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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 9 JUIN 1849 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation du Toreador, opéra bouffon en deux actes, de MM. Sauvage et Adam. — Débuts.

    Il m’arrive quelquefois de rendre compte fort tard des premières représentations des œuvres même, comme celle-ci, le mieux accueillies du public et d’exciter ainsi le mécontentement des parties intéressées. Quelques personnes, étonnées alors d’un si long silence, en font honneur à ma probité de critique. « Il étudie la partition, disent-elles ; il sait qu’une seule audition ne suffit pas pour la posséder entièrement, et il ne veut parler que de ce qu’il connaît bien. » Ces bonnes personnes me rendent justice en général, mais je ne saurais accepter leurs éloges dans la circonstance particulière où je me trouve aujourd’hui. En effet, si j’ai vu deux fois le Toreador, c’est uniquement parce que j’y trouvais plaisir, car la musique de cet opéra est si clairement écrite, si coulante, si aisée, que je l’ai parfaitement comprise du premier coup ; et la vraie raison de ma lenteur à en faire l’éloge, je vais vous la dire.

    J’ai une passion pour la critique ; rien ne me rend heureux comme d’écrire un feuilleton, de raconter les mille incidens dramatiques, toujours piquans, toujours nouveaux d’un livret d’opéra ; les angoisses des deux amans, les tourmens de l’innocence injustement accusée, les spirituelles plaisanteries du jeune comique, la sensibilité du bon vieillard ; de démêler patiemment les fils de ces charmantes intrigues, quand je pourrais couper l’écheveau brusquement ; de m’attendrir ou de rire comme tout le monde au dénoûment, quand tout est arrangé, quand la vertu triomphe, quand l’imposture est démasquée ou quand un trompeur est lié et berné par un trompeur et demi, quand enfin les amoureux sont heureux. Je trouve toujours délicieux de décrire les naïfs transports, les fraîches impressions de ce public de nos théâtres lyriques, public si impressionnable et si judicieux en même temps, qui applaudit avec autant de chaleur que de discernement ; de raconter ces ovations, ces pluies de fleurs spontanées, ce pur enthousiasme qui n’a rien d’outré, rien surtout d’arrangé, dans l’expression duquel l’intrigue ni de vils intérêts n’ont aucune part ; ces rappels, ces clameurs involontaires d’un auditoire éperdu d’admiration, qui ne redemande les artistes que parce qu’il éprouve un besoin impérieux de les voir, de les revoir encore, de les applaudir derechef et de leur témoigner sa vive gratitude pour les ineffables jouissances que pendant plusieurs ardentes heures ils lui ont procurées. C’est une si belle passion la passion du beau, que rien n’élève l’âme comme le spectacle d’un enthousiasme profond, ardent et sincère. Et quoique ce spectacle nous soit très fréquemment offert dans nos théâtres à Paris, c’est toujours une véritable bonne fortune pour nous autres critiques quand une nouvelle occasion se présente d’en décrire les causes et les effets. Malheureusement je ne sais rien prendre avec modération, et cet âpre plaisir que je trouve à écrire des feuilletons tournant évidemment à la manie, à l’idée fixe, eût pu avoir les conséquences les plus désastreuses si je ne m’étais arrêté à temps et si je n’eusse pris la résolution de résister à cet étrange entraînement avec une énergie désespérée. Jusqu’à présent j’ai tenu bon. Mais sans cette force de caractère, quelle interminable série de colonnes n’eussé-je pas élevée à la gloire non seulement de toutes les représentations remarquables qui ont eu lieu sur les théâtres lyriques depuis un mois, mais de tous les débuts qui s’y sont succédé, comme aussi à la louange de l’innombrable quantité de virtuoses du premier ordre qui ont donné des concerts du plus haut intérêt, devant des auditoires immenses d’élite, dans tous les coins de ce fortuné Paris. Et le bonheur de chanter ces hymnes eût été d’autant plus grand que, grâce à l’excellent caractère de nos artistes, il est facile de les contenter, de les rendre fiers et heureux. Un simple mot bienveillant leur suffit ; il n’est pas nécessaire de leur improviser des odes en style pindarique, de leur crier : Vous êtes sublimes, miraculeux, divins, vous avez du savoir, de l’inspiration, du génie ; et ce qui est bien plus rare, ils ne sont point jaloux les uns des autres, les louanges accordées à celui-ci ne font point grincer des dents celui-là ; on peut dire du bien du flageolet, sans que l’ophicléide, qu’on aura loué la veille, vous salue moins poliment s’il vous rencontre le lendemain. Tout ainsi favorisait ma monomanie, tout, jusqu’à l’abondance des matières, qui affluaient de toutes parts. Mais le serment que je m’étais fait à moi-même de les laisser s’accumuler m’a heureusement soutenu, et pas une colonne n’a filtré. Dieu sait s’il m’en a coûté ! Mes amis avaient beau me dire : « Voyez quel beau temps il fait ; sortez de Paris, prenez l’air, allez un peu en Californie, cela vous distraira. Quelle rage inconcevable d’être sans cesse préoccupé de critique et de feuilletons, quand il y a tant d’autres choses infiniment plus intéressantes (les malheureux ! ils ne comprennent pas ce charme décevant !) et plus dignes de l’attention d’un homme intelligent. Ou bien, si vous ne voulez visiter ni Borneo, ni Java, ni Timor, ni les Séchelles, ni Taïti, ni Montmorency ; si vous tenez tant à votre Paris, à ses puantes fournaises qu’on nomme rues, à son filet d’eau grise qu’on nomme la Seine, à ses conversations saugrenues, à ses proclamations échevelées, à ses déclarations ampoulées, à ses agitations, à ses élections, à ses processions, à ses funèbres cortéges de chaque jour, à ses orateurs de carrefour, à ses cholériques, à ses politiques, à ses sophistes, à ses croque-morts ; si vous ne pouvez enfin vivre que dans cet affreux bocal rempli de scorpions et d’araignées qui s’entre-dévorent, isolez-vous, au moins ; vivez un peu pour vous, lisez vos auteurs favoris (adolescens !), composez, faites votre œuvre (enfans !) ; vous êtes artiste avant d’être critique (innocens !) ; tous les feuilletons du monde ne valent pas la plus simple romance née d’une véritable inspiration ; une bonne exécution de l’air de Nina : « Quand le bien-aimé reviendra », nous ferait verser des larmes, et vous nous liriez un volume de vos feuilletons que nous n’éprouverions ni la plus légère émotion, ni la moindre envie de rire. (Insolens !) Vous vous jetez dans la critique comme s’il s’agissait de sauver la patrie ; mais la critique est un gouffre sans fond, et le temps des Decius est loin de nous. De semblables dévouemens sont aujourd’hui ridicules. On ne sauve plus la patrie que pour soi. »

