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Hector Berlioz: Feuilletons

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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 14 FÉVRIER 1847 [P. 1-2]


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Le Sultan Saladin, opéra-comique en un acte, de M. Dupin, musique de M. Bordèse.

    Il y a là-dedans une espèce de niais qui veut épouser une jolie personne aimable et riche, lui sot, laid et endetté. Un autre individu, un peu mieux favorisé que lui sous le triple rapport de la tournure, de l’esprit et de la fortune, a trop légèrement refusé la main de la jeune personne. Il l’a refusée sans la connaître, mû par une de ces préventions qu’on ne sait comment expliquer. Plus tard il la rencontre au moment où le niais va l’épouser, et à l’aspect de sa beauté et de sa grâce, notre élégant se repent vivement de son étourderie. Pour la réparer et tâcher de bien mettre à profit les instans qui lui restent, il imagine de se faire passer, aux yeux du futur et de l’oncle de la fiancée, pour un fou très connu sous le nom du Sultan Saladin, qui a la manie de se croire le mari de toutes les jolies femmes. Un fou est sans conséquence, et il peut, grâce à ce subterfuge, faire la cour à Mlle Estelle sous les yeux mêmes de son fiancé. Celui-ci se borne à rire des prétentions et des protestations de son malheureux rival. Estelle cependant ne tarde pas à voir clair dans la prétendue folie de son nouvel adorateur, et à le trouver fort à son gré. Mais le moment de la fatale noce approche. Le jeune homme a beau vouloir éclairer l’oncle de sa belle sur la fâcheuse position financière du futur, on attribue à la folie tout ce qu’il dit à ce sujet et on n’en tient compte. Pourtant cinq hommes viennent pour arrêter notre niais, dont un billet protesté de douze mille francs autorise la prise de corps. Le chef de l’escouade ne connaît pas très bien celui qu’il doit arrêter ; il demande seulement, en entrant, quel est le fiancé de la fille de la maison. « C’est moi ! » répond l’autre, fidèle à son rôle de sultan Saladin, épouseur de toutes les femmes. Les recors veulent l’emmener ; après quelques mots échangés à voix basse avec le chef des recors, il consent à le suivre, à la condition que quatre hommes resteront en faction devant la chambre de la fiancée et en interdiront l’entrée. C’est une précaution qu’il prend pour empêcher son rival de lui épouser sa belle pendant le court instant qu’il doit passer hors du logis. De là grands cris, tumulte au moment de la cérémonie ; on ne peut pas arriver jusqu’à la mariée, précisément alors le chef des recors revient avec le prétendu fou, qui démontre clairement le bon sens dont il est doué en exhibant aux yeux de l’oncle d’Estelle la lettre de change de 12,000 fr. dont il vient de se rendre acquéreur, prouve par là qu’il avait dit vrai en annonçant le mauvais état des affaires de l’homme à qui on veut donner Estelle, s’excuse auprès de l’oncle d’avoir, sans la connaître, refusé la main de sa nièce, demande à faire amende honorable, et, trop heureux d’être agréé, prie honnêtement le niais de lui céder la place.

    M. Bordèse a écrit sur ce vaudeville une petite musique de vaudeville. L’ouverture contient un petit solo de flûte que l’exécutant, M. Altès je crois, a bien exécuté ; à part cela, elle ne contient rien. Il y a un petit trio assez joli, de petits couplets assez gentils, Chollet et Mlle Prévost chantent assez agréablement, Sainte-Foix assez drôlement ; la petite actrice dont je ne sais pas le nom, et qui jouait Estelle, chante assez joliment ; on a été assez content. On a nommé les auteurs. Et voilà.

    Le directeur de l’Opéra-Comique semble avoir voulu produire ce petit acte, pour ainsi dire en famille, sans tambours ni trompettes. Nous croyons donc lui être agréable en ne parlant pas davantage du Sultan Saladin, et en contenant notre enthousiasme dans de justes bornes.

Une visite à Tom-Pouce.

    La farce de l’Opéra-Comique étant modérément divertissante, essayons d’en narrer une autre jouée tout récemment.

