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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 4 JUILLET 1854 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de les Trovatelles, opéra comique en un acte, de MM. Michel Carré et Lorin, musique de M. Duprato.

    Les trovatelles sont des enfans trouvées (trovate, trovatelle). Un couvent du royaume de Naples recueille et élève ces orphelines. A une certaine fête annuelle, celles qui ont atteint leur majorité ont le droit de faire un choix parmi les jeunes hommes qui viennent ce jour-là visiter le couvent, et de prendre pour époux ceux qui leur plaisent, et à qui elles plaisent, apparemment. Cette coutume est le prétexte de la pièce que nous avons à raconter.

    Une jeune personne appartenant à une famille riche voyage avec la marquise sa tante, et une espèce de petit-maître assez ridicule. En arrivant près du couvent des Annonciades, le postillon qui conduit leur chaise de poste les verse dans un fossé. On en est quitte pour la peur et quelques contusions ; mais la voiture est brisée. En attendant que le charron du village ait pu la raccommoder, il faut donc prendre pour gîte une mauvaise auberge. (Remarquez que je ne dis pas une mauvaise osteria, pour faire de la couleur locale.) Tiberio, le postillon, est tout fier néanmoins d’avoir distancé la diligence qu’il a rencontrée sur la route. Il a versé, mais en arrivant le premier au relais. Pendant qu’il chante ainsi victoire devant quelques paysans, survient un sien ami, Geronimo l’ânier, un ânier comme on en voit peu, dans le royaume de Naples surtout ; un ânier propre, non déguenillé, doré sur toutes les coutures, pimpant et non puant ; enfin un ânier d’opéra comique. Je dirais un ânier de roman, si jamais on s’était avisé, dans aucun des nombreux romans à moi connus, de prendre pour héros le conducteur du moins poétique de tous les quadrupèdes. Cet ânier a des peines de cœur ; il est triste, mélancolique, désolé, malade. Le postillon provoque une confidence, et l’ânier ne se fait pas trop tirer l’oreile pour la lui faire. A raconter ses maux souvent on les soulage, a dit un poëte. Vérité aussi vraie pour les âniers que pour les muletiers, les bouviers, les vachers et tous les autres misérables. Geronimo épanche donc dans le sein d’un ami fidèle l’histoire que voici : il revenait de conduire un Anglais à Castellamare (règle générale : les gens que les âniers napolitains conduisent à Castellamare sont toujours des Anglais), quand, fatigué du voyage, il eut l’idée d’aller se reposer dans un bois d’orangers, où il s’endormit. — Ce bois d’orangers m’a tout d’abord intrigué. J’eusse été si heureux d’en trouver un et de m’endormir sous son ombre parfumée, quand j’ai fait à pied ce voyage de Castellamare, par une chaleur de deux cents vingt-trois degrés, et caché, comme un dieu d’Homère, dans un nuage…. de poussière ardente. Mais, bah ! pas plus de bois d’orangers que dans le jardin de la Tauride, à Saint-Pétersbourg, ou dans la plaine de Rome. Mais c’est une idée indéracinable de la tête de tous les hommes du Nord qui ont lu la fameuse chanson de Gœthe : Connais-tu le pays où fleurit l’oranger ? que cet arbre fruitier pousse en Italie comme poussent en Irlande les pommes de terre. On a beau leur dire : L’Italie est grande, elle commence en deçà des Alpes et finit aux îles Lipari. Chambéry est en Savoie, la Savoie fait partie du royaume de Sardaigne, la Sardaigne est en Italie, les Savoyards sont pourtant très peu Italiens. Or s’il y a réellement de vastes et magnifiques bois d’orangers dans l’île de Sardaigne, s’il s’en trouve même un assez joli dans un enclos de Nice, sur la rive droite du Payon, il ne faut pas s’attendre à retrouver le jardin des Hespérides à Suze ni à Saint-Jean de Maurienne.

    N’importe ! il y a peut-être maintenant des bois d’orangers sur la route de Castellamare ; car quand ces bois-là se mettent à pousser quelque part, ils poussent vite ; il ne s’agit que de commencer. Peut-être même en existait-il autrefois, quand je visitai ce beau pays, et à l’époque où se passe l’action de notre opéra. Cela prouverait alors que l’ânier connaissait les bons endroits, et que je fus assez âne pour n’en pas découvrir un.

