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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 4 OCTOBRE 1849 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de la Fée aux Roses, opéra en trois actes, de MM. Scribe et Saint-Georges. — Musique de M. Halévy. — Décors de M. Thierry et [le nom manque].

    Ce n’est pas tout d’entendre un opéra en trois actes, d’assister même à sa dernière répétition, de dîner à moitié le soir de la première représentation pour ne pas perdre une note de l’ouverture, de se faire dire des choses désagréables par M. son portier pour s’être trouvé encore au théâtre à une heure du matin quand on proclamait le nom des auteurs, quand le dernier bouquet tombait aux pieds de la prima donna, alors seulement qu’il était possible de se rendre bien compte de l’effet produit en écoutant les louanges tout unies des bonnes gens et les cent mille formes de blâme employées au foyer et dans les corridors par les connaisseurs, qui blâment toujours. Ce n’est pas tout de passer au retour une partie de la nuit à se remémorer les divers incidens de la pièce, la forme des morceaux de musique, les noms des personnages, le diable et son train, d’y rêver si l’on s’endort, d’y penser encore quand on se réveille. Hélas ! non, ce n’est pas tout ; il faut, de plus, pour nous autres critiques, raconter d’une façon à peu près intelligible ce que nous n’avons pas eu le temps de bien comprendre, émettre une opinion sur ce que nous connaîtrons bien le mois prochain seulement, dire le pourquoi et le comment, le trop et le pas assez, le fort et le faible, le mou et le dur d’une œuvre croquée au vol, dont on n’a qu’à peine aperçu l’ensemble, et qui n’a pas posé tranquillement pour ses peintres pendant le temps nécessaire à l’action d’un daguerréotype bien conformé. Pour moi, je l’avoue, j’aimerais presque mieux écrire l’opéra entier que d’en raconter un seul acte. Car l’auteur, quel que soit son chagrin d’être obligé de faire des chapelets de cavatines et de se rappeler si souvent qu’une fois attelé à une partition d’opéra parisien, il ne doit pas s’amuser à enfiler des perles, l’auteur, au moins, travaille un peu quand il veut.

    Le narrateur, au contraire, condamné à la critique, à temps, narre précisément quand il ne voudrait pas narrer. Il a passé une nuit pénible ; il se lève sans pouvoir découvrir de quelle humeur il est ; il se dit en outre : « En ce moment, Halévy, Scribe et Saint-Georges dorment du sommeil réparateur et profond des femmes en couches et me voilà avec leur enfant sur les bras, obligé de cajoler sa nourrice pour qu’elle lui donne le sein ; de le laver, de le bichonner, de dire à tout le monde comme il est joli, comme il ressemble à ses pères ; de tirer son horoscope et de lui prédire une longue vie. » Mais ne nous plaignons pas trop, nous autres critiques continentaux. Nos confrères, les insulaires de Londres, sont bien plus malheureux. Ils sortent à minuit d’un théâtre, et les voilà, au lieu d’aller se mettre au lit, qui courent au bureau du Times ou du Morning Post, dire, en une foule de longues lignes serrées et imprimées en très petits caractères the tremendous, the triumphant success de Mlle Lind, ou de Mme la comtesse Rossi, ou de Mario, ou même du Prophète, petit opéra en cinq actes, dont les lecteurs de journaux doivent pouvoir lire the complete criticism sept heures après que le dernier accord de la partition a été frappé, et non plus tard. A propos du Prophète, je suis bien aise de dire ici, en passant, que la traduction italienne de cette grande œuvre, tant applaudie dernièrement en Angleterre, est de M. di Santo Mango, littérateur distingué et auteur de la meilleure traduction italienne qu’on ait faite jusqu’à présent des mélodies de Schubert. Ce travail ingrat est d’une difficulté énorme, et en outre fort mal rétribué ; c’est bien le moins qu’on sache le nom de ceux qui s’y dévouent et qui ont assez de talent pour ne pas défigurer l’œuvre qu’ils traduisent, et ne point mettre dans leur version le contraire de ce que l’auteur a mis dans l’original.

    Mais tout cela ne nous apprend point ce que c’est que la Fée aux Roses, ce qu’elle chante et ce qu’elle fait.

