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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 21 FÉVRIER 1854 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de l’Etoile du Nord, opéra en trois actes, de MM. Scribe et Meyerbeer.

    On plaisante sur la longueur des répétitions des opéras de M. Meyerbeer, sur les précautions minutieuses qu’il prend pour qu’aucun détail de la plus mince importance ne soit négligé, sur ses expériences, ses essais et le secret dont il les entoure ; mais en somme il arrive à de magnifiques résultats, et le public n’a rien à voir là dedans, ou, s’il examine la question, il ne peut, en considérant la fin, que donner raison au maître qui emploie les moyens qu’il juge convenables. Oui, on a répété l’Etoile du Nord à l’Opéra-Comique pendant cinq grands mois, sinon davantage, mais l’exécution en est excellente dans son ensemble, mais les plus incroyables difficultés de mise en scène de la partition y sont vaincues avec un imperturbable aplomb, mais chacun s’étonne qu’un pareil tour de force ait pu être fait sur ce théâtre, et on applaudit et on admire. Donc le but est atteint, donc le chemin que l’auteur a pris pour y arriver est le bon chemin. Sans une scène de dialogue, qui a paru longue surtout à cause du caractère et de l’esprit du principal personnage, le niais de la pièce (car M. Scribe n’a pas cru devoir se passer du niais de mélodrame), l’intérêt dramatique n’eût pas langui un instant ; quant à l’intérêt musical, il a été constamment d’une extrême vivacité, M. Meyerbeer, qui ne commet pas, lui, d’anachronisme et qui connaît son monde, s’étant complètement abstenu d’aborder le genre niais.

    Au premier acte, nous sommes dans un village de Finlande ; des paysans chantent et dansent et boivent force schnik (c’est le terme employé par l’auteur de la pièce). Vient un marchand de macarons (ce sont de drôles de macarons que les macarons de Finlande où les pâtissiers ne sont pas et n’ont jamais été des élèves de notre grand Félix, de cet homme illustre qui fait la gloire du passage des Panoramas et pour qui semble avoir été fait ce vers célèbre :

Donec eris Felix multos numerabis amicos).

Quoi qu’il en soit de la grossièreté fort probable de l’art du jeune pâtissier, il semble néanmoins compter beaucoup d’amis parmi les paysans, car c’est à qui lui fera fête et lui offrira du schnik, de ce fameux schnik, qu’il accepte de toutes mains. Survient un grand gaillard à l’œil étincelant, au geste superbe, à la voix impérieuse : c’est Peters le charpentier. Pourquoi Peters ? d’où diable sort ce nom ? dans quel pays dit-on Peters, et pourquoi pas Pierre, tout bonnement ? Enfin, si c’est l’idée de l’auteur, et s’il trouve Peters plus poétique, va pour Peters.