    Ce qu’il y a de sûr c’est que les oranges de Nice sont exécrables, et qu’on trouve à Londres, en été, d’excellens ananas pour un shelling, sans compter les noix de coco et les bananes. Ces ananas, qui figurent toujours en grand nombre dans les festins officiels d’Angleterre, dont les journaux ne manquent pas de faire connaître l’énorme menu, s’appellent en anglais pineapple (littéralement pomme de pin). Or, il arrive quelquefois que nos journaux français, en rendant compte de ces importantes solennités gastronomiques, traduisent mal le mot anglais. De là cette réputation de forts mangeurs dont jouissent sur le continent les Anglais, capables de croquer en un dessert et sans difficulté des cinquantaines de pommes de pin, qui ne peuvent chez nous être dévorées que par les poêles. — Pendant que Geronimo dormait ainsi dans le bois d’orangers de la route de Castellamare… (et il est heureux que ce n’ait pas été une forêt de citronniers, vous allez voir pourquoi) une jeune et charmante personne, passant par là, aperçut notre ânier. Il avait sans doute à dormir la grâce de l’Endymion d’un tableau célèbre (tableau dont on conteste d’ailleurs en haut lieu le mérite) ; et la folâtre beauté eut l’imprudence de venir, comme Diane, contempler le jeune homme de trop près. Aussitôt de l’amour elle sentit l’atteinte, et s’avisant, pour éveiller l’inconnu, du vieux stratagème d’Amaryllis, elle lui jeta, non pas une pomme à l’instar de la jeune fille antique, mais une orange, et s’enfuit à travers les orangers, désireuse d’être vue. L’orange tomba où elle put sur le corps de l’ânier, mais sans le blesser, ce qui ne fut probablement pas arrivé si Geronimo eût reposé dans un bois de citronniers, les citrons étant armés d’une protubérance dure et pointue qui eût fort bien pu crever un œil au dormeur. Nouvelle preuve de l’excellente moralité de la fable le Gland et la Citrouille. L’auteur de cet apologue nous apprend que, si Dieu a suspendu aux branches du chêne un fruit léger, quand la citrouille monstrueuse, plus convenable en apparence à un arbre puissant, symbole de la force, repose à terre entre les feuilles d’une misérable herbe rampante, c’est afin de préserver les gens tentés de s’endormir au pied du chêne d’avoir le nez écrasé par la chute de la citrouille. Sans doute il y a dans les contrées intertropicales des millions d’autres arbres, des cocotiers, par exemple, et des calebassiers, portant des fruits très lourds, dangereux pour le nez de l’homme. Mais les moralistes tiennent en général peu de compte de ce qui se passe aux antipodes. Que de gens de toutes couleurs on y voit d’ailleurs qui ont le nez écrasé de père en fils.

