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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 2 ET 3 NOVEMBRE 1841 [p. 1]


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de la Main de Fer, opéra-comique en trois actes de MM. Scribe et Leuven, musique de M. A. Adam.

    Un opéra-comique tel que celui-ci doit être une chose fort ennuyeuse à faire ; on ne s’amuse pas beaucoup à l’entendre, et je réponds que rien n’est plus fastidieux à raconter. La scène se passe dans le duché de Brunswick, que gouverne à cette époque une espèce de Louis XI, surnommé la Main de Fer, à cause de la vigueur de son poignet. Ce grand-duc aux serres fatales passe pour avoir étranglé son frère, et ses intentions avouées sur son neveu sont de le consacrer, en quelque monastère, au culte du Seigneur. Eric, c’est le nom de cette victime aux autels destinée, n’est point du tout de l’avis de son redoutable oncle ; il aime, il est aimé. La flamme qui répond à sa flamme est une jeune princesse, quelque cousine-germaine ou issue de germaine, qui se nomme naturellement Mathilde, comme toute princesse allemande bien apprise.

    Mathilde constante irait sous la tente recevoir sa foi, si elle osait ; mais elle tremble de donner sa main à son cousin en songeant au poignet de son oncle. Eric cependant a dû tenir à Mathilde à peu près ce langage :

J’ose le dire avec un noble orgueil :
Pour vous le ciel m’avait fait naître !
D’un projet odieux j’ai mesuré l’écueil,
Il s’élève entre nous de toute sa puissance !
Je pourrais le braver, mais c’est en votre absence !
Mathilde, consentez à fuir loin de ces lieux,
Allons prier Anselme, le saint père,
De bénir nos amours sur la terre étrangère ;
Choisissons pour séjour des bois inhabités !
Consentez, ou je meurs !… dites un mot !…

MATHILDE

                                Vivez !

Là-dessus nos deux amoureux, qui cependant ont déjà pris un bon à-compte sur le mariage, se préparent à franchir la frontière pour aller, aux pieds du père Anselme, à une demi-lieue de là, faire consacrer leurs nœuds et se marier à perpétuité. L’oncle, qui a des espions partout, n’est pas long-temps à découvrir les velléités matrimoniales d’Eric. Pour les contrecarrer, il choisit le docteur Ægidius, son médecin particulier, cœur dur, esprit fort, qui méprise les moines et les appelle Frocards, qui rit de l’amour, qui a une jeune femme charmante et la laisse seule dix mois entiers sans rien craindre ; enfin un philosophe, un gaillard déterminé, Ægidius sait que la fiancée doit venir rejoindre son amant à l’ermitage du père Anselme, brave homme qui marie les jeunes gens sans plus de cérémonie que le forgeron de Gretna-Green ; en conséquence, il établit auprès du saint asile, ce qu’on appelle aujourd’hui une souricière.

    Ce jour-là justement passaient près de l’ermitage, Nathaniel, pauvre peintre affamé et Bertha sa fiancée, qui brûlent aussi de s’épouser à perpétuité. Comme les fiancés de Robert-le-Diable :

« Nathaniel n’a rien, Bertha pas davantage,
» Ils seraient sans cela bien heureux en ménage ! »

    Cette excessive médiocrité de leur fortune les effraie bien un peu ; mais toutes réflexions faites, ils se décident à ne plus attendre : la richesse viendra quand elle voudra, l’important c’est d’être heureux. Ils vont donc se marier la tête la première, quand Bertha, en fille avisée, demande à Nathaniel s’il s’est pourvu de leurs extraits de baptême. Il n’a pas plus songé à la nécessité de ces paperasses qu’on n’y songe d’ordinaire dans les opéras-comiques. — Mais, nigaud, dit Bertha, tu sais bien qu’on ne nous mariera pas sans cela ; cours au village te procurer ces pièces indispensables, je t’attendrai ici en cueillant des noisettes. — Il paraît que j’ai calomnié le père Anselme, et qu’en réalité, il ne se livre pas à l’accomplissement d’une cérémonie nuptiale aussi légèrement que le forgeron écossais.

