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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 7 JANVIER 1849 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation du Caïd, opéra bouffon en deux actes, de M. Sauvage, musique de M. Ambroise Thomas.

    C’est une assez bonne idée d’avoir placé le lieu de la scène de cet opéra dans la capitale de l’Afrique française. De ce mélange bizarre de mœurs et de costumes résultent en effet des contrastes bouffons et des situations propres à donner au style musical de l’imprévu et de la variété. Mais ces oppositions, si piquantes qu’on les suppose, ne pouvaient dispenser l’auteur du livret de les rattacher à une fable intéressante, et de trouver un sujet de pièce piquant et original. Il semble malheureusement qu’il se soit dit : Voilà un cadre, le musicien y placera le tableau. Voyons donc ce cadre en deux actes, cadre doré, orné de perles, de mousseline, de jolis visages arabes et de moustaches françaises, sans compter les têtes de nègres, un eunuque et un muezzin.

    Je commettrai plus d’une erreur, je le crains, dans cette analyse. Malgré toute mon attention, j’ai été fort longtemps à comprendre ce dont il s’agissait ; les paroles ne m’arrivaient qu’indistinctes, ou ne me parvenaient pas du tout. Le dialogue, écrit en vers, contre l’usage généralement établi à l’Opéra-Comique, achevait encore de me dérouter.

    Evidemment cet opéra se rattache, par sa physionomie et son genre de comique, au style des deux ouvrages qui ont fait un nom à M. Grisar : l’Eau merveilleuse et Gilles le Ravisseur ; sans oublier le Tableau parlant, que Grétry n’a pas été tout à fait seul à peindre, et dont le livret ne forme pas le cadre seulement.

    Voici ce que j’ai cru comprendre dans le Caïd :

    Au lever de la toile, nous sommes sur une place d’Alger ; il fait encore sombre, le soleil n’est pas levé. Une petite troupe d’Arabes, marchant à pas comptés, chantent, selon l’usage : « Taisons-nous ! cachons-nous ! ne remuons pas ! faisons silence ! » (en vers, bien entendu). On voit qu’ils guettent quelqu’un et qu’ils ne veulent point être aperçus.

    Ils s’éloignent sans bruit, dans l’ombre de la nuit. Mais un groupe les suit. Le caïd, gros bonhomme, le dos un peu voûté, assez peu fier, en somme, de son autorité, craint en faisant sa ronde quelque encontre féconde en mauvais coups ; puis, crac ! d’être mis en un sac et lancé des murailles par des gens sans entrailles, et de trouver la mort au port.

    Si je ne me trompe, cet alinéa est en vers, en véritables vers libres, d’opéra comique. J’en demande pardon au lecteur, c’est une distraction. Je n’ai garde d’abandonner l’usage de la prose, et je suis persuadé qu’on me saura gré d’y revenir. Donc notre bossu donnerait bien des choses pour finir, sans attraper de nouvelles bosses, sa tournée matinale. Il a de très méchans ennemis, sans doute et de très bonnes raisons de se méfier d’eux. Rien n’est plus vrai.

    Il n’a pas fait vingt pas, que de grands coups de gaule tombant sur ses épaules vous le jettent à bas. « Au secours ! on m’assomme ! au meurtre ! » Un galant homme fait fuir les assassins, appelle les voisins. Une jeune voisine, à la mine assassine, en jupon court, accourt. Et le battu de geindre, de crier, de se plaindre, en contant l’accident. « Il me manque une dent ! j’en mourrai ! misérable ! Il m’a rompu le râble ! Il a tapé trop dur, c’est sûr ! »