    Ce Peters est un garçon charpentier, querelleur et ivrogne. Il n’a pas fait trois pas, il n’a pas dit trois mots qu’il trouve le moyen d’engager une querelle avec les autres ouvriers, qui se divertissaient à boire du schnik. Heureusement la cloche de l’atelier vient les rappeler tous au travail et mettre fin à la rixe, qui menaçait de devenir sanglante. Peters reste seul avec le pâtissier Danilowitch. Nous apprenons par leur conversation que Danilowitch s’ennuie de faire des brioches, et qu’il a envie d’aller servir le czar Pierre, un brutal, il est vrai, mais qui a de la tête et du cœur ; un de ces hommes qui savent tout, qui font tout. Le czar fait même de la musique ; il a composé une marche pour son armée, et cette marche, dit-on, électrise tellement les soldats, qu’on l’a surnommée la marche sacrée. Peters ne sait guère, lui, ce qu’il voudrait. Il est étranger. En traversant ce village, il fut, il y a quelques mois, frappé d’un coup de sang. Il gisait abandonné sur le bord d’un fossé quand une jeune fille vint le secourir et sut le rappeler à la vie. C’est Catherine, qui tient avec son frère une espèce d’auberge où l’on vend du schnik. Ils sont l’un et l’autre enfans d’une bohémienne jadis célèbre parmi les peuplades de l’Ukraine. Depuis cet accident, Peters ne peut se décider à quitter le village ; sa reconnaissance pour Catherine s’est bien vite changée en amour, et en amour violent, impétueux, terrible, comme sont tous les sentimens de Peters. Elle le tient en bride cependant ; Catherine est une fille fière, noble de cœur et d’une franchise à toute épreuve. Elle a déjà reproché à Peters ses emportemens sauvages, son penchant à l’ivrognerie ; elle ose même lui dire qu’avec toutes les bonnes qualités qu’il possède il n’arrivera jamais à rien, faute de persévérance ; il commence tout et n’achève rien, dit-elle ; son esprit manque de consistance et de ténacité. Peters est profondément blessé de ces reproches et jure qu’il pouvera combien peu ils sont mérités. Il donne d’abord à Catherine sa parole de ne plus s’enivrer, et ne demande qu’un peu de temps pour montrer à tous la puissance de sa volonté. Le frère de Catherine est, lui aussi, amoureux, et assez enclin à désespérer du succès de la demande qu’il a faite de la main de celle qu’il aime. Heureusement Catherine, qui a l’instinct de tous les dévouemens, se charge d’arranger l’affaire et part pour aller voir les parens de la jeune fille. En son absence arrive dans le village une troupe de Baskirs, sauvages bandits qui pillent, brûlent et saccagent tout. Catherine, à son retour, est témoin de la terreur de ses voisins, de celle de son frère et de la fureur de Peters qui, armé d’une hache, se met en posture de combattre seul les bandits. Elle rassure tout le monde, calme Peters, lui défend de se montrer et se charge de renvoyer les Baskirs. En effet, au moment où la troupe barbue s’en vient du côté de la maison de Catherine pour la piller, celle-ci en descend vêtue en bohémienne et le tambour de basque à la main. Quelques mots qu’elle prononce la font reconnaître aux sauvages pour la fille de leur fameuse sorcière dont le souvenir n’a rien perdu de son pouvoir sur leur esprit. Ils l’entourent avec une crainte respectueuse, Catherine lit dans leurs mains, leur dit la bonne aventure, chante, les ensorcelle, et finit par les entraîner loin de sa maison en leur prédisant de grands malheurs s’ils ont l’audace d’en approcher. Pendant toute cette scène, Peters frémissant a eu le courage de rester inactif derrière un buisson, appuyé sur sa hache et admirant le sang-froid et la présence d’esprit de sa bien-aimée. Aussi quel enthousiasme pour elle quand il la revoit ! quelles protestations ! Catherine est assez contente de lui. Tout va d’autant mieux qu’elle est parvenue à lever les difficultés qui s’opposaient au mariage de son frère ; il va avoir lieu. Mais voici bien une autre affaire ; le chef de la troupe des Baskirs, qui est sergent recruteur apparemment, a exigé du bourgmestre (c’est donc encore un nom usité en Finlande) une levée de douze hommes qui devront partir dans quelques heures avec sa troupe. Or le frère de Catherine est du nombre de ceux qu’a désignés le sort, et il lui faudra suivre les Baskirs s’il ne trouve pas de remplaçant.

    Désolation de la fiancée qui ne peut s’accoutumer à l’idée de se voir enlever son mari… avant le mariage. Catherine arrange encore cette grave affaire sans en rien dire à ses amis, et obtient du recruteur qu’il acceptera pour quelque temps au moins un remplaçant. Ce remplaçant n’est autre que Catherine elle-même, qui, vêtue en jeune soldat, s’éloigne avec les Baskirs, juste au moment où l’on célèbre à la chapelle le mariage de son frère. Tout cela se passe avec l’aisance et le sans-gêne que met M. Scribe dans ses rapports avec l’invraisemblance. Le tour est fait, il n’y a pas le plus petit mot à dire. Et quand même on le dirait, ce petit mot, le tour n’en serait pas moins fait. Au second acte, la scène se passe dans je ne sais quelle partie de la Russie. Le Baskir recruteur est devenu caporal de grenadiers dans la garde impériale, Peters est capitaine dans le même régiment, et son ami Danilowitch, le pâtissier, l’y a suivi comme lieutenant. Catherine est simple soldat.