    Il est donc évident que s’il n’y a pas de bois de citronniers sur la route de Castellamare, c’est uniquement pour garantir de la protubérance des citrons les âniers dormant, capables d’inspirer aux jeunes filles l’envie de les éveiller. La nôtre, qui s’appelle, je crois, Lottina, cupiens ante videri, s’est en effet très bien laissé voir par le bel ânier, et si bien regarder et même embrasser, qu’elle a fini par rire à gorge déployée, par rire à se tordre, aux larmes, jusqu’à tomber en pâmoison. Vous me direz que voilà une jeune personne de haute naissance bien singulière, et que son éducation a dû être non moins extraordinaire pour qu’elle rie à ce point avec un ânier inconnu éveillé par elle dans un bois d’orangers. Mais il y a des filles à qui cela produit cet effet-là : la plus rigide éducation n’y ferait rien, c’est nerveux ; il y a même des âniers qui trouvent ce rire fort désagréable ; Geronimo, lui, le trouvait adorable, au contraire, et ne se lassait pas de l’exciter, quand la marquise, tante de Lottina, a mis notre homme un jour fort brutalement à la porte de sa villa, où il avait eu l’audace de s’introduire pour rire et jaser avec la joyeuse Amaryllis. Depuis ce jour, ils n’ont pas ri davantage, et Geronimo se meurt de désespoir d’avoir rencontré une marquise assez entichée de sa noblesse pour ne pas être de prime abord ravie de voir sa nièce honorée des attentions d’un ânier. — « C’est là ton grand malheur ! la cause de ton fameux chagrin, dit Tiberio quand Geronimo a fini son récit. Ah çà, tu es fou ; y a-t-il du bon sens à se laisser ainsi tomber amoureux des demoiselles de haute naissance qu’on rencontre dans les bois ? C’est comme si moi je m’étais laissé allumer par une passion disproportionnée pour la jeune demoiselle que j’ai renversée dans le fossé tantôt. Elle riait pourtant bien cela, ah ! que oui ; elle riait même en se relevant. Mais je sais me faire une raison. En outre elle est trop petite, je n’aime que les grandes femmes, et je veux aller aujourd’hui même voir au couvent des Annonciades si j’en trouverai une d’assez haute futaie pour l’épouser. » Là dessus Tiberio s’éloigne, et Geronimo, que le chagrin endort, va s’installer sur un banc de gazon où il ne tarde pas à se replonger dans un profond sommeil. Justement ce banc est placé au-dessous d’un balcon ; ce balcon est celui d’une auberge ; cette auberge, que je m’obstine à ne pas appeler osteria, est celle où s’est réfugiée l’étrangère versée par Tiberio ; et cette étrangère n’est autre que ce petit lutin de Lottina. Or la voici qui vient respirer le chaud sur le balcon ; elle revoit en bas son beau Geronimo redormant ; vite elle recommence la scène qui la fit tant rire une première fois, recueille une orange (il y a des orangers jusque dans la cour de l’auberge) et la laisse retomber sur le dormeur, qui ressaute à ce coup inattendu, reconnaît sa Lottina, et lui redemande avec passion une réentrevue. Ah ! parbleu ! la petite ne se le fait pas dire deux fois : voyez-la descendre au plus vite et venir reprendre avec son bon ami la conversation interrompue quelques jours auparavant par la tante dénaturée.

    Cette fois pourtant, elle ne rit plus (la nièce). On veut la marier au seigneur Lelio, le grotesque petit maître dont nous avons parlé tout à l’heure, et elle déteste ce Lelio. « Que faire ? — Si je m’enfuyais ? — Oh ! oui, fuyons ensemble. — Hélas ! je n’ai rien, ni or ni diamans. — Je ne demande qu’un bois d’orangers et ton cœur. L’or ni les diamans ne nous rendent heureux, et puis, mon âne n’est-il pas là ? C’est une fortune qu’un âne pareil. Et quelle jolie petite ânière tu feras ! — Décidément il vaut mieux que tu demandes ma main à la marquise ma tante. Justement la voici avec son imbécile de Lelio. Ne va pas t’intimider, et demande-moi en mariage, là, carrément. »

    C’est facile à dire quand on est une petite gaillarde de cette trempe ; mais le pauvre ânier, mis en présence de sa superbe ennemie, qui l’a fort bien reconnu et lui lance des regards courroucés, tremble de tout son corps et commet ânerie sur ânerie. Puis, partant enfin comme un pistolet : « Madame la marquise, lui dit-il, j’aime mademoiselle votre nièce et je viens vous la demander en légitime mariage. Je suis Geronimo l’ânier, très connu à Portici, à Torre del Grecco et à Castellamare, où j’ai souvent l’honneur de conduire des Anglais. » La marquise et Lelio, au lieu de prendre ce prétendant pour un fou, sont sur le point de se croire fous eux-mêmes. Et c’est bien pis quand Lottina, prenant la parole à son tour, s’écrie : « Oui, ma tante, Geronimo dit vrai : il m’aime, je l’aime, nous nous aimons, et si vous m’aimez, unissez-nous. J’ai toujours eu des goûts simples ; je me déplais, vous le savez, sous les lambris dorés. C’est la preuve que le ciel me forma pour épouser un ânier, comme la noble ambition de Geronimo indique en lui une prédisposition à épouser une nièce de marquise. — Nièce dénaturée, vous épouserez le seigneur Lelio. — Je ne l’épouserai pas. — Eh bien ! ingrate, je te déshérite et je te rends au néant d’où je t’ai tirée. Orpheline enfant trouvée, sors de chez moi, et rentre, si tu le veux, au couvent des Annonciades, où je t’ai prise enfant. C’est désormais le seul asile qui te reste. — Le couvent des Annonciades ! Dieu, quel bonheur ! c’est cet admirable couvent où l’on peut, les jours de fête, épouser qui l’on veut. J’y cours ! Geronimo, je suis à toi ; attends-moi. »