    Il y a dans l’opéra qui porte ce joli nom six ou sept personnages d’importance. Ce sont : un magicien (Altamuck), un Sultan des Indes, un grand vizir, un jeune Indien, une, deux, trois jeunes filles indiennes nommées Nerilha, Gulnare et Cadige. Tout ce monde-là s’aime, se hait, se trompe, s’épouse, etc., à Delhi et en d’autres lieux des Indes, sur la terre et sous l’onde. Nous trouvons tout d’abord le magicien à ses fourneaux, cherchant à extraire d’une cornue un philtre amoureux. Il a une passion malheureuse pour sa jeune servante Nerilha. Bientôt, désespérant, malgré toute sa science, de produire cette eau philosophale qui convertit l’indifférence en amour, il se livre à une colère terrible contre ses alambics, bouscule tout dans le laboratoire, et part pour aller consulter un de ses supérieurs en cabale et lui demander un remède à ses chagrin de domestique. « Garde la maison, dit-il à Nerilha, je n’ai que douze cents lieues à faire, je vais revenir. » Or la petite innocente aurait bien envie de sortir, mais un charme de son maître lui interdit de franchir le seuil de ce lieu redoutable. Pendant qu’elle se dépite de la jalouse précaution du Bartholo nécromancien, deux de ses amies, que le charme n’empêche point d’entrer, viennent la voir. On jase, on se confie ses peines, on va fureter dans le grimoire du sorcier, on y découvre la formule au moyen de laquelle on peut faire un sabbat au petit pied. Nerilha ordonne alors à son grand balai de danser ; l’obéissant instrument ouvre le branle, et bientôt fourneaux, pincettes, soufflets, cornues, sphères d’imiter le ballet du balai, pendant que l’un des bras d’une statue de Brahma, accroupie dans un coin du laboratoire, marque la mesure à grands coups de poing sur un gong. Le magicien survient au plus fort de ce festival chorégraphique, et trouve les trois jeunes filles gambadant avec force chansons et éclats de rire au milieu de son officine en désarroi. Il court au plus pressé, met les deux amies de Nerilha à la porte, et arrête tout ce mouvement intempestif.

    Puis l’éternel refrain : « Ah ! Nerilha, si tu voulais m’aimer ! — Ah ! mon cher maître, si je pouvais ! » Il faut dire qu’avant de se mettre en danse, les trois jeunes amies s’étaient fait part mutuellement des souhaits secrets de leurs cœurs. L’une, Gulnare, avait déclaré que son désir s’élevait jusqu’au trône ; elle a rêvé qu’elle serait rencontrée par le Sultan des Indes et épousée par lui ; l’autre prétend épouser seulement le jardinier du palais impérial ou royal ; quant à Nerilha, ses plus doux songes lui montrent une villa délicieuse toute pleine de roses, et qu’elle est libre d’habiter. Or le magicien qui, de douze cents lieues, entend tout ce qui dit chez lui aussi aisément qu’un somnambule de première classe, voit de la même distance les numéros qui sortent au tirage d’une loterie (ce qui suffit, à mon sens, pour donner à ces hommes clairvoyans vingt mille fois plus de titres qu’il n’en faut pour obtenir le prix de vertu, puisqu’ils pourraient gagner des millions en un clin d’œil et qu’ils ne le font pas) ; le magicien, dis-je, qui connaît l’ambition de Nerilha, consent, pour lui plaire, à ce que son vœu et celui de ses amies soit accompli. Il fait un geste, et l’innocente enfant se trouve soudain au milieu d’un immense jardin où elle a des roses jusqu’au cou.