    Pauvres gens ! ils ne savent pas ce que c’est que la passion ! Je sentais bien la vérité, la solidité de leurs raisonnemens ; j’appréciais la loyauté de leurs intentions, j’étais reconnaissant de leur sollicitude ; j’entreprenais de suivre leurs conseils, et je n’en succombais pas moins à toutes les tentations qui m’étaient offertes de m’occuper plus ou moins directement de mon dada, le feuilleton. Je me plongeais, par exemple, dans l’étude du Cosmos de M. de Humboldt ; mais à peine mon œil ébloui commençait-il à apercevoir l’ensemble du plan de ce magnifique ouvrage, que l’annonce d’un concert me faisait fermer le livre, et que, renonçant à apprendre le secret de la naissance des bolides, je m’arrachais aux séductions d’une comète (comata, chevelue) pour courir chez Erard entendre Mme Pleyel, qui, à en croire les uns, a fait des progrès immenses, et, selon les autres, n’en a fait aucun, par la raison qu’elle a depuis très longtemps atteint l’apogée de la perfection. J’ai été cette fois puni de ma faiblesse ; il m’a été impossible, malgré les belles dimensions du salon d’Erard, non seulement d’y trouver une place acceptable, mais encore d’y pénétrer. De sorte que d’un immense feuilleton de dix colonnes tout au moins, que j’aurais chanté sur le mode ionien aux éminentes qualités du mécanisme de Mme Pleyel, me voilà réduit à trois lignes de prose ; car enfin, bien que j’aie souvent entendu et admiré cette grande pianiste, encore fallait-il l’entendre de nouveau cette fois pour me prononcer sur la question à l’ordre du jour : A-t-elle fait des progrès et pouvait- elle en faire ?… question ardue et presque aussi difficile à résoudre pour les connaisseurs que celle de savoir si la lumière zodiacale vient de l’atmosphère du soleil, et peut-être plus importante ; j’en demande pardon à M. de Humboldt.

