « Revoir mon fils, l’embrasser sans rougir », est d’autant plus fâcheuse, qu’elle met plus en évidence la singulière et subite tendresse de ce père pour un fils qu’il n’a fait que maudire jusque-là.

    J’ai déjà dit combien il me paraissait difficile, pour ne pas dire impossible, de composer un duo musical sur les paroles de la dernière scène entre Agnès exaspérée, ou plutôt enragée, et son malheureux amant. M. Gounod ne pouvait manquer de tomber là dans les interjections vocales violentes, dans les cris, que nous lui avons tant reprochés pour ses duos des deux femmes rivales, de Sapho. Et par suite, les deux artistes qui chantent ce morceau ne peuvent éviter de lancer des notes stridentes, qui ne causent à l’auditeur qu’une impression pénible.

    Le succès de la Nonne n’a pas été un seul instant douteux. On a rappelé tous les acteurs et l’auteur de la musique, qui seul s’est abstenu de paraître.

    Les décors et les costumes sont d’une magnificence impériale ; la mise en scène est ingénieuse et soignée. Nous devons de grands éloges à Depassio, dont la voix riche et profonde fait merveilles dans le personnage de Pierre l’Ermite ; à Gueymard, qui joue et chante avec soin ce long et terrible rôle de Rodolphe, et à Merly, qui fait bien valoir les deux seuls morceaux qu’il ait à chanter. Mlle Poinsot est une élégante Agnès ; sa voix est plus assurée qu’elle n’était il y a un an ; jamais un son douteux ne lui échappe, et ce n’est pas sa faute si elle a si souvent à recourir aux accens violens, aux notes aiguës lancées à toute volée. On a beaucoup loué, pendant et après la représentation, la manière savante dont Mlle Wertheimber a rendu ce rôle difficile de la Nonne ; elle l’a même chanté trop bien. Mais ici encore la cantatrice était forcée de produire les sons écrits dans sa partie ; elle ne pouvait rien en retrancher. Le rôle de la Nonne étant écrit pour une cantatrice, il faut nous estimer heureux d’en avoir une de cette valeur.

    Mlle Dussy a mis de la grâce et de l’entrain dans le rôle du page, rôle peu caractérisé, et Mlle Dameron a chanté on ne peut mieux les quelques notes qui lui avaient été confiées. Le succès de la danse a été divisé en trois parts à peu près égales : l’une pour Mlle Legrain, l’autre pour Mlle Bagdanoff et la troisième pour le jeune Mérante. Mlle Bagdanoff fait des progrès sensibles ; elle a toujours eu de la grâce, elle a maintenant une vigueur, un nerf extrêmement remarquables, et qui décèlent une danseuse di primo cartello. Il ne lui manque que des rôles. Mlle Bagdanoff a obtenu dans l’un de ses derniers voyages un succès prodigieux sur un théâtre où l’on entend à cette heure une terrible musique, sur celui de Sébastopol. Elle peut bien dire aujourd’hui, comme cet orateur dont nous gardons la mémoire : « J’ai dansé sur un volcan ! »

THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Reprise de l’Etoile du Nord.

    Eh bien ! oui, cette reprise a été splendide, et la salle étincelante ne présentait pas une place vide. Oui, cet auditoire a été plus ravi qu’il ne l’avait encore été par cette partition chatoyante, où brillent enchâssées dans l’or d’un travail exquis des idées fines, neuves, séduisantes. M. Meyerbeer s’est montré le plus étonnant joaillier, le plus grand ciseleur, le plus riche bijoutier que l’on connaisse. Et puis encore quel ensemble dans l’exécution ! quel aplomb ! quel fini ! Cela s’enchaine, s’engrenne, se tend et se détend comme les rouages et les ressorts d’une excellente montre de Genève. Battaille est vraiment admirable : on ne compose pas mieux un rôle qu’il n’a composé celui de Pierre-le-Grand ; j’en dois dire autant de Mlle Duprez pour celui de Catherine. Mlle Rey, qui succède à Mlle Lefèvre dans le charmant personnage de Prascovia, a de la grâce et une voix agréable ; elle n’a pourtant pas fait oublier sa devancière. Jourdan et Mocker soignent de plus en plus leur exécution, dont ils perfectionnent les détails, au lieu de les négliger ainsi que cela se pratique trop souvent pour les ouvrages dont les représentations se multiplient. Le chœur fait des prouesses auxquelles il ne nous avait pas accoutumés jusqu’ici dans les autres opéras du répertoire ; et il faut applaudir chaleureusement l’orchestre, si bien dirigé par M. Tilmant, pour la netteté de ses traits, sa verve, son ensemble et la délicatesse de ses nuances. M. Meyerbeer n’a pas peu contribué à mettre les rares qualités de cet orchestre en évidence et à les développer. C’est aujourd’hui un orchestre modèle.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 18 juin 2010.

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