    De ce jardin la petite Cadige est jardinière ; elle y a même déjà rencontré un assez gentil petit jardinier. Quant à Gulnare, elle est au faîte des grandeurs, et substituée, je ne sais comment, à une cousine du Sultan que Sa Hautesse doit épouser. Voici de leur hymen la pompe qui s’apprête. Mais le jeune souverain a vu Nerilha ; il l’aime, et gémit d’être obligé de donner sa main à une parente qu’il n’aime point. Nerilha, de son côté, au milieu de ses roses, est devenue sensible pour un bel inconnu, lequel n’est autre que le Sultan. Elle l’a vu courtois seulement pour Gulnare et lui baisant la main ; cela a suffi pour allumer dans ce cœur novice tous les tourmens de la jalousie. Nerilha, en conséquence, a obtenu de son sorcier que, par la vertu de sa baguette, chaque fois qu’on donnera un baiser à Gulnare, on recevra d’une main invisible un vigoureux soufflet. La coquette Gulnare, tout en aspirant à la couche royale, se laisse néanmoins courtiser par le grand vizir. Celui-ci, se voyant bien accueilli, devient téméraire ; il demande, il obtient, et pan ! flac ! les soufflets de pleuvoir sur son visage blême. Cependant voici les gens de la noce royale qui viennent offrir des fleurs à la prétendue princesse. Celle-ci, dédaignant de si vulgaires offrandes, déclare qu’elle ne portera à la cérémonie nuptiale qu’un bouquet comme on n’en voit guère, un bouquet comme on en voit peu, un bouquet comme on n’en voit pas. Ce qui n’empêche pas les gens du Sultan de faire un vacarme effroyable et de crier : Viv’ not’ bonne Reine ! en indien bien entendu ; mais je traduis ces exclamations en français pour être compris d’un plus grand nombre de lecteurs. Pendant ce temps, le Sultan mélancolique cause, et de fort près, dans le jardin des roses, avec la belle Nerilha. Le magicien, en donnant à sa jeune et insensible servante la clef de ce lieu de délices, lui a déclaré, l’affreux despote ! que si jamais elle s’avisait de dire à un homme : Je t’aime ! il l’en punirait cruellement. Mais, comme l’a dit un poëte persan :

Amour ! amour ! quand tu nous tiens,
On peut bien dire : Adieu prudence.

Nerilha, ravie de s’entendre répéter par son inconnu, sur tous les tons et demi-tons, une foule de douces choses, de le voir se mettre à genoux devant elle, lui prendre les mains et lui dire : « Ah ! » finit par s’attendrir extraordinairement, et par s’écrier à son tour avec beaucoup d’abandon : « Je t’aime ! » Aussitôt un terrible coup de tamtam retentit ; le jardin, le prince, les roses, tout disparaît. Nous nous trouvons au milieu d’un désert affreux couvert de neige, où reparaît l’instant d’après Nerilha changée en vieille de quatre-vingt-trois ans, et suivie de son tyran peu délicat, le farouche Altamuck. Au début du troisième acte, c’est bien pis, ma foi ! Dans le mélodrame des Frères féroces, une scène se passait à quinze cent pieds sous terre ; ici nous chantons l’opéra-comique à quatre mille pieds au-dessous du niveau de la mer, dans la mer. Voilà qui est profond ! Et il y a dans ces profondeurs une grotte bleue comme la grotte d’azur de Caprée, bien voûtée, bien décorée, bien meublée, où la lumière pénètre malgré les vagues innombrables dont elle est recouverte, et dans un coin de laquelle bouillonne en silence un volcan furieux. Ce volcan est la salle du conseil des confrères d’Altamuck ; il va s’y rendre, après avoir prévenu Nerilha, maintenant méconnaissable, de l’inutilité des efforts qu’elle pourrait faire pour publier son malheur. (Je le crois bien, à quatre mille pieds sous la mer, dans la mer ! c’est un lieu de promenade peu fréquenté, même des plus grands rois Indiens.) Si jamais Nerilha venait à dire à un dauphin seulement un mot de la métamorphose qu’elle a subie, elle deviendrait muette à l’instant. Là-dessus le sorcier, dont l’âme seule doit aller au conseil dans le volcan, va se coucher sur un canapé qui se trouve là aussi, à quatre mille pieds, etc. ; son corps y demeure étendu, immobile, pendant que son âme, sous la forme d’une petite flamme bleue, s’en échappe en sautillant et se plonge dans le volcan vivement. Altamuck, en se séparant de son âme, a oublié dans la poche de son justaucorps un livre magique. Vous vous imaginez peut-être que Nerilha va profiter de cette inadvertance, fourrer la main dans l’habit du corps du magicien, saisir le livre, lire la formule qui détruit les enchantemens, et se faire transporter, belle et rajeunie, à la cour de son prince charmant ? Vous croyez cela ? Eh bien ! précisément, vous ne vous trompez pas. C’est-à-dire si, vous vous trompez, la phrase magique qu’elle prononce ne détruit son désenchantement qu’à demi. Elle sort bien de la grotte bleue, elle remonte bien instantanément les quatre mille pieds d’eau amère au fond desquels elle gémissait, elle se retrouve bien à la cour du roi des Indes, mais vieille elle était partie des profondeurs océaniques et vieille elle est restée sur terre au-dessus du niveau des eaux. Personne ne reconnaît donc en elle la séduisante Nerilha.