    Quelques minutes s’écoulent, la cloche sonne, et nous voyons sortir du couvent la foule des maris choisis par les trovatelles, et les trovatelles acceptées par leur maris. Chacun donne le bras à sa chacune, et dans le nombre des époux nous voyons avec plaisir le brave postillon Tiberio flanqué d’une épouse de six pieds de hauteur ; il a grouvé son grand idéal, il est au faîte du bonheur. Gaudeant bene nantis. Alors survient à son tour Lottina sous le simple habit de trovatelle, qu’elle est allée revêtir au couvent. Lottina tend la main à son ânier et le prend pour époux à la barbe de la vieille marquise ; elle en a le droit. Ce spectacle touchant ne laisse pas de faire sur la marquise l’impression que doivent en ressentir tous les cœurs sensibles. Elle ouvre ses bras à Lottina en disant : « J’ai pleuré, je suis désarmée. » Si jamais, il y eut mariage inscrit dans le livre de la Providence, j’espère que c’est celui-ci. La caque sent toujours le hareng. Eh bien ! ne raillons pas ; cette étrange Lottina, dévorée de l’ambition d’être ânière, sera peut-être une très bonne femme et rendra heureuse tous les siens. L’âne aura sans doute un peu à pâtir dans les premiers temps, à cause de sa grande inexpérience dans l’étiquette de l’écurie ; mais la blanche main de Mme Geronima ne tardera pas à se faire à l’usage de l’étrille, elle vannera bravement dans peu son sac d’avoine chaque matin, conduira une foule d’Anglais à Castellamare, en se gardant bien toutefois d’aller dormir dans les bois et de jeter des oranges à personne.

    La musique de ce petit opéra est l’œuvre d’un musicien habile, plein de goût, de verve, savant dans l’art d’employer les voix et l’orchestre, et qui n’a pas encore de style à lui. J’ai été tout d’abord agréablement surpris en entendant l’ouverture qu’il a écrite d’une main aussi légère que ferme en tête de sa partition. C’est charmant, vif, alerte, fin. On y trouve deux thèmes dissemblables enlacés l’un à l’autre avec une grande habileté, un plan raisonnable et clair, une entente remarquable de l’instrumentation, de jolies mélodies, un emploi curieux et judicieux des instrumens à vent que ne déparent jamais les violences grotesques si ordinaires aux compositeurs à qui l’on donne le moins de prétextes pour s’y livrer. Je regrette seulement de trouver dans ce morceau un solo assez développé de cornet à pistons dans le medium, d’une tournure et d’un timbre peu distingués.

    Vient ensuite une tourbillonnante tarentelle dont chaque période mélodique se termine par la formule de cadence parfaite lancée à l’aigu par les soprani du chœur comme un petit cri de joie, avec une persistance qui donne à l’ensemble du morceau une physionomie particulière. Un air en style napolitain, chanté d’abord seul, revient ensuite, en se superposant à la tarentelle former avec le chœur au rhythme bondissant un excellent contraste. Les couplets du postillon sont assez ordinaires. La chanson de l’ânier, accompagnée d’un joli pizzicato et entremêlée d’un solo de violon, est agréable. Riquier l’a chantée un peu trop haut. Le duettino entre Lottina et Geronimo est fait, mais non trouvé ; les idées en sont prises un peu partout. Le suivant me semble mériter le même éloge et le même reproche. Dans le quatuor de la demande en mariage on est également obligé de reconnaître beaucoup de réminiscences ; une entre autres du célèbre duo de Don Juan : La ci darem la mano, qui vraiment est trop peu déguisée. On a applaudi un joli solo de ténor, « Belles trovatelles », très bien chanté par Chapron, si je ne me trompe, et accompagné d’une formule harmonique obstinée dont la monotonie a du charme. L’opéra des Trovatelles, dont les rôles principaux sont joués par le jeune Riquier, Ponchard fils et Mlle Decroix, a été très bien accueilli.