    Ah çà ! mais voilà qui est un peu fort, la poésie m’a repris de plus belle. Il serait curieux que j’en fusse arrivé à ne plus pouvoir écrire en prose, et à faire le contraire de ce que faisait M. Jourdain ! Voilà pourtant les conséquences des innovations, ou des rénovations (car déjà à la fin du siècle dernier on voyait fréquemment les vers se mettre aux opéras-comiques), c’est l’exemple de M. Sauvage qui m’a mis la rime au corps. Voyons donc si je ne parviendrai pas à me désenrimer. La jeune fille accourue aux cris du caïd et de son défenseur est une modiste française (il n’y a pas là dedans l’ombre de poésie, ce me semble), que ce dernier, coiffeur gascon, aime tendrement. Ils sont même fiancés, et n’était l’état un peu maigre de leurs finances, ils porteraient déjà le même nom et habiteraient le même toit. Une idée vient au Gascon, une idée d’or qui doit lui rapporter de l’argent vivement. Il n’a pas été sans reconnaître dans son obligé le caïd un de ces hommes simples auxquels on pourrait faire croire qu’Abd-el-Kader va devenir président de la République française, ou pape ou membre de l’Institut. L’idée d’or consiste donc à persuader au bonhomme que lui, le Gascon, possède un secret infaillible pour mettre les caïds à l’abri des coups de bâton et des embuscades nocturnes. (Il n’y a là ni rime ni….. Allons, cela va bien, j’écris à peu près comme tout le monde.) Le caïd naïf dit : « Bah ! » L’autre, plein d’aplomb, réplique : « Rien n’est plus vrai ! — Brave Français, vends-moi ton secret. — Ce sera, je le crains, bien cher pour vous. — Combien donc ? — Mille boudjous (ou boudjoux ou bouts de joue, ce qui mettrait en effet notre Gascon à même de faire une certaine figure en Algérie). »

    Comment veut-on que nous autres Français de France nous puissions écrire correctement ces nouveaux mots du français d’Afrique ! Nos chers compatriotes des Bédoins disent maintenant : un burnous pour un manteau, une razzia pour un pillage, un cheïk pour un chef (passe encore pour ce mot-là, qu’un philologue m’a assuré n’être que du français altéré par la prononciation arabe), des silos pour des caves à grains, une smala pour….. je ne sais plus quoi, des boudjous pour une somme d’argent quelconque. Tellement que nous voilà obligés d’envoyer nos jeunes citoyens achever leurs études universitaires à Alger, à Constantine, à Oran, à Blidah, et se former au beau langage en fréquentant pendant plusieurs années la bonne société du désert. Je reviens à mon Gascon. « Mille boudjous, dit-il, c’est à prendre ou à laisser. » Le caïd trouve la somme exorbitante. Ce sur quoi il ne m’est pas permis d’avoir une opinion, car je veux bien que le prophète m’emporte en croupe sur sa jument-femme Borack si je sais ce que vaut un boudjou. Il se ravise pourtant. « Eh bien, oui, dit it, je veux acheter ton secret au prix même d’un trésor bien supérieur à la somme que tu me demandes. Monte dans ce palanquin ; mes esclaves te porteront chez moi, où je te suis pour conclure notre marché. » On revêt le coiffeur d’un riche manteau ; que dis-je ? d’un burnous, et le candide Gascon se laisse emporter. A Gascon, Gascon et demi. Le gros rusé de caïd, assez simple pour croire au talisman du coiffeur contre la bastonnade, ne l’est point tellement, qu’il n’ait trouvé un moyen de l’acheter sans bourse délier. Il a une fille, le brave homme ; il la donnera sans dot au coiffeur, et, dans son estime, les beaux yeux de Zaïde (elle doit s’appeler Zaïde) valent beaucoup plus que ceux de sa cassette pour un Français… de France. Il a raison de spécifier, car, pour les Français natifs d’outre-mer, bien que jeunes encore, ils sont âpres au gain, durs comme des chênes, et entre eux et l’écorce tout le monde sait qu’il faut se garder de mettre le doigt.