    Une autre fois, je me donnais le luxe sardanapalesque de travailler à une partition entreprise il y a six mois, et que je confectionne avec l’amour que Robinson mettait à la construction de son grand canot ; déjà la musique m’avait rendu cette heureuse fièvre pendant l’ardeur de laquelle on est si indifférent à toutes les réalités non musicales de ce monde, qu’on serait capable d’envoyer paître l’importun qui viendrait vous proposer la présidence de la République française. J’étais là tout entier à ma proie attaché ; un monsieur survient et me dit : « Comment vous portez-vous ? — Je lui réponds : Oui, Monsieur. » Il étale sous mes yeux un de ces petits carrés de papier qu’on nomme programmes, et me voilà repris aussitôt par la feuilletonomanie. Sans hésiter, je quitte ma partition ; je laisse ma mélodie suspendue sur la note sensible, mon harmonie sur la septième dominante, pendent opera interrupta, et je vole, déjà tout feuilletonnant, écouter M. Savary, jeune violoncelliste de l’Opéra, qui donnait un concert dans la salle de M. Herz, concert où je suis entré sans difficulté, et dans lequel le bénéficiaire nous a fait entendre un fragment de concerto et plusieurs airs tout entiers de la Favorite. Au milieu du concert, Mlle Brohan, avec son charmant proverbe, et Brindeau, et Mlle Bertin, du Théâtre-Français, sont venus faire à la musique une délicieuse diversion. A peine rentré, je me disposais à rendre bon compte de tout cela, quand, me souvenant de mon vœu, et honteux de me voir si près de l’enfreindre : Non ! m’écriai-je en écrasant violemment ma plume sur ma table, je ne serai pas faible à ce point. J’ai déjà quelque part en réserve plusieurs violoncellistes du plus grand mérite, j’ai des violonistes, j’ai des pianistes, j’ai trois jeunes cantatrices, j’ai plusieurs débutantes charmantes, j’ai des flûtes, j’ai des bombardons, un saxophone, deux bassons ; et si je m’oubliais au point d’écrire seulement dix colonnes sur Alexandre Batta et ses nouvelles compositions pour le violoncelle, et sa verve aujourd’hui plus puissante que jamais parce qu’elle est mieux réglée, et ses succès en Belgique et à Paris ; si j’en écrivais autant sur le jeu élégant et expressif de Seligman ; autant sur Offenbach ; autant sur Chevillard et son beau talent classique ; autant sur ce jeune audacieux violoniste Reynier dont fortuna juvat arcum ; autant sur Cuvillon, artiste sérieux, virtuose de la grande école et qu’on entend trop rarement ; autant sur les nouvelles et très nouvelles compositions d’Alkan, autant sur Mlle Joséphine Martin, véritable pianiste qui possède son clavier ; autant sur Mlle Mira ; autant sur M. Stamaty ; autant, et ce ne serait guère, sur Mme Wartel, qui a, cet hiver, pris une si belle part aux séances de musique classique fondées et dirigées avec tant de talent par les frères Tilmant, MM. Rousselot, Dorus, Klosé, Verroust et Gouffé, virtuoses maîtres, sur lesquels j’aurais à écrire jusqu’à l’année prochaine ; si je ne mettais un frein à la fureur des flots de louanges que j’aurais à adresser à la jolie Mlle Wolf, à la jolie Mlle Prévost et à la jolie Mlle Cabel, qui toutes les trois ont obtenu de jolis succès à l’Opéra-Comique ; à Mme Castellan et à Mme Delagrange, qui l’une et l’autre ont continué leurs débuts dans Robert le Diable, ce n’est pas jusqu’à l’année prochaine que j’aurais à écrire, mais bien jusqu’au rétablissement de l’ordre et au retour du sens commun en Europe. Donc il faut absolument me montrer raisonnable, et ne faire qu’un seul bouquet des roses et des pivoines que j’ai à offrir à ces talens divers ; et cela seulement quand je trouverai un prétexte spécieux et plausible de céder à la ridicule démang[e]aison qui me pousse nuit et jour à produire de la prose et à parler de ce qui ne me regarde pas. Voilà ce que je me disais en considérant mes provisions pour le feuilleton, provisions dans lesquelles je ne comptais même pas Ernst, qui fait en ce moment à Londres la sensation qu’y produisent toujours les grands lions de la haute lionnerie musicale, et d’autres artistes dont les noms me reviendront tout à l’heure. Or ce prétexte, dont j’avais besoin pour me livrer à mon penchant favori, je l’avais trouvé il y a plus de huit jours. M. Adam avait fait représenter à l’Opéra-Comique le Toreador, opéra bouffon dont j’aurais pu parler déjà longuement si je l’eusse voulu.