    Au lever de la toile, soldats et cantinières dansent encore ; M. Scribe ferait danser les gens… sur un volcan. On chante des couplets patriotiques et guerriers. Le caporal de grénatiers (d’après sa prononciation alsacienne) vient à son tour jander la cloire de son gorps. Ah ça (encore une question !), pourquoi cet imbécile s’avise-t-il d’avoir l’accent alsacien ? qu’a de commun l’Alsace avec la Russie et la Tartarie ? quel charme y a-t-il dans cette absurdité ? C’est d’une bêtise affreuse ; cela rappelle les plus écrasantes imbécillités des vieilles pièces du boulevard. Dans une scène très longue, ce crétin (c’est sa manière de prononcer gredin) de Baskir d’Alsace, que j’appellerai, faute de savoir son nom, Bestialoff-Stupidowitch, raconte comme quoi il est étonné de la ressemblance de son nouveau jeune soldat avec une fille bohémienne qu’il a vue dernièrement en Finlande : « Ah oui, c’était ma sœur », dit celui-ci. Bestialoff ajoute qu’un des officiers du régiment lui a donné de l’argent pour distribuer divers papiers, mais qu’il n’a pu les remettre à leurs adresses ; il ne sait pas lire. « Donne-les-moi, dit le petit soldat, je les lirai. » L’autre les lui donne, et Catherine découvre aussitôt le plan d’une conspiration militaire contre le czar.

    Bientôt les conjurés eux-mêmes se montrent ; officiers et soldats, apprenant que l’usage du knout va être introduit dans l’armée, sont prêts à se révolter. Cependant on dresse une tente, le capitaine Peters et son lieutenant Danilowitch vont venir souper, et Bestialoff place le petit soldat en sentinelle auprès de la tente. Les deux convives surviennent et boivent d’abord assez modérément ; mais on se provoque, on s’anime, et le vin de Champagne et le rhum, et même le schnik, ce cher schnik, coulent bientôt à flots. Peters a oublié le serment qu’il fit à sa bien-aimée de ne pas s’enivrer et il s’enivre tout à fait. Catherine, qui regarde par une fente du pavillon et reconnaît Peters dont elle ne comprend pas la subite élévation, dit d’abord : « Ah ! que c’est mal de boire ainsi ! » mais quand Peters en vient à porter la santé de sa divine, incomparable Catherine, celle-ci reprend son refrain avec une légère variante et dit : « Ah ! que c’est bien de boire ainsi ! » Sa joie pourtant va bientôt finir. Deux vivandières accortes et avenantes osent s’introduire auprès des buveurs ; chacun en prend une, et comme Danilowitch ne tarde pas à aller tomber dans un coin, Peters les prend toutes les deux, et leur dit mille tendresses schnikées. Catherine à ce spectacle tombe dans la plus violente agitation. Stupidoff-Bestialowicz vient la relever de garde, mais Catherine refuse de s’éloigner, et dans son désespoir oublie la discipline jusqu’à résister ouvertement à son chef et à donner un soufflet à Bestialoff. Le jugement du petit soldat est bientôt instruit ; on vient le soumettre au capitaine Peters, qui le confirme et ordonne de fusiller le souffletteur. Le condamné a beau s’élancer dans la tente, se placer en face du capitaine, lui crier d’une voix déchirante : « Peters ! Peters ! regarde-moi ! regarde moi ! » Peters, qui est ivre mourant, lève sur elle un regard égaré, ne la reconnaît pas et balbutie : « Qu’on le fusille ! » A peine les exécuteurs et la victime ont-ils disparu, qu’une lueur se fait dans le cerveau de Peters ; les traits de Catherine s’y retracent, il commence à comprendre que c’était elle. Il tremble, il chancelle, se redresse, lutte à force de volonté contre l’ivresse, et parvient à la dompter, puis, retrouvant la voix et la parole : « Arrêtez ! courez ! s’écrie-t-il, qu’on suspende l’exécution, je le veux ! » Stupidowicz arrive : il est trop tard ; le soldat, au moment de subir sa sentence, s’est élancé dans la rivière et a voulu fuir à la nage, mais un bon coup de mousquet en a fait justice et il n’a plus reparu. Catherine, avant d’exécuter cette brillante retraite aquatique, a pourtant trouvé le moyen (telles sont les ressources de son esprit) d’écrire à Peters et de lui faire parvenir avec sa lettre la liste et le plan des conspirateurs. Quelle tempête dans l’âme de Peters ! sa maîtresse perdue, morte sans doute, une bande de traîtres qui l’entoure, le désespoir, l’indignation, la fureur, et la nécessité d’être calme pour dominer une telle situation.