    Malheureusement Zaïde a vu passer sous son balcon un superbe tambour major, Français et brun, qu’elle prend pour un général, et à qui elle a jeté son cœur par la fenêtre (on commence à avoir des fenêtres à Alger). Le prétendu général ne se sent pas de joie d’avoir inspiré un sentiment à une si jolie particulière ; il veut mener cette affaire tambour battant, enlever Zaïde ; bien résolu, si le gouvernement lui cherche noise à ce sujet, à envoyer sa canne au ministre et à laisser la France s’arranger ensuite comme elle pourra. Et voici notre gaillard qui entre dans le harem du caïd comme il entrerait à la caserne, en se dandinant sur les hanches, en balançant sa tête empanachée, et chantant ra ta plan de manière à ravir les amateurs du genre. Zaïde est de cette école-là, selon toute apparence, car elle se montre d’une amabilité parfaite pour son grand vainqueur ; elle lui fait fumer un narguilhé, boire du café, manger des confitures, etc. Mais notre coiffeur en palanquin vient malheureusement interrompre ce doux tête-à-tête. Le voilà déposé dans la chambre de Zaïde, chambre ouverte à tout venant, à ce qu’il paraît. Il veut savoir pourquoi le caïd l’a fait transporter en ce charmant séjour ; Zaïde ne serait pas fâchée de connaître aussi la destination de ce coiffeur en burnous que son père lui envoie ; quant au tambour major, il a déjà la main à son sabre pour demander une explication au Gascon. Voilà bien des gens curieux ! Une quatrième curiosité se manifeste cependant, curiosité féminine et jalouse. Notre petite modiste française vient pour essayer à la belle Zaïde un nouveau bonnet de sa façon. A l’aspect du coiffeur, la coiffure lui tombe des mains. « Que vient-il faire ici ? — Je ne sais pas. — Que viens-tu faire ici ? — Je ne sais pas. » Attendez, voici le bon caïd et tout va s’expliquer. « Ma fille, je vous ai choisi un époux… » Sans le laisser achever, le tambour-major, qui ne saurait croire qu’on puisse avoir songé à un autre que lui, s’avance en frisant sa moustache : « Présent ! dit-it. — Comment ? présent ! Quel est ce grand drôle ? Voici, ma chère enfant, celui que ma tendresse vous destine. — Moi ? s’écrie le Gascon stupéfait et incertain sur le parti qu’il doit prendre. — Oui, toi-même ; que j’aie ton secret, et je te donne ma fille ; tu le vois, elle est jeune et charmante, tu seras logé chez moi, tu n’auras à t’occuper que de ton bonheur et du sien. — Si tu dis oui, je t’arrache les yeux, dit la modiste à son amant hésitant. — Si tu acceptes, gronde le tambour-major, mon sabre aura pour fourreau ta peau. » L’autre se décide, et dit : « Non ; je suis déjà fiancé. Voici celle qui possède mon cœur et ma foi. Sans affront pour votre aimable demoiselle, vous pouvez remarquer l’éclat de ses yeux et la finesse de sa taille ; qualité dont vous ne faites pas grand cas, je le sais, vous autres musulmans, mais que nous prisons fort au contraire. Ainsi j’en reviens à ma première proposition : « Mille boudjous. » Le caïd a beau regimber, crier, se démener, la peur des coups l’emporte ; il fait signe à un esclave, qui présente à l’instant une petite cassette ouverte où l’on voit une douzaine de pièces d’or formant la totalité de la somme ; ce qui me ferait croire que mille boudjous, après tout, ce n’est pas le Pérou. Le coiffeur s’empare de la cassette et donne en retour au caïd un petit pot de pommade du lion qu’il lui recommande comme un spécifique infaillible contre les coups de bâton. Le caïd rassuré accorde la main de sa fille au tambour-major ; car encore faut-il bien qu’elle épouse quelqu’un, et le Gascon embrasse la modiste. Les voilà heureux, ils volent à l’autel, et n’ont plus qu’à filer des jours d’or et de soie.

    Je donne ma parole que c’est là tout ce que j’ai cru comprendre au livret du Caïd. Et j’ai écouté de toutes mes oreilles, regardé de tous mes yeux ; j’ai même imposé silence d’une façon très peu courtoise à mes voisins de loge, qui disaient beaucoup de mal de l’administration de l’Opéra. Ainsi on peut me traiter de tout ce qu’on voudra, ce n’est pas ma faute, je ne sais rien de mieux. Ah ! pardon, je me le rappelle maintenant : il y a encore dans la pièce un eunuque blanc très drôle qui chante comme M. Béford chantait dans le Désert de Félicien David, et s’enivre avec une bouteille de parfait-amour.