    Ce jour-là la fureur du feuilleton me laissait assez tranquille ; j’avais commencé la lecture du Henri VIII de Shakspeare, et cela me suffisait, je ne songeais point aux opéras-comiques. Je me récitais la dernière scène de Catherine d’Aragon ; je pleurais toutes les larmes de mon corps ; je riais d’attendrissement, je me mettais à genoux incliné vers le nord, tourné vers la Mecque de la poésie dramatique ; je criais, je faisais mille folies. Mais on vint, au milieu de mon extase, m’annoncer pqur le soir même la première représentation du Toreador de M. Sauvage. On juge de l’empressement avec lequel je quittai Shakspeare, et je m’écriai : « Enfin voilà un sujet forcé de feuilleton. Je ne puis résister plus longtemps ; je ferai celui-là, mais lentement, peu à peu ; j’en écrirai seulement dix lignes par jour, pour faire durer autant que possible mon bonheur, comme font les enfans pour prolonger les douces joies d’une boîte de bonbons ou d’un bâton de sucre d’orge. Et c’est pourquoi mon compte-rendu du Toreador paraît si tard. Enfin, le voici.

    Le Toreador est un opéra-arlequinade, un opéra-pasquinade, un opéra bouffon, un opéra de la foire, dans le style de Collé, de Vadé ; le titre m’est égal, le genre n’y fait rien, le Toreador est amusant. On n’y trouve que trois personnages : Colombine, Arlequin… c’est-à-dire Coraline, Tracolin et don Belflor. Au lever de la toile, Coraline vient raconter sa vie au public. (Ceci, je l’avoue, m’est resté tout à fait inintelligible. Comment et pourquoi le public parisien se trouve-t-il là interpellé par ce personnage, qui est censé agir et parler dans une petite maison de Barcelone ?) Coraline a commencé par être actrice de vaudeville en France, sur le théâtre de la foire Saint-Germain ; plus tard, et je ne sais par cruel hasard, elle a épousé un grand vainqueur de taureaux nommé Belflor, espèce de don Juan édenté qui enferme et néglige sa femme, courtise les femmes de ses voisins et joue de la contrebasse. Le père de Coraline, trouvant que tous les gendres sont bons, même le gendre ennuyeux, n’avait eu garde de tenir compte des répugnances de la jeune fille, et l’avait contrainte à accepter ce singulier époux. Mais déjà Coraline avait distingué dans l’orchestre de son théâtre un jeune flûtiste nommé Tracolin. Celui-ci, désespéré du départ de sa belle, tombe dans le chagrin, perd l’appétit et le sentiment de la mesure, joue sa partie de flûte tout de travers, met chaque soir l’orchestre en désarroi par ses étranges distractions, et prend tant de bécarres pour des dièzes, que son chef le met à la porte. Réduit à devenir fifre dans un régiment, et n’y fifrant pas mieux qu’il n’avait flûté dans l’orchestre du Vaudeville, le pauvre garçon n’attend pas cette fois son congé, il déserte tout simplement, et s’en va parcourir l’Espagne, faisant retentir du nom de Coraline tous les échos des Pyrénées, et chantant son martyre sur la petite flûte, à l’instar des bergers de Virgile. A propos de ces musiciens antiques, je me suis longtemps demandé comment et par quelle incompréhensible adresse ils pouvaient jouer de la flûte ou même du flageolet (fistula), et chanter en même temps des vers tels que ceux-ci [Virgile, 3e Bucolique, 21-2]:

An mihi, cantando victus, non redderet ille,
Quem mea carminibus meruisset fistula, caprum.

    J’ai essayé dans tous les tons, dans tous les mouvemens, dans toutes les postures, en tournant ma flûte de droite à gauche, de gauche à droite, ou perpendiculairement, et jamais il ne m’a été possible de chanter sur cet instrument seulement le premier mot an, des deux vers latins. Attribuant ce honteux échec aux difficultés que présente toujours la prononciation d’une langue étrangère, j’ai tenté de chanter la traduction française du poëme pastoral : Vaincu au concours de chant, etc., et de cette prose je n’ai rien pu articuler davantage: On trouvera sans doute naturel que ce problème ait longtemps troublé mon repos. J’ai consulté à son sujet les savans de l’Europe les moins ignorans sur les mœurs musicales de l’antiquité ; aucun ne m’a tiré de peine. Et j’y serais encore (dans la peine) sans un livre de voyage qui, en parlant de l’état de la musique parmi les nègres, m’a donné subitement la clef de l’énigme. Or il est évident pour moi maintenant, que ces charmans bergers Tityrus, Melibœus et Corydon, et même le bel Alexis, sans en excepter Menalcas, Damœtas et Palemon, qui trouvaient le moyen, dans leurs luttes poétiques, de se chanter en s’accompagnant d’un instrument à vent [Virgile, 3e Bucolique, 1],

Dic mihi, Damœta, cujum pecus, an Melibœi ?

ou tout autre question aussi insidieuse, il est, ce me semble, de la dernière évidence que ces pâtres-poëtes-musiciens-chanteurs-instrumentistes jouaient de la flûte….. avec le nez. Ce procédé, dont l’emploi, il faut en convenir, est difficile, fatigant et fort disgracieux, était donc connu du jeune Tracolin. A moins que (le fait est encore possible) il ne se soit avisé de faire d’abord resonare silvas du nom de Coraline, et de ne jouer son solo de flûte qu’après l’entière conclusion de sa phrase vocale ; à l’instar des pâtres modernes de la Sicile et de la Calabre, véritables descendans des Corydon et des Tityre antiques, dont ils ont sans doute conservé la tradition, et qui chantent et jouent de la flûte successivement, mais jamais simultanément ; et cela sans doute pour faire enrager les savans qui veulent qu’aux époques classiques on ait chanté et joué de la flûte en même temps. Mais trêve à cette grave discussion.

    Tityre-Tracolin donc, recubans sub tegmine du mur extérieur d’une maison de Barcelone, s’avise d’exécuter sur sa fistule, mais sans paroles, l’air bien connu… (c’est-à-dire bien connu des Français qui ont fréquenté dans leur jeunesse les théâtres où se jouaient les opéras de Grétry, de d’Aleyrac et de Monsigny), l’air, dis-je, bien connu : « Tandis que tout sommeille », et Coraline, seule dans sa maison, reconnaissant aussitôt et l’air, et l’intention qui l’avait fait choisir, et le timbre de la flûte de Tracolin, s’écrie : « C’est lui ! ô mon cher Tracolin ! » et l’intrigue commence. Voilà ce que c’est que d’avoir fait partie du théâtre de la foire Saint-Germain. Quels musiciens sortaient de ce bel établissement, quelles organisations on y développait ! Une prima dona de nos jours mise à pareille épreuve ne s’en tirerait certes pas aussi bien. Son amant aurait beau aller sous les murs de sa maison de Barcelone lui jouer sur la flûte le même air, elle ne devinerait point que cette mélodie signifie « tandis que tout sommeille » et ne reconnaîtrait pas davantage à la qualité de son, le flûteur de son cœur. Il y a tant de joueurs de flûte aujourd’hui !… Quoi qu’il en soit, Tracolin continue son pot-pourri d’airs très connus, et Coraline ne doute plus de sa présence quand il en vient à la chanson : « Dans les gardes françaises j’avais un amoureux. » Ce qui n’ôte rien à la solidité du raisonnement d’un de nos confrères de la presse musicale, lequel prouve à M. Sauvage que les airs qu’il met ainsi dans l’embouchure d’une flûte du Théâtre de la Foire ne furent composés que longtemps après la clôture définitive de ce théâtre, et ne pouvaient en conséquence être familiers ni à Tracolin ni à son amante. L’emploi de la téléphonie amène donc ici un anachronisme comparable à celui qu’on produirait si, dans une pièce, on admettait comme populaire aujourd’hui un air de l’Africaine, opéra très connu de Meyerbeer, mais connu de lui seul, et non encore représenté.