    Le parterre, éperdu d’enthousiasme, a rappelé tous les acteurs ; ceux-ci pourtant ne sont pas revenus tous. Ce n’est pas la faute de ce brave parterre, qui remplit consciencieusement son devoir. Il crie, il jappe, il hurle d’aise, il se pâme d’admiration ; il acclame tout le monde : que peut-il entreprendre de plus ?… Après cela, si certains artistes veulent se montrer dédaigneux de tant d’efforts et faire fi de la gloire, le parterre finira par s’en laver les mains, et il fera bien. Espérons qu’à la prochaine première représentation tous les acteurs jouant dans l’opéra nouveau étant rappelés, comme il est juste qu’ils le soient, aucun d’eux ne fera faux bond à ses admirateurs, et qu’ils amèneront même quelques uns de ceux qui auront joué dans l’opéra de la veille ou auront à jouer dans l’opéra du lendemain. Ces ovations trop rares ont quelque chose de touchant qui prouve à la fois notre sérieuse passion pour l’art dramatique, la douceur de nos mœurs, et la reconnaissance incompressible que nous éprouvons pour les artistes à qui nous devons des jouissances si profondes et si pures. Ceux-ci doivent donc se tenir en garde contre certaines velléités d’orgueil ou d’indifférence. Ils pourraient, en s’y livrant, blesser un public trop essentiellement artiste pour n’être pas en même temps fort impressionnable, et pour dissimuler la violence de ses transports. Allons ! allons ! la prochaine fois, mesdames et messieurs, nous vous en supplions et nous serons très reconnaissans de cette faveur, venez tous.

Séances de musique de chambre. — Le deuxième quatuor de M. Morel. — M. Lemmens. — Deux sonates de Beethoven. — Concert de Saint-Germain. — Le festival de Rotterdam.

    A lire les feuilletons publiés par les grands journaux de Paris, on pourrait croire qu’on s’occupe chez nous, en fait de musique, des œuvres théâtrales seulement, qu’on ne joue dans les concerts que des morceaux d’opéras, qu’on ne chante que des airs d’opéras, qu’on ne compose que des opéras, qu’on ne s’intéresse qu’aux opéras. Et cette opinion n’aurait, ce me semble, rien de bien déraisonnable. On adore le théâtre en France, on accorde aux productions théâtrales une sorte de suprématie peu méritée, on fait plus de bruit de la moindre niaiserie exposée sur les planches que du plus sérieux chef-d’œuvre de l’intelligence humaine produit dans d’autres conditions ! De là l’incessante attention que la critique est obligée de faire, à son grand regret, à tout ce qui paraît de bon, de mauvais, de médiocre, de ridicule, de plat, de sot, d’exécrable, d’insolemment niais, sur l’étal dramatique. Mais, en laissant même de côté la question littéraire et ne nous occupant que de la question musicale, il faut reconnaître pourtant que Paris enferme, sinon des institutions officielles, au moins une foule de petits foyers d’art où les gens de goût peuvent de temps en temps oublier les douleurs, les hontes, les outrages que le théâtre leur inflige si souvent. Ces foyers existent : il ne s’agit que de les chercher.

    Ainsi nous avons pu, dans l’espace de quinze jours, goûter quatre fois à Paris d’excellente musique, bien exécutée, et non moins bien comprise et sentie par l’auditoire exceptionnel qui s’était réuni pour l’entendre. Chez M. Gouffé d’abord, dont le talent égale le zèle, nous avons entendu plusieurs productions nouvelles de compositeurs très méritans ; entre autres, une simple sonate pour piano et clarinette, où il y a plus de musique, ma foi, que dans beaucoup de volumineuses partitions. Le style de cette composition, par sa pureté et sa grâce, se rapproche de celui des belles sonates de Mozart. La clarinette y est supérieurement traitée, et l’auteur, M. Walckiers, a su tirer grand parti des divers caractères offerts par la vaste gamme de cet instrument. Le final a paru seulement trop long, eu égard surtout à la dimension des trois morceaux précédens.