    Peters se rend au milieu des conjurés ; le chef du complot les avertit que le signal sera donné par la musique militaire jouant la marche sacrée. Puis, apercevant Peters : « Etes-vous des nôtres ? lui dit-il. — Sans doute, et je me fais fort de vous livrer dans quelques instans le czar lui-même seul et sans défense. » Tous, et Peters comme les autres, jurent alors de délivrer le pays. La marche sacrée retentit. « Où donc est le czar ? s’écrie le chef des conjurés. — Le voici ! dit Peters en découvrant sa poitrine ; le czar Pierre, c’est moi ! je suis seul, frappez ! » Et tous de tomber à genoux, foudroyés par tant de majestueuse audace. Ce final, où Battaille a montré un beau talent d’acteur, est d’un grand effet.

    Au troisième acte, nous n’avons plus de Peters, mais le czar Pierre, qu’on ne méconnaît plus et qui est en proie au chagrin le plus profond. Il croit Catherine morte. Son aide de camp, le fidèle Danilowicz, vient le tirer d’erreur : Catherine existe, mais elle n’en est pas moins perdue pour Pierre. A ces mots, l’empereur entre en fureur ; il la croit mariée ; il voudrait exterminer le ciel et la terre. C’est justement ce mauvais moment que choisit le caporal Stupidoff-Bestialowicz pour venir faire valoir auprès de S. M. ses droits à l’avancement. « J’ai reçu un soufflet, Sire, et c’est moi qui ai tiré sur le soldat qui me l’avait donné le coup de mousquet… — C’est toi qui l’as tuée, misérable ! Qu’on le fusille à l’instant ! » Le Stupidoff ne s’attendait guère à cette manière de quitter les galons de caporal. Pendant qu’il est occupé à trembler de tous ses membres, arrivent deux jeunes gens, mari et femme, de la Finlande, l’empereur ayant donné l’ordre de laisser entrer au palais tous les gens de ce pays, dans l’espoir que l’un d’eux lui apporterait quelque jour des nouvelles de sa chère Catherine ; ce sont nos anciennes connaissances, Georges Scabrouski (son nom me revient à présent), frère de Catherine et sa gentille fiancée, maintenant sa femme.

    Ce brave garçon a su le dévouement de sa sœur, qui est partie à sa place afin qu’il pût se marier, et il vient, au déclin de sa lune de miel, reprendre son poste sous les drapeaux et relever de garde cette bonne sœur dont il ignore les malheurs. Or Catherine est retrouvée, mais sa raison est perdue. Danilowich n’a pas encore eu le courage de l’avouer à l’empereur. Le czar, en passant devant un appartement du palais, a cru reconnaître la voix de sa pauvre Catherine. Il accourt éperdu : « Qu’est-ce que cela signifie ? » Danilowitch alors avoue tout, et Pierre s’écrie : « Je la guérirai ! » Il donne tout bas ses ordres à l’aide de camp.