    Eh bien, M. Ambroise Thomas a trouvé moyen d’écrire sur ce poëme en vers une charmante et vive partition, pétillante de verve et bien adaptée au talent et à la voix de chacun de ses chanteurs. L’introduction de l’ouverture, instrumentée d’une façon neuve et piquante, est trop jolie pour être si courte, on voudrait que l’auteur l’eût développée davantage ; l’allegro qui lui succède est plein de feu et fort habilement traité. Les chœurs syllabiques qui ouvrent la scène ont de la couleur, un excellent caractère dramatique, mais paraissent un peu difficiles pour des choristes auxquels le genre syllabique, débité, rapide, n’est pas très familier ; leur exécution a laissé à désirer pour la précision et la justesse. Il y a beaucoup d’élégance dans les principaux passages du duo entre la modiste et le coiffeur. Les couplets du tambour-major avec leur refrain accompagné de six tambours battant la diane, plaisent par leur allure franchement soldatesque. L’air que le même personnage chante un peu plus tard est bien fait et fait valoir l’agilité de vocalisation que possède incontestablement Hermann-Léon ; mais il semble trop avoir été ajouté après coup à la partition pour donner plus d’importance au rôle du chanteur ; il ne tient pas à la pièce. Celui de l’eunuque dégustant sa fiole de parfait-amour est une excellente bouffonnerie ; l’idée de lui faire donner le la bémol tonique aigu à la fin d’une cadence parfaite dirigée vers le la grave a fait éclater de rire toute la salle, et Sainte-Foix a dû recommencer le morceau. Cet acteur s’acquitte de son rôle étrange avec une intelligence et une modestie qui montrent qu’il sait tirer parti même des qualités négatives de sa voix, et qu’il sent bien le prix de ce qui lui manque. On a applaudi très vivement encore divers passages du rôle de la modiste, étincelans de brio et d’une audace que celle de la cantatrice, Mme Ugalde-Baucé, a seule surpassée ; puis un morceau d’ensemble tissu et modelé de main de maître, et un final dont la mise en scène est réglée d’après le système des ballets italiens, où les acteurs et comparses font le même geste tous à la fois, élèvent ou abaissent les bras, inclinent la tête, roulent les yeux, sourient ou pleurent comme un seul polichinelle.

    A part les observations que j’ai faites tout à l’heure sur l’inexpérience de quelques choristes dans le débit syllabique, l’exécution du Caïd est bonne et laisse peu à désirer. Hermann-Léon et Sainte-Foy sont fort bien, je l’ai déjà dit, dans les rôles du tambour major et de l’eunuque ; Boulo (le coiffeur), que je n’avais pas encore entendu depuis son entrée à l’Opéra-Comique, a une jolie voix de ténor dont on tirera bon parti, et qu’il conduit bien dans les passages exigeant de l’agilité. Je lui recommanderai seulement de prendre garde à l’accent cuivré que prennent ses notes hautes quand il les force trop. Henri reçoit des coups de bâton en caïd que ces émolumens de sa charge satisfont très médiocrement, et surveille la mise en scène en régisseur modèle. Une jeune personne, Mlle Decroix, si je ne me trompe, chante juste les quelques notes dispensées par le compositeur au personnage que j’ai baptisé Zaïde.