    La scène représente… un provincial extrêmement naïf, qui se dit grand amateur de musique, et, à ce titre, se désespère de n’avoir pu assister aux soirées données par Tom-Pouce. Il sait que ce phénomène a fait les délices de la capitale pendant un nombre de mois indéterminé ; il a entrepris le voyage de Paris seulement pour admirer le petit général, si spirituel, si gracieux, si galant, et le malheur veut que les représentations de ce prodige soient en ce moment interrompues. Comment faire ? — Ah ! je conçois, dis-je à notre amateur, que pour un ami des arts tel que vous, ce soit un cruel désappointement ; faire un pareil voyage ! vous venez de Quimper, je crois ? — De Quimper-Corentin, Monsieur. — Faire un pareil voyage pour rien ! Mais, ah ! attendez ! il me vient une idée ; Tom-Pouce, à la vérité, ne donne plus de représentations, mais il est à Paris ; et parbleu, allez le voir, c’est un gentilhomme, il vous recevra à merveille. — O Monsieur, que ne vous devrai-je pas, si je puis parvenir jusqu’à lui ! j’aime tant la musique ! — Oui, il ne chante pas mal. Voici son adresse : rue Saint-Lazare, au coin de la rue de La Rochefoucauld ; une longue avenue ; au fond, la maison où Tom-Pouce respire ; c’est un séjour illustre qu’habitèrent successivement Talma, Mlle Mars, Mlle Duchesnoy, Horace Vernet, Thalberg, et que le général Tom-Pouce partage maintenant avec le célèbre pianiste. Ne dites rien au concierge, montez jusqu’au bout de l’avenue, et, suivant le précepte de l’Evangile, frappez et l’on vous ouvrira. — Ah ! Monsieur, j’y cours ; je crois le voir, je crois déjà l’entendre. J’en suis d’avance tout ému….. C’est que vous n’avez pas d’idée de ma passion pour la musique.

    Voilà l’amateur pantelant qui court à l’adresse indiquée ; il monte, il frappe d’une main tremblante ; un colosse vient lui ouvrir. Le hasard avait voulu que Lablache sortît au moment même de chez son gendre. « — Qui demandez-vous, monsieur, dit à l’étranger l’illustre chanteur ? — Je demande le général Tom-Pouce. — C’est moi, Monsieur, réplique Lablache avec un foudroyant aplomb et de sa voix la plus formidable. — Mais… comment… on m’avait dit que le général n’était pas plus haut que mon genou, et que sa voix charmante… ressemblait… à celle…. des… cigales. Je ne reconnais pas… — Vous ne reconnaissez pas Tom-Pouce ? Eh bien ! cependant c’est moi, Monsieur, qui ai l’honneur d’être cet artiste fameux. Ma taille et ma voix sont bien ce qu’on vous a dit ; elles sont ainsi en public, mais vous comprenez que quand je suis chez moi je me mets à mon aise. »

    Là dessus, Lablache de s’éloigner majestueusement, et l’amateur de rester ébahi, rouge d’orgueil et de joie d’avoir vu le général Tom-Pouce en particulier et dans son entier développement.

Ceci, je crois, vaut bien
Le sultan Saladin,
Et c’est plus vraisemblable.

Nouvelle Salle de Concerts

D’AD. SAX.

    La dimension des salles de concerts est en général proportionnée à l’amour que l’on suppose au public pour la musique, et leur disposition intérieure est en rapport avec le genre de musique qui doit y être exécutée. Aussi n’avons-nous point de grande salle de concerts à Paris. On a des salles de banquets, des salles de bals, des salles pour le tirage de la conscription, etc., mais nous n’avons pas une seule salle de concerts digne de ce nom, que l’on puisse louer quand on en a besoin. De là l’impossibilité de faire exécuter certaines compositions, si les théâtres ne veulent ou ne peuvent se transformer en salle de concerts, surtout pendant la saison d’hiver, où le privilége exclusif de la salle du garde-meuble de la Couronne, salle déjà très petite, est accordé à la Société du Conservatoire. Il y a quelques années M. Herz en fit bâtir une excellente pour les concerts de demi-caractère, c’est-à-dire pour ceux où l’on doit entendre des virtuoses et des chanteurs accompagnés par le piano ou par un petit orchestre. Mais outre que la scène en est mal disposée pour recevoir même un groupe de quarante musiciens, on est dans l’impossibilité d’y placer le grand orchestre moderne ; à plus forte raison ne faut-il pas songer à y introduire un véritable chœur. La ville de Paris étant trop peu musicale pour subvenir aux frais de construction d’un local convenable et digne, on devrait donc s’estimer heureux d’avoir celui de M. Herz, si des expériences multipliées n’eussent prouvé que cette salle, trop petite pour les grands concerts, était en même temps trop vaste pour le petit public que les demi-concerts y attirent. Elle contient huit cents personnes… Comment réunir maintenant, excepté pour les concerts gratuits, huit cents auditenrs autour d’un violoniste, d’un pianiste ou d’un chanteur ?… C’est ce que M. Sax a bien compris en faisant construire sa nouvelle salle. Elle est de moitié moins grande que celle de M. Herz ; on n’y peut placer, bien entendu, qu’un embryon d’orchestre, mais au moins il n’y a que quatre cents places pour le public, ce qui donne la chance de la voir quelquefois pleine quand un virtuose d’un talent extraordinaire et très célèbre s’y fera entendre. Elle est d’une bonne sonorité, bien décorée, d’un abord facile, placée dans le meilleur quartier de Paris, et d’un prix de location fort modique. Elle a été dignement inaugurée dimanche dernier par le concert de M. Laurent Batta, excellent pianiste, frère du violoncelliste célèbre que nous entendons trop rarement.