    Un quintette de M. Adolphe Blanc pour instrumens à cordes et un sextuor de M. Lavaine pour cinq instrumens à cordes et piano ont été entendus et bien appréciés dans la même séance. Ces deux œuvres remarquables diffèrent de celle de M. Walckiers par un peu plus de recherche dans la forme et plus de hardiesse dans l’harmonie. Il faut être un musicien consommé pour écrire le bel adagio du quintette de M. Blanc, et dans plusieurs parties de son sextuor M. F. Lavaine a prouvé aux Parisiens que la province possédait des talens d’un ordre vraiment élevé.

    M. F. Lavaine est professeur et chef d’orchestre au Conservatoire de Lille, dont M. Henri Cohen, l’auteur de plusieurs partitions importantes entendues avec succès à Paris, fut l’an dernier nommé directeur. Quelques jours après, des artistes de l’Opéra, réunis chez M. Desmarest, l’excellent violoncelliste, ont voulu me faire connaître le nouveau quatuor de M. Morel. J’ai éprouvé à cette audition non pas de surprise, je savais parfaitement que M. Morel (aujourd’hui directeur du Conservatoire de Marseille) est une de nos fortes têtes musicales, mais une véritable joie. M. Morel a déjà publié un très beau quatuor, et je craignais, je l’avoue, que le second ne fût pas à la même hauteur. Ce genre de composition est si difficile, et il est si rare d’y réussir complétement ! Ma crainte n’était pas fondée ; ce second quatuor est admirable, d’une largeur de style, d’une fraîcheur d’idées qui en font le digne pendant de son aîné. L’adagio m’a paru le point culminant de l’œuvre, bien qu’il ait pour voisin un scherzo de la plus piquante originalité. Ce quatuor est sous presse en ce moment ; il paraîtra dans peu de semaines chez M. Brandus.

    Parmi les artistes éminens que j’ai pu admirer dans ces derniers temps, il faut citer en première ligne M. Lemmens, le célèbre organiste belge. Il s’est fait entendre et sur l’orgue magnifique récemment achevé dans l’église de Saint-Eustache par M. Ducroquet, et sur le beau piano à pédales de M. Erard. Comme compositeur et comme virtuose, M. Lemmens est un maître ; la maestria se décèle tout d’abord dans ses sonates de piano et éclate avec plus de grandeur encore dans ses pièces d’orgue d’un caractère si religieux et d’une harmonie si neuve, bien dignes du titre de prières qu’il leur à donné. M. Lemmens possède comme pianiste un talent réel, plein de vigueur et d’éclat ; son jeu bien rhythmé est net, clair, et d’une impétuosité entraînante, quand la nature de l’œuvre qu’il joue lui permet de donner carrière à l’ardeur qu’il semble toujours contenir. Aussi quelle sensation il a produite, quel brûlant enthousiasme il a excité dans la sonate 33e de Beethoven ! Voilà l’art immense, voilà l’inspiration ! Cette sonate est un monde, un monde de pensées sublimes que je serais incapable de traduire en langue vulgaire, mais qui sur leurs puissantes ailes enlèvent l’imagination de l’auditeur vers ces régions inconnues qu’on entrevoit en songe et où l’on désespère d’être jamais admis.

    Le même jour, M. Matteman et ses deux émules, MM. Morin et Chevillard, me convièrent une autre séance musicale consacrée à Beethoven. J’y entendis le trio en majeur, et la sonate en la mineur pour piano et violoncelle.