    J’ai réservé Mme Ugalde-Baucé (la modiste) pour ma dernière et principale bordée de complimens. Elle est charmante, et vocalise comme personne en ce moment en France ne serait capable de le faire. Sa voix, d’un timbre pur et distingué, assez forte pour la salle de l’Opéra-Comique, est en même temps d’une justesse toujours irréprochable et d’une agilité qui dépasse tout ce que j’ai jamais entendu dans ce genre. Ses fioritures sont en général ce que le compositeur les a faites, car elle a le bon goût d’improviser rarement. Elle se joue des arpéges dans les accords de septième diminuée, des sauts de dixième, des doubles ap[p]ogiatures et de toutes les épingles de son métier à dentelle musicale, en cantatrice achevée, qui ne craint ni l’aigu, ni le grave, ni les sons filés, ni les trilles, ni les plus incroyables évolutions dont une flûte agile aurait peine à se tirer. Cette jeune cantatrice, qui joue en outre avec beaucoup de grâce et d’esprit, est d’un très grand prix pour le directeur de l’Opéra-Comique et pour les compositeurs. M. Ambroise Thomas, dans le rôle qu’il vient d’écrire pour elle, a fait, avec autant d’adresse que de bonheur, scintiller les facettes de son talent. Je crois devoir pourtant avertir Mme Ugalde-Baucé d’un défaut dont il lui sera aisé, je pense, de se défaire. Dans les mots contenant des e suivis de deux l, comme dans voyelle, dentelle, ou un e accentué, comme dans fidèle, en chantant elle dit presque : voyalle, dentalle, fidale. Ce n’est pas aussi grave à coup sûr que de dire, à l’instar de certaines cantatrices de province : voyélle, dentélle, fidéle ; mais cela est peu gracieux et influe même d’une façon fàcheuse sur le timbre des notes auxquelles ces syllabes sont unies. La voix de Mme Ugalde-Baucé prend alors le caractère singulier de la voix de Mlle Déjazet. Cela rappelle le vaudeville et les couplets grivois.

    Le Caïd a obtenu le plus brillant succès ; le nom de M. Thomas a été proclamé au milieu des applaudissemens ; Mme Ugalde, rappelée ensuite, a dû revenir accompagnée de tous les autres acteurs. Du moins les ai-je entendu demander par les cris de : Tous ! tous ! Il faut prendre garde ; ces masses d’enthousiasme pourraient finir par assommer les vrais succès. Cela tournerait aisément à la charge, en reproduisant gli applausi di Roma et les cris de fuora, adressés à la prima dona, al tenore, al primo basso, al basso profundo, à la seconda dona, al maestro, al pittore, al poëta ; cris auxquels je me soutiens d’avoir, un soir, joint ma voix pour appeler il perruchiere ! qui ne voulut pas venir.

THÉATRE DE L’OPÉRA.

    On continue les études du Prophète sous la direction active de M. Meyerbeer. La seconde femme nécessaire pour représenter la fiancée est enfin engagée : c’est Mme Castellan. Roger possède une bonne partie de son rôle, et le grand maître est de lui, dit-on, extrêmement satisfait. Nous n’avons pas besoin de dire que Mme Viardot sait déjà le sien. Cette grande artiste s’assimile la musique, même la plus compliquée, avec une facilité qui tient du prodige. Elle peut dire comme Ariel : Je bois l’air devant moi !

    Mme de Lagrange a pris une heureuse revanche dans le rôle de Lucie de la Fiancée de Lammermoor ; son succès à l’acte de la folie a été brillant et mérité. Les qualités de légèreté et d’étendue que possède incontestablement sa voix ont trouvé là à se déployer à l’aise et avec tous leurs avantages. Pour le reste, l’exécution de cet ouvrage est d’une faiblesse extrême ; le grand et magnifique ensemble qui suit l’entrée d’Edgar, après la scène du mariage, est entièrement dénaturé. Cette page, la plus belle sans contredit qui soit jamais sortie de la plume de Donizetti, dont l’effet partout ailleurs est immense, que le public anglais nous faisait recommencer chaque soir à Drury-Lane l’hiver dernier, se déroule paisiblement à l’Opéra, et n’excite qu’à peine les applaudissemens du centre du parterre. C’est terne, c’est froid, plat, sans sonorité, sans vie. Rien ne palpite dans cet instant pathétique inondé par le compositeur de mélodies si vibrantes et si passionnées ; les violons et les voix, qui pleurent là si dramatiquement dans les autres théâtres, sont, à l’Opéra, depuis longtemps consolés ; le chœur et l’orchestre n’ont garde de gémir ou de se plaindre ; ils sont satisfaits ; ils commencent le crescendo par le gros bout.