    Sax ne sort pas des procès que lui intentent les facteurs ses rivaux. Sous prétexte qu’il est garçon et Belge, tandis qu’ils sont Français et pères de famille, ils voudraient lui faire retirer les brevets d’invention qu’il a acquis pour le perfectionnement des instrumens à vent. Ce sont deux raisons fort bonnes sans doute, mais il est douteux qu’elles prévalent devant les juges si les opposans n’en ont pas d’autres à donner. Les travaux de Sax sont excellens pour l’art en général et pour la musique militaire en particulier. Grâce au talent et à la persévérance de cet artiste, grâce aux questions qu’il a soulevées, aux discussions qu’il a fait naître, aux mesures qu’il a provoquées, nos bandes militaires sont en voie évidente de progrès sous plusieurs rapports. Les orchestres des régimens sont un peu plus nombreux qu’ils n’étaient auparavant ; bientôt les musiciens militaires, plus habiles, munis de meilleurs instrumens, seront à la fois et mieux rétribués et plus considérés. Déjà l’étude du précieux instrument dont il est l’inventeur a été admise au Gymnase musical ; une classe spéciale de saxophone a été créée dans cet établissement. Et pendant qu’on le harcèle en lui contestant ses inventions, il continue à élaborer d’autres plans, à mûrir d’autres projets, dont un temps moins éloigné de nous peut-être qu’on ne pense verra la réalisation. Sans parler de son orgue gigantesque à vapeur, destiné à la musique des fêtes publiques et qui serait aux orgues actuelles comme le bourdon de Notre-Dame est aux clochettes, citons son programme instrumental pour un orchestre moderne complet, programme dont un compositeur habile pourrait tirer un si brillant parti. A. Sax propose, afin de donner à un très grand orchestre symphonique toutes les ressources et toute la sonorité possibles, de réunir aux diverses familles d’instrumens à vent une famille nombreuse d’instrumens à cordes, à archet, composée de violons suraigus, soprani, ténors, altos, barytons, basses et contrebasses de diverses dimensions et dans différens tons. C’est-à-dire qu’en supposant le violon actuel non transpositeur en ut, il y aurait d’autres violons plus aigus et plus graves sous les diverses dénominations que je viens d’indiquer, qui, accordés toujours par quintes cependant, deviendraient ces violons transpositeurs en fa, en sol, en mi bémol, en si naturel, comme les instrumens à vent, et, tout en augmentant l’étendue de l’échelle, au grave surtout, donneraient par l’entrecroisement des cordes à vide une beaucoup plus grande sonorité à la masse instrumentale. Il serait à craindre seulement que des compositeurs inattentifs et employant tous ces divers instrumens à la fois, lorsqu’ils ne devraient être mis en œuvre que par groupes, ne détruisissent le caractère propre à chaque ton, et ne rendissent ainsi très fâcheuses, dans certains cas, les qualités de sonorité du nouvel orchestre d’instrumens à cordes. Par exemple, dans l’état actuel de l’orchestre, le ton de mi bémol mineur est sourd et lugubre ; évidemment, si pour un morceau qui doit avoir ce caractère, le compositeur emploie des violons propres à le rendre, par l’intervention des cordes à vide, moins lugubre et moins sourd, ce changement ne sera pas à l’avantage de l’effet qu’il s’agit de produire. Mais un pareil inconvénient réside dans toutes les branches de l’art, quelles qu’elles soient ; partout l’abus, ou l’usage inintelligent et déplacé, se peut trouver à côté de l’emploi ingénieux des ressources dont l’art dispose. Ces inventions rendront la composition plus difficile, plus ardue, mais aussi l’effet produit plus puissant et plus beau quand le compositeur aura su tirer un bon parti des divers moyens que j’indique, et que M. Sax travaille à lui fournir.

Orgue à percussion

DE MM. ALEXANDRE.