    C’était la journée aux enivremens. Le trio est bien connu, et son fantastique adagio surtout est dans la mémoire de tous ceux qui ont une fois subi son étrange fascination. Mais la sonate avec violoncelle, peu de gens la connaissent. Elle appartient à ce qu’on appelle la troisième manière de Beethoven. Elle déconcerte un peu les habitudes de certains auditeurs. Quant à ceux qui n’ont pas ou qui n’ont plus d’habitudes, ce qu’elle excite en eux, c’est une espèce de joie sauvage, une passion pour ainsi dire agressive, une sorte de mépris (exagéré, je le reconnais) pour toute autre musique. Si l’on se borne à percevoir la sensation produite par ce torrent de sons fougueux, on est frappé d’étonnement ; si l’on analyse l’œuvre, on s’étonne davantage encore. Puis on se sent pris d’un violent désir de locomotion ; on se retient pour ne pas s’élancer en avant, je ne sais où ; si j’osais employer une pareille expression, je dirais qu’on croit sentir en soi son âme trépigner.

    Quant à l’exécution, elle était si parfaite qu’on n’y songeait plus et c’est, je crois, le plus flatteur éloge qui puisse être fait des interprètes des génies démesurés tels que Beethoven. Mme Matteman, MM. Morin et Chevillard seront de mon avis. L’esprit de l’auditeur est tout entier alors à la contemplation du chef-d’œuvre, rien ne l’en distrait. Certes il n’en serait pas ainsi avec des exécutans ordinaires, et leurs moindres fautes, en rompant le charme, se feraient cruellement sentir.

    Eh bien, chose bizarre, mais explicable pourtant, après ces journées de rage d’amour musical satisfaite, on devient plus résigné aux platitudes de la vie et de la musique ordinaires, on se trouve plus indulgent, plus malléable, plus bonhomme. On accordera plus volontiers un mot d’éloge à certaines pauvretés honnêtes, comme en sortant d’un rendez-vous d’amour on fait l’aumône à tous les mendians.

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    Un intéressant concert a eu lieu le mois dernier à Saint-Germain-en-Laye au bénéfice des jeunes orphelins. Plusieurs artistes distingués de Paris, en tête desquels nous citerons MM. Morelli, Lee et Chaine, avaient consenti à y prendre part. La foule était compacte mais religieusement attentive. La plupart des morceaux ont obtenu d’intelligens suffrages, et les virtuoses ont reçu des bravos et des fleurs. Malgré l’espèce de cohue élégante qui s’était de bonne heure emparée de la salle, l’ordre le plus parfait a présidé à tous les arrangemens. On voyait que l’organisation du concert avait été confiée à un véritable ami de la musique, habitué à cette tâche plus difficile qu’on ne pense. C’est en effet M. le colonel Jomard, membre du conseil municipal, et grand amateur de violoncelle, qui avait tout disposé pour cette fête de l’art, dont on se souviendra longtemps à Saint-Germain.

    Je termine en annonçant l’imposante solennité musicale qui se prépare à Rotterdam. Elle commencera le 10 de ce mois par une cantate composée à cette occasion par M. Verhulst et un discours prononcé par M. Van der Hœven, professeur d’éloquence. Les chœurs seront composés de six cents membres des sociétés de chant tous amateurs, et l’orchestre comptera deux cents exécutans artistes. Le premier grand concert aura lieu le 13. On y entendra une ouverture festivale de M. Hutschenruyter suivie de l’oratoire Israël en Egypte, de Handel. Le 14 juillet, le programme contiendra les Saisons, de Haydn. Celui du 15 juillet se fait remarquer par sa richesse. On y annonce le psaume 145 de Verhulst, précédé d’une ouverture de M. Van Bree ; la 9e symphonie avec chœurs de V. Beethoven et plusieurs soli exécutés par Mlle Jenny Ney, de Dresde, MM. Roger, de Paris, Pischeck, de Stuttgard, et Ch. Formes, de Londres, auxquels les parties récitantes dans les oratoires sont également confiées. M. Verhulst, membre de la Société, directeur de musique à Rotterdam, conduira l’exécution. Des fêtes publiques, ainsi qu’une grande exposition de tableaux et la fête du Yacht-club accroîtront l’éclat de ce grand festival, auquel j’espère que le roi et la famille royale, les ministres, le corps diplomatique et les membres honoraires de l’étranger prendront part. La salle, dont on achève en ce moment les dispositions intérieures, peut contenir cinq mille personnes.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 juillet 2010.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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