    Pour accomplir l’heureux changement qui lui rendra la jeunesse et rompre tout à fait le charme, il faut que Nerilha reçoive d’un jeune homme un baiser ; elle a lu cette clause dans le petit bouquin noir du maudit sorcier. Mais le moyen de se faire embrasser par quelqu’un quand on a quatre-vingt-trois ans, une foule de rides, des cheveux blancs et qu’on arrive de quatre mille pieds, etc. ! On tâchera cependant. Arrivée à la cour du Sultan, Nerilha ne tarde pas à le rencontrer ; elle y retrouve aussi Cadige, la jardinière, en train d’épouser son petit jardinier. Altamuck, dans un moment de générosité, a même fait cadeau à Cadige d’un bouquet de fleurs d’argent, talisman magique, dit le texte, au moyen duquel les amans et les époux peuvent reconnaître si leur femme ou maîtresse a aimé quelqu’un avant eux. Dans ce cas, la jeune femme qui placerait ce bouquet à sa ceinture verrait la fleur du milieu de blanche devenir rouge incontinent. Ce détail allégorique n’est-il pas un peu risqué ? Cadige sort triomphante de l’épreuve. Mais Nerilha, la fausse vieille, en entendant dire que ce talisman est magique (il paraît qu’il y en a dans les Indes qui ne le sont pas), forme aussitôt un projet assez grotesque. Elle prend des mains de Cadige le merveilleux bouquet, et, s’inclinant devant le Sultan : « J’apprends, lui dit-elle, que la divine fiancée de Votre Hautesse n’a pas pour la cérémonie qui se prépare un bouquet digne d’elle ; veulliez lui présenter celui-ci. » Le pauvre Sultan, tout entier à son chagrin de ne pas retrouver Nerilha et d’être obligé d’épouser Gulnare, prend machinalement les fleurs d’argent et les envoie à sa princesse. « Oui, mais dit la vieille, je ne vous les ai pas données pour rien. — Qu’exiges-tu ? de l’or, des diamans, la croix d’honneur ?… — Il me faut de vous un baiser ! — Oh ! la vieille, la drôle de vieille ! — Je n’accepterai rien autre. — Allons, embrassons-nous et que cela finisse ! Mais non, non, jamais. J’ai juré fidélité à la pauvre Nerilha, et je n’embrasserai personne qu’elle, pas même une matrone de quatre-vingt-trois ans. »

    En ce moment, Gulnare paraît, ravie de son bouquet d’argent qu’elle tient à la main : elle entend la discussion qui s’est élevée entre la vieille et le Sultan, s’étonne que celui-ci refuse de payer le prix demandé et l’engage à acquitter sa dette. « Ma foi, dit le prince, puisqu’elle m’en prie, payons. » Il paie donc ; aussitôt Nerilha redevient radieuse de jeunesse et de beauté ; le Sultan, transporté de joie et d’amour, l’épouse d’autant plus vite que l’imprudente Gulnare venait de mettre à sa ceinture le maudit talisman magique, et que la fleur du milieu venait de s’empourprer d’une façon très significative. Gulnare a déjà été embrassée par quelqu’un ? Hélas ! oui. Et par qui ? Par le grand vizir. Qu’elle l’épouse donc ! Triple mariage du jardinier avec Cadige, de Gulnare avec le vizir, et du Sultan avec Nerilha. Tout le monde est au comble du bonheur, excepté ce nigaud de sorcier, qui n’a rien deviné, qui a laissé traîner dans ses hardes son livre de nécromancie magique, qui s’est amusé à faire bavarder son âme au conseil d’Etat des sorciers dans un volcan en éruption sous quatre mille pieds d’eau, et qui arrive enfin, en corps et en âme, jetant feux et flammes comme son volcan, mais quand il n’est plus temps.