    Je parlais dernièrement de l’harmonica hydromattauphone, instrument ancien, mais peu connu ; il s’agit ici d’un instrument déjà célèbre malgré sa nouveauté. Voici quelles sont ses qualités et quelle est sa nature complexe : on sait que les orgues-mélodium ont cela de particulier, que les tuyaux sont remplacés chez elles par de minces lames de cuivre mises en vibration par un courant d’air. On sait aussi que le son de ces orgues était toujours émis avec une certaine lenteur, les lames métalliques ayant besoin d’un instant (très court, il est vrai, mais appréciable cependant) pour se soumettre à l’action du courant aérien et entrer en vibration. Il résultait de ce défaut qu’on ne pouvait guère aborder sur le mélodium qu’une musique plus ou moins grave, solennelle, ou rêveuse. C’était l’instrument des églises, des chapelles, propre aux hymnes, aux prières, aux lamentations, aux harmonies ossianiques, à tout ce qui comporte les mouvemens lents et le style lié. Mais c’eût été folie de lui rien demander de rapide ou de brillant ; les traits détachés étaient d’une imperfection grotesque et on les évitait avec soin. Or, après bien des tentatives plus ou moins infructueuses pour donner au son des orgues à anches libres la rapidité d’émission qui lui manquait, M. Martin, de Provins, imagina un système de marteaux semblable à celui du piano. Ces marteaux, venant frapper sur l’anche au moment précis où l’ouverture d’une soupape donne passage à l’air qui doit en prolonger et en augmenter la vibration, suffisent à faire résonner l’anche instantanément. On peut s’en convaincre en parcourant le clavier de l’orgue sans agir sur la soufflerie. On entend alors une série de sons grêles et secs, dus seulement [à] la percussion des marteaux sur les lames métalliques. Mais que l’action de l’air leur soit rendue, aussitôt ces notes deviennent d’une belle et puissante sonorité, qui se peut prolonger indéfiniment, s’enfler depuis le pianissimo jusqu’au grand forte, et produire le decresendo inverse. Telle est la découverte de M. Martin, de Provins, découverte que MM. Alexandre père et fils ont appliquée, en la perfectionnant sous plusieurs rapports, à leur orgue-mélodium. Ils ont en outre trouvé le moyen d’obvier à l’inconvénient de la trop grande force des sons graves, d’où résultaient trop souvent l’obscurcissement de la mélodie et une certaine confusion dans l’harmonie par suite d’une disproportion entre les deux extrémités des accords. A l’aide d’un moyen simple et ingénieux, M. Alexandre est arrivé à établir une proportion plus juste entre les sons graves et les sons aigus, à donner à l’exécutant les moyens de dispenser lui-même cette force selon qu’il le juge convenable et à rendre facultative la qualité expressive de certains sons, indépendamment de tous les autres ; et cela par l’effet de la simple pression sur la touche du doigt correspondant à la note qu’il s’agit de faire ressortir. Ainsi on peut maintenant enfler une ou plusieurs notes sans que celles qui accompagnent en dessus ou en dessous participent en rien de cette nuance, et c’est là le vrai principe de l’expression.

    L’orgue expressif à percussion, ou mélodium à marteaux, de MM. Alexandre, me paraît donc un instrument complet, propre à l’exécution de tous les genres de musique, et auquel les travaux obstinés des plus habiles facteurs ne pourraient guère apporter maintenant que de très légers perfectionnemens.

    L’étude des perfectionnemens des orgues nous amenait naturellement à parler de musique religieuse. Malheureusement on a bien rarement l’occasion d’en entendre à Paris, et sans les efforts constans de M. Dietsch, le savant et zélé maître de chapelle de Saint-Eustache, si bien secondé par M. de Guerry, curé de cette paroisse, je crois qu’on n’en entendrait pas une fois l’an. Ce n’est même que grâce à des sacrifices assez considérables que M. Dietsch parvient à faire entendre à Saint-Eustache quelques unes de ses compositions.

    Les répétitions, la copie coûtent des sommes énormes, et les amateurs, qu’une sorte de curiosité musicale amène en foule à Saint-Eustache quand on y doit exécuter à grand orchestre une messe de M. Dietsch, s’indigneraient si on voulait leur faire payer leurs chaises ce jour-là un peu plus cher que de coutume. Ils trouvent tout à fait convenable au contraire de ne pas les payer du tout. Il n’en est pas partout de même heureusement. On vient d’exécuter avec pompe la dernière messe de M. Dietsch à Lyon, où elle a produit un très grand effet. Ce bel ouvrage a été publié tout récemment.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 11 décembre 2015.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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