    Puisque, à l’occasion du premier jour de l’An, j’en suis à donner aux chanteurs les pralines et les dragées de la critique, sucreries qui, on en conviendra, contiennent cette fois bien peu d’amandes amères, je dois faire une distribution complète. Dans ce temps de socialisme et de cabétisme, où l’on pèse nos rations au banquet de la vie, infortunés convives ! où la passion proclamée la plus respectable est l’envie, l’important doit être de ne point faire de jaloux. Je vous dirai donc que, croyant descendre dans une cave ou tout au plus dans un café souterrain, je me suis trouvé l’autre jour dans un théâtre lyrique situé à vingt pieds sous terre. Il n’est pas le seul en ce moment, cela est vrai ; aussi n’ai je manifesté aucun étonnement. On s’est mis tout à coup, sans crier gare, à y faire une musique effroyable, sous prétexte de représenter un opéra ; cela ne m’a pas surpris davantage.

    On nous a accoutumés à ces choses-là, même dans des théâtres qui encombrent la voie publique en s’élevant de plus de cent pieds au dessus du sol. Mais ce à quoi je ne m’attendais point, c’est de trouver un ténor aux Spectacles-Concerts ; salle infernale dont la bouche s’ouvre près du Gymnase-Dramatique, sur le boulevard Bonne-Nouvelle, un peu après avoir passé la rue Hauteville ; on trouve, à un prix modéré, des guides pour s’y faire conduire. Oui, j’ai trouvé là un ténor, un ténor de nuit, bien entendu (il est vrai que les rossignols sont aussi des chanteurs de nuit) ; mais qui deviendra digne de chanter au rez-de-chaussée et au grand jour. Il se nomme Béraud ; il a une voix sérieuse, de la méthode, et s’il continue quelque temps encore à recevoir des leçons de M. Stéphen de la Madeleine, et à méditer l’ouvrage de cet excellent professeur, la Physiologie du Chant, nul doute qu’il ne monte de plusieurs étages avant peu d’années.

    A côté de lui, j’ai remarqué aussi une grande personne, Mlle Petit-Brière, la reine, la Proserpine de ce Tartare, dont la voix de mezzo soprano n’est point à dédaigner, et qui porte le pantalon collant avec autant de verve que Mme Stoltz.

Concert de Mlle Teresa Milanollo.

    Parlez-moi d’être une charmante et admirable virtuose de seize ans, d’avoir fait le tour de l’Europe, donné plus de cinq cents concerts, gagné plus d’un million, rivalisé avec tous les talens masculins de l’époque, de chanter comme Pischek quand il prend ses notes du sixième ciel ; de jouer avec le tranchant des sons harmoniques, comme Ernst, sans blesser personne ; de gémir sur la quatrième corde, encore comme Ernst, quand, dans son élégie, il dit adieu à un public dont il est l’idole ; de posséder l’expression profonde et contenue d’Alard ; de dire comme lui un adagio de Mozart ; d’être douée du mécanisme irréprochable et du beau style de Vieuxtemps et de de Bériot ! Parlez-moi de cela pour donner maintenant des concerts à Paris ! Mlle Milanollo vient d’en faire l’expérience. (On sait la triste raison qui me fait écrire ce nom au singulier.) Mlle Teresa Milanollo (sola Philomela sub umbrâ), qui, depuis le brillant début qu’elle fit avec sa jeune sœur au Conservatoire, en 1840, n’avait pas été entendue à Paris, a voulu nous faire connaître son talent, parvenu aujourd’hui à son adolescence, et que toutes les capitales étrangères, et même les grandes villes du second ordre, ont salué de leurs applaudissemens. Elle a organisé un beau concert avec orchestre, un programme varié et choisi, d’excellens auxiliaires chantans, dans une salle bien située, à une époque où le fléau des mauvais concerts n’a pas encore commencé ses ravages. La recette de cette soirée était destinée à la caisse des secours de l’association des artistes musiciens, qui ont, hélas ! plus besoin de secours que d’une caisse. Toute l’influence de cette association (en d’autre temps vraiment puissante) a été employée en faveur de la tentative de la jeune virtuose. M. Bousquet s’est chargé de diriger l’orchestre, composé de l’élite de nos instrumentistes. M. le baron Taylor a déployé sa dévorante et infatigable activité, a mis au service de la jeune artiste son dévouement, son zèle, tous ses intelligens efforts. Le prix des billets était fort modeste, et, tous frais et droits des hospices payés, il est resté pour nos pauvres musiciens deux cent quatre vingts francs ! Encore a-t-on été obligé de se reprendre à deux fois, de remettre au 26 décembre le concert annoncé pour le 19, d’employer quinze grands jours à travailler le public, pour trouver une si misérable liste de souscription, et arriver à attirer dans la salle de Herz deux cents auditeurs payans !!!