    C’est égal, la scène est drôle. D’ailleurs on sait que bien des airs des maîtres les plus célèbres étaient populaires avant que ceux-ci les eussent composés. Ce phénomène se reproduit même de plus en plus fréquemment aujourd’hui. Ah ! si l’on voulait par des exemples justifier l’auteur du Toreador… Mais qu’il y ait synchronisme ou anachronisme dans son fait, peu importe ; il est assez prouvé, je crois, que les théâtres lyriques ne sont pas plus institués pour nous enseigner l’histoire que le Théâtre-Historique.

    Pendant cette touchante reconnaissance de nos deux amans, le vieux Cassandre-toreador-don Juan-Belflor est allé courir le guilledoux. Il a même rencontré sous le balcon d’une de ses bonnes amies deux ou trois bâtons courroucés qui ont eu le malheur de se briser sur ses épaules. Tracolin, accourant aux cris de notre homme, est venu à son aide aussitôt que les bâtons ont été rompus, et l’a reconduit charitablement jusque chez lui. Ravissement de Coraline en revoyant son amant fidèle si joyeux, et son époux infidèle si honteux. Don Belflor, pour empêcher sa femme de prêter trop d’attention à son piteux état, et pour faire admirer à son hôte le talent de Coraline, prie celle-ci de chanter. Elle choisit un air tendre et simple dont les paroles sont : Ah ! vous dirai-je maman ; Tracolin, pour répondre de son mieux à la politesse de la dame, tire de sa poche son petit instrument et réplique par des mélodies de circonstance qui disent à la belle combien il est touché de ce qui cause son tourment. Tracolin joue cependant de la flûte à la manière ordinaire, c’est-à-dire avec la bouche. Et s’il fait si bien comprendre les paroles des airs qu’il soupire à Mme Belflor, ce ne peut être qu’en employant le procédé inverse de celui des bergers de Virgile. En effet, Mocker-Tracolin parle un peu du nez.