    M. Halévy a écrit sur ce livret fantastique une brillante et riche partition, trop riche même, et qui gagnerait à être allégée de quelques morceaux. Je suis malheureusement arrivé vers la fin de l’ouverture, et dire qu’on a entendu la coda d’un grand morceau d’orchestre à l’Opéra-Comique, c’est avouer qu’on n’a rien entendu ; car, malgré l’énergie de l’orchestre, l’infernale grosse caisse couvre tout. On m’a beaucoup vanté l’andante qui lui sert d’introduction. Le grand air d’Altamuck qui lui succède a beaucoup de mouvement et d’ardeur passionnée ; c’est un véritable air développé, comme on en fait aujourd’hui trop rarement. Le duo suivant est mieux encore : c’est très frais de mélodie et finement accompagné. Mais le morceau le plus original de cet acte, celui qui me paraît aussi avoir été le plus difficile à faire, c’est le trio des jeunes filles, écrit pour trois soprani. Outre la difficulté de faire trois voix égales d’étendue se mouvoir aisément dans les ensembles, il y avait aussi là le danger de la monotonie des timbres. Ils sont en effet tous les trois identiques ; il n’y a pas même les quelques notes graves du contralto pour varier le coloris et l’expression de l’harmonie. Le compositeur a tourné l’obstacle en habile homme, et son trio charmant a eu les honneurs mérités du bis. Je dois citer encore dans cet acte la coda du trio : « Sors d’ici », la romance de Nerilha, et le grand final, bien conçu et d’un bel effet. L’air de ballet du balai et des autres ustensiles ne m’a laissé qu’un souvenir très vague ; j’étais, comme le public, trop préoccupé de cette farandole de mortiers, de pilons et de fourneaux pour prêter une grande attention à la musique. Après un entr’acte instrumental plein d’originalité, nous trouvons l’air brillant dans lequel Mme Ugalde révolutionne la salle, des couplets très gracieux soupirés par Nerilha auprès de son Sultan endormi, une marche avec chœur, un chœur de femmes à deux parties, dont la mélodie en notes détachées a du piquant et de la nouveauté, et le duo du soufflet d’un excellent comique. Au troisième acte, l’air d’Altamuck a beaucoup de chaleur et contient des phrases d’une expression très vive et très vraie ; enfin une foule de passages du rôle de Nerilha sont d’une élégance et d’une fraîcheur rares. On trouve même dans ce rôle une cadence (un point d’orgue) où la partie vocale est enchevêtrée successivement dans un trait de clarinette et de flûte avec un singulier bonheur. Ces sortes d’exercices vocaux me déplaisent d’ordinaire plus que je n’ose le dire ; celui-ci, au contraire, m’a paru assez piquant ; il ne choque en rien, du reste, le style voulu par la situation. C’est curieux et d’un joli effet.

    Les rôles étaient remplis par Mmes Ugalde-Baucé (Nerilha), Lemercier (Gulnare), Mayer (Cadige) ; MM. Battaille (Altamuck), Audran (le Sultan) et Jourdan (le jardinier). La plupart de ces artistes sont depuis longtemps connus : il est donc inutile de revenir sur ce que nous avons eu tant d’occasions de dire de leur valeur musicale. Battaille n’a encore rempli à l’Opéra-Comique qu’un très petit nombre de rôles. Il faut donc remarquer qu’il excelle dans celui-ci. Sa voix onctueuse et grave, sans avoir une force excessive, produit d’autant plus d’effet qu’il chante juste de toutes les manières, c’est-à-dire qu’il ne chante ni trop haut, ni trop bas, ni trop tôt, ni trop tard, ni à côté, ni en dessous, ni au rebours du sens expressif. Bataille rendra d’éminens services à l’Opéra-Comique ; il n’a point d’ailleurs de tendances vulgaires, et ne paraît pas très préoccupé de l’ambition de faire rire les badauds. Mlle Mayer s’est acquittée avec gentillesse de sa tâche, plus importante, ce me semble, que celles qui lui ont été confiées jusqu’à présent. Quant à Mme Ugalde-Baucé, elle est vraiment étonnante : sa précision, son agilité, son audace et son bonheur tiennent du prodige. Jamais l’auditeur n’a d’inquiétudes avec elle ; chacune des perles de sa voix tombe à son temps et en son lieu. Pour cette qualité de précision seule, dont personne ne parle, je consens à la traiter un instant de diva et à lui dire : Divae gratias. J’ai déjà signalé chez elle le mauvais timbre de quelques sons et la singulière émission de voix au moyen de laquelle elle transforme en a certains e muets. Il est très regrettable qu’il ne lui ait pas été possible jusqu’à présent de corriger ces défauts, sans lesquels Mme Ugalde-Baucé serait la cantatrice la plus parfaite que nous ayons jamais entendue dans le genre léger et gracieux. Peut-être les compositeurs usent-ils trop de sa rare facilité, en lui faisant une part exorbitante dans leurs partitions. Il faut prendre garde de fatiguer cette frêle nature, et ne pas oublier que les rossignols eux-mêmes succombent parfois dans les luttes de chant où ils se laissent entraîner. L’orchestre de l’Opéra-Comique, au reste, accompagne avec amour et une discrétion exemplaire. Cet orchestre s’est encore amélioré depuis que M. Tilmant le dirige ; il est d’ailleurs très bien composé dans toutes ses parties. Un court solo de clarinette, placé au second acte de l’opéra nouveau, a valu de chaleureux applaudissemens à M. Leroy, qui l’a exécuté d’une manière remarquable. Je ne commets pas cette fois, je l’espère, l’erreur où je suis tombé, il y a deux mois, au sujet de l’artiste excellent qui joue la première flûte. Je l’ai appelé Altès, et il se nomme Brunot. M. Altès, dont le talent est des plus beaux sur cet instrument, a fait partie pendant quelque temps de l’orchestre de l’Opéra-Comique (de là mon quiproquo) ; il est maintenant attaché à celui de l’Opéra. M. Tilmant met dans sa manière de conduire non seulement beaucoup de précision, mais aussi cette chaleur qui du chef se communique si aisément à tout l’orchestre, et à la totalité même des exécutans, choristes et chanteurs.