    Catherine paraît, chantant un air qu’elle a souvent entendu jouer sur la flûte par Peters, en Finlande ; bientôt elle entend sa mélodie répétée à quelque distance par cette même flûte dont le son lui est si connu ; puis arrivent des paysans finois ou finlandais en costume de fête, comme nous les avons vus au premier acte. Parmi eux se trouve aussi le pâtissier Danilowitch vendant ses macarons. « Eh bien ! Catherine, qu’as-tu donc à rêver ? Verse-nous du schnik et vive la joie ! » Le fond du théâtre s’ouvrant doucement laisse voir une imitation fidèle de la maison de Catherine dans son village ; la folle retrouve à ses côtés son frère donnant le bras à sa fiancée ; la flûte reprend l’air de Peters. Catherine lui répond et commence un trait, quand le czar, qui n’y tient plus, s’élançant auprès d’elle, Catherine le reconnaît, interrompt son chant par un cri, et tombe évanouie. Pierre la soutient dans ses bras, fait un signe à Danilowitch ; on apporte la couronne impériale, on la place sur la tête de Catherine, qui renaît enfin impératrice de toutes les Russies et retrouve la raison dans un bonheur qui, si elle eût été dans son état naturel, était capable de la lui faire perdre.

    Voilà tout ce que je sais de cette pièce tissue de ficelles dramatiques un peu usées, mais disposée on ne peut mieux pour donner carrière aux fantaisies, aux caprices, aux recherches savantes, aux charmantes inventions, aux délicatesses, aux somptuosités d’un génie musical qui a besoin de lumière et d’espace. Et Dieu sait si M. Meyerbeer en a profité. La partition de l’Étoile du Nord, que je n’ai encore entendue qu’une fois, me semble l’une des plus complètes qu’ait écrites M. Meyerbeer. C’est merveilleux de variété, d’élégance, de fraîcheur d’idées, d’originalité, d’audace et de bonheur. A côté des plus jolies, des plus coquettes chatteries musicales, on y trouve des combinaisons effrayantes de complexité, des traits d’expression passionnés d’une vérité saisissante. On a souvent dit et répété que c’était la musique du Camp de Silésie, opéra donné à Berlin et à Vienne par M. Meyerbeer il y a sept ou huit ans. La vérité est que cinq morceaux seulement sont empruntés à cette partition, et celle de l’Etoile du Nord en contient dix-neuf.

    L’ouverture débute par un mouvement de marche franc et distingué ; elle contient deux mélodies très heureuses, de beaux développemens, et se termine par un tutti pompeux auquel la musique militaire placée derrière la toile vient prendre part.

    Les couplets du marchand de macarons sont d’une jolie forme mélodique, et le chant y est accompagné par de charmans dessins d’instrumens à vent. Une phrase vocalisée, d’un caractère violent, sert d’entrée à Peters et amène un très beau chœur, dont le thème, reproduit successivement en imitations par les ténors et les soprani, est d’un effet entraînant. Le chœur est un instant abandonné à lui-même ; les voix, comme de coutume en pareil cas, ne manquent pas de baisser aussitôt, et c’est grand dommage, car le sujet principal est ramené au moment de la rentrée de l’orchestre avec le plus rare bonheur. Comme je vais être bientôt à court d’épithètes admiratives, je me vois forcé de citer seulement les divers morceaux, et quelques détails de leur facture qui m’ont le plus frappé, déclarant d’avance que dans tout le cours de ce splendide opéra je n’en ai pas découvert un seul qui ne m’ait paru remarquable par l’une ou l’autre des qualités qu’on prise le plus dans la composition musicale, et souvent par plusieurs de ces qualités réunies. L’air de la fiancée de Georges « Que j’ai peur ! » dont le chant et l’accompagnement sont exquis, se termine en quatuor vocal, et une mélodie instrumentale chantée par les premiers violons vient y contraster à la fin avec le canto parlato de la jeune fille.

    Celui du Baskir « Au fond de l’Ukraine », avec chœur d’hommes, brille surtout par sa sauvage énergie. Rien ne manque au chant bohémien de Catherine, qu’un triangle donnant une note juste et d’accord avec les autres instrumens. Je m’étonne que M. Meyerbeer n’en ait pas fait faire dans les divers tons dont il avait besoin ; ce bruit discordant fait loucher l’harmonie et gâte les plus piquantes combinaisons. Dans le duo suivant, j’ai trouvé une excellente opposition établie entre le babil joyeux de Catherine et les accens de sensibilité concentrée de Peters, dont le solo

A toi ma bien-aimée,
A toi mon avenir !

touche et émeut vivement. La stretta « Au bruit des trompettes », est curieuse par la vélocité et l’enchevêtrement mélodique des vocalisations de Catherine. L’air sanglotant de la fiancée se termine par une coda en mouvement de polonaise à deux voix dont l’une pleure et l’autre rit aux éclats. C’est piquant et charmant, l’orchestration en est parfaite ; les clarinettes surtout y sont merveilleusement employées.