    Cette douce entrevue toutefois ne suffit point au jeûne flûtiste ; il s’agit pour lui, maintenant qu’il s’est introduit dans la maison du toreador, d’y exécuter un duo avec la femme sans accompagnement du mari. Il faut donc éloigner celui-ci. Et voilà ce qu’il imagine pour y parvenir. Il est attaché, dit-il, à l’orchestre du théâtre de Barcelone ; une sienne cousine, Caritea, danseuse ravissante, quoiqu’un peu sèche, a vu don Belflor, a conçu pour lui une passion terrible, et Tracolin, pour sauver du désespoir son inflammable cousine, a bien voulu se charger d’un message d’elle pour l’irrésistible toreador. Le vieux donne en plein dans le panneau, et va courir au rendez-vous. Pendant que, pour y voler, il répare le désordre de sa toilette, Tracolin explique à Coraline qu’il va réellement conduire don Belflor auprès d’une femme obligeante, et qu’il tiendra Coraline au courant de tous les détails de l’entrevue, détails grâce auxquels elle pourra accuser et confondre son mari, et reprendre ainsi l’autorité absolue dans sa maison, autorité dont ils sauront ensuite faire bon usage. « Mais comment, dit elle, m’informeras-tu des méfaits de. mon époux ? — Eh ! mon Dieu ! avec ma flûte, toujours. Je viendrai près du mur de votre jardin, et de là, s’il a fait une promenade avec Caritea, je vous jouerai l’air du fandango ; s’il l’a régalée d’un sorbet au café, vous entendrez la cachucha ; s’il va enfin jusqu’à faire avec elle des folies, je vous jouerai l’air de celles d’Espagne ! — Parfait ! c’est convenu ! » Ce plan, exécuté de point en point, réussit complétement. Don Belflor à son retour est interpellé vivement par sa femme qui, avertie, au moyen de la flûte de Tracolin, de tous les faits et gestes de don Belflor, les lui jette à la face avec le nom de Caritea. Stupéfaction de l’époux. Querelle de ménage, au milieu de laquelle Tracolin intervient. Il raccommode les époux, et, grâce à son obligeance, bien vu du mari, adoré de la femme, il est en définitive supplié par l’un et par l’autre de ne point passer un seul jour sans les venir voir, et d’être pour eux, dans toute la force du terme, l’ami de la maison. On reprend l’air : Ah ! vous dirai-je maman, chanté tout simplement sur sa flûte par Tracolin, varié en fusées volantes, en serpentaux et en étoiles de couleur par l’incomparable vocaliste Coraline sur une basse grotesque mimée et ronflée par le contre-bassiste Belflor.

    Nouvelle preuve de la diversité des effets produits par les instrumens de musique. « Koang-Fu-Tsée, vulgairement dit Confucius, ayant entendu par hasard le chant de Li-Po, dont l’antiquité, de l’avis de tout le monde, remontait à quatorze mille deux cent sept ans, fut saisi d’un tel enthousiasme qu’il demeura sept jours sans dormir, et sept nuits sans boire ni manger. Il formula aussitôt sa sublime doctrine, la répandit sans peine en chantant les préceptes sur l’air de Li-Po, et moralisa ainsi tout l’empire de la Chine avec une guitare à cinq cordes, ornée d’ivoire. » Ceci est historique, avéré, positif. Le moindre polisson de Canton ou de Nankin pourra vous le dire. Tandis qu’à Barcelone (car la pièce de M. Sauvage est basée sur un fait historique aussi prouvé que l’anecdote de Confucius), à Barcelone, un jeune musicien français fait précisément le contraire avec une flûte, ornée d’ivoire cependant, comme la guitare du philosophe chinois, et démoralise ainsi tout un ménage espagnol.

    Sur ce canevas, fort divertissant je puis l’assurer, et sur ces scènes dialoguées d’une façon extrêmement spirituelle, quoiqu’à lire le récit que j’en ai fait il n’y paraisse guère, M. Adam a brodé de fines et charmantes arabesques. Sa musique est gaie, sémillante, bouffonne, et même, quand le sujet l’exige, agréablement démoralisante. On remarque dans sa partition un charmant trio, bien conduit et habilement développé. Le motif de l’allegro : Vive la bouteille ! a beaucoup de piquant et d’entrain. La romance et l’air de Tracolin sont d’une expression juste, d’un tour mélodique gracieux, et l’instrumentation en est remarquable. On y rencontre en outre plusieurs modulations délicieuses et originales. Le passage :

Dans une symphonie,
Combien est dangereux
Un flûtiste amoureux !

est ramené avec le plus rare bonheur. Je trouve au contraire assez faible l’air de basse de don Belflor dont le thème manque d’originalité. Le trio final, où revient le thème varié : A[h !] vous dirai-je maman, est supérieurement construit musicalement et dramatiquement parlant. Quant aux vocalises, aux traits, aux arpéges, aux voltiges de toute espèce dont le compositeur a tissu le rôle de Coraline, on peut dire qu’ils sont tous pleins d’élégance et de verve. M. Adam d’ailleurs a supérieurement traité le quatrième personnage de son opéra, c’est-à-dire la flûte ; de plus, en homme averti que ce qui vient par la flûte s’en retourne souvent par le tambour, il s’est abstenu cette fois complétement d’employer la grosse caisse. Et le Toreador n’en a pas moins eu un grand succès. Il y a deux ans à peine un compositeur qu’on eût forcé d’écrire un opéra sans grosse caisse se fût regardé comme perdu, il n’eût jamais cru, sans le secours de cet instrument, pouvoir moraliser seulement la première banquette du parterre.