    C’est un crève-cœur de voir un orchestre de cette valeur écrasé et anéanti comme il l’est dans les forte par ces abominables machines qu’on nomme la grosse caisse et les cymbales. La façon dont on les emploie en général, odieuse partout, l’est bien plus encore à l’Opéra-Comique, où l’orchestre, ne possédant qu’un assez petit nombre d’instrumens à cordes, n’est conséquemment pas armé pour résister à un pareil fracas.

    Les décorations de la Fée aux Roses sont belles, les costumes se font remarquer par une richesse de bon goût. On a de plus introduit cinq ou six jeunes danseuses au second acte ; mais, franchement, ces élèves ne savent ce qu’elles tricotent avec leurs jambes ; leur danse n’est pas ce que j’aime, je lui préfère de beaucoup celle du balai.

    Le succès de la Fée aux Roses a éte grandissant jusqu’à la fin de la soirée. Il y a eu des tonnerres d’applaudissemens suivis d’une averse de bouquets, et on a rappelé les acteurs et le compositeur. Mlle Lemercier devrait bien s’abstenir de chanter « votre hamour. »

Mort de Strauss.

    Pendant qu’on faisait à l’Opéra-Comique de Paris les dernières répétitions de la Fée aux Roses, la ville de Vienne suivait le deuil d’un de ses artistes favoris. Strauss vient de mourir. Ce mélancolique directeur des bals, dans lesquels son orchestre versait tant d’ardentes mélodies, tant de joie bondissante, et quelquefois aussi tant d’élans passionnés et tendres jusqu’à provoquer les larmes, vient de déposer pour jamais sa plume et son archet. Je ne suis pas de ceux qui disent : « Ce n’est rien ; ce n’est qu’un faiseur de valses de moins ! » Je dis que c’est beaucoup, car Strauss était artiste de tout point. Tels de ses rivaux font avec de belle musique d’opéras d’exécrables airs de danse ; il écrivait au contraire, lui, de si charmantes choses pour son orchestre de danse, qu’elles eussent pu faire la fortune de maint opéra. Je le vois encore sur son estrade de la salle des Redoutes, avec six ou huit cents belles Viennoises tourbillonnant à ses pieds, danseuses éperdues, ivres de mouvement et d’harmonie, qui lui obéissaient avec tant d’amour, le rappelaient avec de si charmans transports, dans les entr’actes, pour l’applaudir et lui jeter des fleurs. Strauss d’ailleurs a rendu un service éminent à l’art musical en développant dans une partie du public le sentiment des finesses et même des caprices gracieux du rhythme. Il est le créateur de la danse syncopée et c’est à lui que nous devons d’être délivrés de la valse plate, du rhythme plat qu’on lui croyait naguère inhérent, comme on croit encore le rhythme carré plat inhérent aux marches et beaucoup d’autres formes de la musique. Vienne a donc perdu un de ses plus grands charmes ; c’est un Viennois qui l’avoue en m’écrivant à ce sujet. « Plus de Voksgarden [sic pour Volksgarten], dit-il, plus de [Café] Sperl, plus de bals masqués ! Vienne sans Strauss, c’est l’Autriche sans le Danube ; Vienne est en larmes pour ses joies perdues ! » Strauss, accompagné d’un peuple immense, a été porté par les principaux artistes de son orchestre jusqu’à Dœbling, village près de Vienne, où il repose auprès de Launer, son rival, qui l’a précède dans la tombe de cinq ou six ans.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 juin 2011.

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