    Le final « Prenez vos habits de fête » est rempli d’effets d’instrumentation vocale, si je puis ainsi dire, de la plus gracieuse originalité ; il faut citer surtout la phrase syllabique des contralti, et le passage où les soprani, faisant un saut d’octave de bas en haut, accompagnent ainsi la mélodie placée dans les parties intermédiaires. Cette note octaviée est attaquée d’ailleurs sur le second temps de la mesure à trois temps, ce qui donne au rhythme un délicieux balancement. A l’arrivée des Baskirs recruteurs intervient une modulation pleine d’à-propos, puis un crescendo syllabique conduisant à un grand ensemble, et, pour le mariage de Georges, à un court morceau religieux sur lequel flotte comme une voix d’ange, celle de Catherine partant avec les soldats et adressant de loin ses adieux à son pays.

    La redowa qui ouvre le second acte a cela de singulier que le chant s’y trouve confié aux contre-basses et que tout l’orchestre en conséquence l’accompagne à plusieurs octaves au-dessus. Rien de plus ingénieusement combiné et de mieux trouvé que la chanson soldatesque en style de fanfare, si ce n’est la phrase des trompettes chromatiques qui s’y joint. J’en dois dire autant du riche morceau d’ensemble pendant lequel les troupes font l’exercice. Là se trouve une belle phrase vocale du chœur, sous laquelle un rhythme régulier et pressé coïncide avec les pas des soldats. Les petites flûtes y sont employées avec autant d’à-propos que d’esprit. Ce morceau a été redemande. Une chose magistralement conçue et aussi magistralement exécutée par le compositeur, c’est le trio des deux buveurs sous la tente et de Catherine se désolant dehors. Et pourtant ce n’est en quelque sorte que le prélude de la scène suivante, à laquelle viennent prendre part deux jeunes vivandières. Celles-ci débutent par un duettino tout neuf qu’elles chantent en simulant un combat, en contrefaisant les habitudes soldatesques, et entremêlant leur chant de toutes sortes de roulemens vocaux faits tantôt avec le bout des lèvres, tantôt avec la langue contre les dents, tant soit peu vivandiers si l’on veut, mais curieux et amusans. Ce morceau encore a été bissé. La scène se termine par un quintette que j’appellerai savant, sans craindre que ceux qui l’ont entendu prennent cette épithète en mauvaise part. Il y a science et science : il y a celle qui ennuie, celle qui assomme, et celle qui cause un étonnement agréable, une admiration irrésistible ; cette dernière est la seule vraie. Quelques auditeurs ont trouvé ce quintette trop long ; je ne suis pas de ceux-là, et je crois qu’on n’y pourrait rien retrancher impunément. Et voici venir le gigantesque final. Il débute par un serment : « Dieu protecteur », entonné par Peters, auquel succède la marche sacrée jouée par l’orchestre ; après quoi viennent s’amonceler sur cette marche la fanfare de cuivre d’une part, le pas redoublé des fifres et des tambours de l’autre, celui-ci en mineur, celle-là en si bémol, et enfin, à un moment donné par l’action dramatique, le serment du chœur reprenant, ces nuages harmoniques se fondent, crèvent tous à la fois, et versent leurs torrens sur l’auditeur émerveillé. Et tout cela sans confusion, sans désordre, sans que l’oreille éprouve un instant d’indécision. C’est grandiose, c’est monumental, c’est impérialement beau. Voilà encore de la vraie science, de celle qu’on ne trouve que chez les hommes inspirés. A la dernière mesure de ce final, la salle tout entière s’est levée, et les auditeurs même dont les habitudes musicales sont les plus frivoles, et dont l’intelligence par conséquent est peu ouverte à de pareilles conceptions, se sont sentis frappés au moins autant d’admiration que d’étonnement.