    L’exécution du Toreador est excellente de tout point. Bat[t]aille y chante et joue avec une verve comique de très bon goût ; Mocker s’y montre élégant acteur et chanteur adroit ; quant aux gazouillemens de chardonneret, de serin, d’alouette joyeuse, aux éblouissantes fantaisies vocales de Mme Ugalde-Baucé, il faut les entendre pour s’en faire une juste idée. Tout cela est exécuté avec une telle justesse, un tel aplomb rhythmique, un tel dédain souriant de la difficulté, une telle jovialité de timbre, qu’il faut toujours et toujours et encore crier bravo, et que, ma foi, je suis obligé de l’avouer, j’aime autant cela que de la musique.

    M. Altès, la première flûte de l’Opéra-Comique, se montre le digne partenaire de Mme Ugalde-Baucé. Il a un son très pur, un style excellent, et, pour l’agilité, il serait capable de faire soixante-quatre notes par seconde, sans se gêner. De quoi vous servirait maintenant de savoir s’il joue de la flûte à la manière antique ou à la moderne ?

    Je m’étais bien douté que j’oubliais en commençant plusieurs nouvelles musicales d’importance. J’avais à dire :

    1° Stephen Heller vient de publier vingt-cinq études de petites dimensions et très faciles pour former les élèves au sentiment du rhythme et à l’expression. C’est un écrin où les yeux inexpérimentés pourront croire trouver de simples cailloux du Rhin, mais que les joailliers de la musique apprécieront au premier coup d’œil : il est plein de diamans.

    2° Barroilhet vient d’arriver d’une brillante tournée départementale. Il est presque aussitôt reparti pour Londres, où il se propose de donner, avec Mme Stoltz, des concerts dramatiques sur le théâtre de Saint-James, un charmant théâtre grand comme celui des Variétés.

    3° Mme Ebner-Bierstedt, cantatrice douée d’une belle et puissante voix de mezzo-soprano, vient également d’arriver de province où elle a obtenu de très beaux succès dans les rôles de la Favorite, de la Reine de Chypre et d’Odette. Elle a fait sensation la semaine dernière dans le concert donné chez M. Shoen. Mme Ebner sera sans doute engagée à Paris. Justement voici un troisième théâtre lyrique qui nous tombe sur la tête. Il va s’ouvrir sur le boulevard Beaumarchais. Ce théâtre, dont le besoin se faisait particulièrement sentir au faubourg Saint-Antoine, où le goût de la musique, on le sait, a toujours été extrêmement répandu, a dû en premier lieu être dirigé par un M. Caïphe qui nous est inconnu ; mais par une combinaison imprévue, le nouveau sceptre théâtral vient de passer des mains de M. Caïphe dans celles de M. Pilati.

    Hélas ! hélas ! le feuilleton touche à sa fin. Je n’ai plus rien à écrire, et me voilà réduit pour huit grands jours, pour quinze peut-être, à reprendre l’étude du Cosmos, à lire Shakspeare, Virgile, Walter Scott, à me faire jouer les sonates de Beethoven, à rêver, à ne pas aller au théâtre, à composer, à travailler, à perdre mon temps enfin.

    Encore un mot pourtant. M. Kalkbrenner vient de publier le Traité d’Harmonie du Pianiste, ouvrage dangereux qui apprendra aux pianistes à préluder. Et aussitôt après, effrayé sans doute des conséquences que le succès de son ouvrage devait avoir, M. Kalkbrenner, quittant le continent, est parti pour l’île d’Ischia. Espérons que M. Kalkbrenner sera bientôt rassuré. Quelle idée aussi de vouloir que les pianistes préludent !…

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 juillet 2011.

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