    Cependant il ne faut pas que Mlle Milanollo se décourage ; après l’énorme succès de son premier concert, la foule accourra si elle en annonce un second… gratis.

    Quel beau talent ! qu’il a de grâce et de laisser-aller dans son audace ! Je ne m’attacherai point à énumérer ses qualités techniques et à faire remarquer cette vivacité de staccato, cette longueur d’archet incroyable, cette expression douce et triste, cette justesse et cette pureté de sons. Je n’en donnerais d’ailleurs qu’une idée inexacte et fort insuffisante. Qu’il me suffise de dire que la jeune artiste a littéralement enthousiasmé son auditoire, et que nous lui devons en outre d’avoir entendu un délicieux concert. Dans les morceanx qu’elle a exécutés elle-même d’abord, outre le beau concerto de Bériot et une fantaisie brillante de Vieuxtemps, nous avons applaudi de toutes nos forces les Souvenirs de Grétry, sorte de recollection des thèmes de Richard Cœur-de-Lion, supérieurement enchaînés, variés et soutenus d’une orchestration excellente par M. Léonard, artiste belge d’un grand mérite, que j’ai souvent rencontré en Allemagne, où son talent est dignement apprécié. Ce morceau est ravissant, et je ne pourrais décrire les transports qu’a excités Mlle Milanollo par sa manière enfantine et ingénue de dire le thème : La danse n’est pas ce que j’aime, et cet autre : Je n’ose lui parler la nuit. Inutile d’ajouter que la romance : Une fièvre brûlante, a couronné l’œuvre et complété le succès.

    Le concert avait commenté par la grande et dramatiquement belle ouverture de Montano et Stéphanie, de Berton, véritable chef-d’œuvre du genre, que la Société des Concerts du Conservatoire n’a jamais exécuté, et qu’elle nous eût fait entendre vingt ou trente fois au moins, si l’auteur n’eût été Français.

    On a applaudi ensuite deux morceaux de M. Halévy, les couplets aujourd’hui célèbres du Val d’Andorre : « Marguerite, qui m’invites », et un air des Mousquetaires, chanté avec beaucoup de bonheur par Mme Cabel, jolie débutante, dont la voix de soprano, fraîche et pure, deviendra dans peu précieuse pour le répertoire de l’Opéra-Comique. La méthode de chant magistrale que Mlle Méquillet doit à Banderali, le maître des maîtres, s’est ensuite déployée dans l’éternelle cavatine d’Arsace, de la Semiramide, et dans une belle scène de la Reine de Chypre, qui perd beaucoup de ses avantages au concert.

    Enfin Mlle Aglaé Masson, pianiste du premier ordre, nous a lancé le toujours bienvenu concert stück de Weber, avec une verve, un aplomb, un entraînement irrésistibles, auxquels on s’est, en conséquence, bien gardé de résister. Mlle Masson a partagé avec Mlle Milanollo les honneurs de la soirée.

    C’était, on le voit, une véritable fête musicale, très digne, très artiste. Elle avait été bien organisée, bien annoncée ; elle n’a rien produit que de nobles jouissances à ceux qui ont eu le bon esprit d’y venir. Mais sur cette faible recette, obtenue par le travail collectif de près de quatre-vingts musiciens, et destinée par eux à leurs confrères indigens, on a prélevé l’impôt ordinaire. Tout est donc dans l’ordre ; les musiciens sont toujours des esclaves ! Vive la liberté et l’égalité !

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 août 2011.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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