    Quand, à onze heures et demie, les soirs de première représentation, l’acteur principal d’un nouvel opéra se présente sur l’avant-scène au début du troisième acte pour nous chanter un air, j’avoue que mon plus vif désir en ce terrible instant serait que le plancher du théâtre vint à s’abîmer sous ses pieds et que le chanteur disparût dans le troisième dessous. C’est pour la première fois jeudi dernier que j’ai entendu avec plaisir à l’Opéra-Comique l’air du troisième acte. Cet air, ou plutôt cette romance chantée par Battaille, brille surtout par le sentiment profond dont la mélodie est empreinte et par la simplicité même de cette mélodie. On voit que le compositeur, en prenant la plume, avait réellement quelque chose à écrire, une pensée à exprimer, et qu’il ne se résignait pas à égrener des notes pour contenter son premier chanteur réclamant l’air de rigueur.

    La romance de Battaille est un des meilleurs morceaux de la partition. Mais quel est ce charmant refrain repris à deux voix par Georges et sa femme ? C’est celui de couplets dans lesquels celle-ci raconte le voyage qu’ils ont fait à pied de leur village de Finlande jusqu’au palais de l’empereur. Les oiseaux chantaient, se becquetaient, folâtraient, et nos deux amoureux

Faisaient comme eux
Tous les deux.

    Comme c’est frais, souriant, caressant ! C’est du style de l’églogue antique. C’est délicieux. (Autre bis.) L’andante de Catherine folle, dont le beau désordre mélodique est l’un des plus heureux effets de l’art, est accompagné par trois parties de violoncelles et une harpe pendant que d’ingénieuses phrases épisodiques sont dessinées par les autres instrumens de l’orchestre. Enfin l’air avec les deux flûtes obligées est l’une des choses les plus excentriquement gracieuses que l’on puisse entendre ; les trois instrumens (je compte la voix pour un) s’y interrogent, s’y répondent, se poursuivent, s’enlacent, s’étreignent avec le plus rare bonheur :

Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales.

Mais je serais bien fâché que l’on sautât seulement deux mesures pour en trouver la fin. D’ailleurs cet air est parfaitement lié à la scène, et il amène le dénoûment de la façon la plus naturelle et la plus inattendue.

    Voilà donc un bel opéra nouveau ; voilà un succès réel, solide, vigoureux, armé : succès pour l’auteur, succès pour les exécutans, succès pour le théâtre et succès énorme pour l’éditeur. En va-t-on vendre de ces airs, de ces romances, de ces couplets, de ces duos de vivandières, de ces redowas, de ces marches, de ces chansons de soldat ! Il y a longtemps que le commerce de musique ne se sera trouvé à pareille fête.

    Je viens de dire qu’il y avait succès pour les exécutans ; c’est qu’en effet, malgré les grandes difficultés que présente cette partition, l’exécution en est, je le répète, extrêmement remarquable. Les chœurs mêmes, cette partie faible à l’Opéra-Comique, ont droit à des éloges sans restriction. Quant à l’orchestre, il a rempli la tâche brillante que le compositeur lui avait confiée comme aurait pu le faire un seul virtuose charmé d’avoir occasion de montrer toutes les faces de son talent ; et M. Tilmant a dirigé magistralement l’ensemble des grandes scènes dont j’ai tâché de faire comprendre la savante complication. Au reste, cela est si finement instrumenté, il y a tant de goût, d’esprit, de luxueuse réserve dans l’emploi des diverses ressources exceptionnelles dont le compositeur disposait, que ce doit être pour chaque artiste un plaisir d’exécuter sa partie et une joie de l’exécuter si bien. Jamais de brutalités instrumentales ni rhythmiques là dedans ; jamais de ces paquets d’accords qui semblent jetés à la face de l’auditeur comme une truellée de mortier. Il y a grand orchestre archicomplet, bande militaire sur la scène, petit orchestre de fifres et tambours, choristes supplémentaires, je ne sais combien de personnages chantans, et tout cela ne fait jamais de bruit, cela fait de la musique. Le chant reste toujours à découvert, rien ne le gêne, rien ne l’entrave, les coquetteries même des instrumens à vent, si fréquentes dans l’orchestre, ne vont jamais jusqu’à distraire l’attention de l’auditeur de son objet principal. Cet orchestre est expressif, dramatique, riche, varié, jeune, mais discret et spirituel et de bonne compagnie.

    Les acteurs ont tous fait preuve d’intelligence et de talent. Mlle Duprez a joué et chanté Catherine de façon à contenter les plus exigeans ; aucune des innombrables difficultés de vocalisation dont son rôle est semé ne l’a embarrassée ; elle a tout rendu à merveille et comme en se jouant ; elle s’est montrée également bonne comédienne dans plusieurs parties du dialogue, au premier acte surtout. Battaille, à qui on a bien voulu enfin ne pas donner un rôle de vieillard, est beau, très beau dans celui du czar Pierre. La scène où il s’enivre et où il dompte l’ivresse par un prodigieux effort de volonté, celle où il se découvre aux conjurés, sont de belles conceptions dramatiques. Il a d’ailleurs mieux chanté que jamais. Mlle Lefebvre est pleine de grâce dans son rôle de fiancée, qui, ainsi chanté, acquiert une véritable importance. Danilowitch-Mocker est rondement et élégamment représenté ; Hermann-Léon rend presque amusant le rôle de cet affreux Baskir, qu’il chante en tout cas avec un véritable talent.

    Les deux vivandières, Mlles Decroix et Lemercier, mettent beaucoup de verve dans leur duo soldatesque ; enfin Ricquier a dit la chanson des trompettes de manière à se faire applaudir de toute la salle. On voit que cet opéra a été écrit non seulement par un grand compositeur, mais aussi par un grand répétiteur. Or il y a aussi peu de maîtres qui sachent bien faire étudier leur musique qu’il y en a peu qui sachent en diriger eux-mêmes l’exécution. Ainsi, sans artistes exceptionnels venus des antipodes, M. Meyerbeer a obtenu à l’Opéra-Comique une exécution tout à fait exceptionnelle. Et si l’un de ses chanteurs, ce qu’à Dieu ne plaise, venait à lui manquer par une raison quelconque, il ne serait sans doute pas impossible de le remplacer promptement, et l’Etoile du Nord n’en brillerait pas moins à ce point élevé du ciel de l’art où elle vient de monter. Le grand malheur, le malheur contre lequel il est difficile de lutter, est celui d’un auteur dont le sort dépend d’un seul et unique interprète. Voyez ce qui arrive en ce moment au Théâtre-Français. L’an dernier M. Legouvé convie quelques amis à une lecture chez Mlle Rachel. Il leur fait connaître une Médée, une vraie Médée, antique sans doute, mais une Médée amante et mère de tous les temps, un drame saisissant, un arrache-cœur. Tous sont ravis, on le félicite, on le complimente ; la grande tragédienne combine déjà ses principaux effets, l’époque de la représentation est fixée, chacun se fait d’avance une joie du succès réservé à l’œuvre du poëte. Et voilà que deux ou trois mois après une de ces difficultés qui surgissent on ne sait d’où ni pourquoi au travers des intérêts du monde théâtral décide Mlle Rachel à partir pour la Russie où elle est encore ; et voilà la représentation de Médée impossible, et l’auteur obligé d’être philosophe. Et c’est alors aussi qu’il a dû dire à peu près comme Roméo : « Périsse la philosophie ; si elle n’a pas le pouvoir de me rendre Médée, qu’on ne m’en parle plus ! » Espérons pourtant que Mlle Rachel ne tardera pas à nous revenir. Les Français doivent quitter Pétersbourg ; les Russes ont tous quitté Paris.

    Pour en revenir à l’Etoile du Nord, ai-je besoin de dire catégoriquement que la première représentation de cet ouvrage, dont la mise en scène est aussi soignée que l’exécution, a obtenu un succès immense ? L’Empereur et l’Impératrice, qui assistaient à cette représentation, ont eux-mêmes donné fort souvent le signal des applaudissemens et sont restés jusqu’au moment où M. Meyerbeer, appelé à grands cris, s’est vu forcé de faire sur la scène une courte apparition.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er août 2010.

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