    Nathaniel n’a garde de perdre une minute ; le voilà parti. Eric l’amoureux de Mathilde, qui a, lui, son extrait de baptême et tous ses papiers bien en règle, arrive au même instant ; Mathilde est en retard. Il rencontre Bertha, ils s’abordent ; tout en causant, en chantant de vieilles romances et mangeant des noisettes fraîches, les deux imprudens entrent dans la souricière. Crac, le ressort part, des soldats sortent d’un ravin où ils étaient en embuscade, et sur l’ordre du cruel Ægidius, Eric et Bertha, convaincus de s’être donné rendez-vous à l’ermitage pour former les plus doux nœuds, sont conduits sous bonne escorte devant le grand-duc. 

    Nathaniel revient : il est heureux, joyeux, radieux, il a ses papiers. « Bertha !… Bertha !… » Une flûte et une clarinette répondent en octaves à l’orchestre : « La ré ! » ce qui veut dire que l’écho redit au loin Bertha ! absolument comme la flûte et la clarinette de Robert-le-Diable sonnant « si mi ! », font dire à l’écho « Raimbaut ! », en réponse à l’appel d’Alice. Las d’entendre la flûte et la clarinette lui répondre toujours Bertha ! sans lui dire où elle est, le pauvre Nathaniel, qui a dû courir rudement pour être si tôt de retour, et qui tombe de fatigue, s’étend au pied d’un arbre et s’endort. Nous allons le retrouver chez le docteur Ægidius dont la coquette épouse a pris fantaisie de faire faire son portrait. Il ouvre sa boîte à couleur, et se dispose à commencer la séance, quand il aperçoit Bertha qu’il croyait perdue et qu’il regrettait encore un peu. « C’est ma fiancée, c’est ma maîtresse ! — Bah ! dit le docteur, nous l’avons surprise en tête-à-tête avec le prince Eric, qui allait l’épouser à l’ermitage ! — Perfide ! — Tais-toi, Nathaniel, notre bonheur en dépend ! » En effet, se voyant pris, Eric a bien vu que le seul moyen de sauver Mathilde de la fureur et de la main de fer de leur oncle, c’est de laisser croire à son amour pour Bertha, qu’il a persuadée aussi de la nécessité de ce subterfuge ; mais le peintre est si simple qu’on reconnaît bien vite la vérité et la supposition de personne. Le grand-duc, plus furieux que jamais, somme Ægidius de découvrir avant vingt-quatre heures la véritable fiancée du prince, ou la tête du docteur tombera. Eric n’est pas si sot qu’il en a l’air. Pour détourner tous les soupçons, ne s’avise-t-il pas de feindre une intrigue avec la femme du médecin, et quand celui-ci le presse de questions sur le nom de sa maîtresse, de lui avouer qu’elle n’est autre que madame Ægidius. Bien plus, un grand imbécile de laquais dont Ægidius a fait son espion, vient lui apprendre qu’en faisant sa ronde autour des appartemens de la princesse Mathilde, il a vu passer dans le jardin une nourrice portant avec mystère un petit paquet d’où s’échappaient des vagissements. — « Il n’y a pas de doute, s’écrie le docteur exaspéré, le prince ne songeait pas à se marier, il est vrai, mais il a été l’amant de ma femme pendant les dix mois que j’ai passé loin d’elle, et… j’ai de lui un fils !… et pour combler ma honte je dois sous peine de mort aller tout apprendre au Grand Duc ! » Inutile résignation ; le Grand Duc est peu crédule, et ne veut pas ajouter foi au récit de son infortuné médecin. Ægidius a beau dire : « Je l’affirme ! je sais ce que j’ai dit ! J’en ai la preuve ! palpable, vivante même. Que Votre Altesse ne me condamne pas, puisque j’ai eu l’honneur de lui démontrer que j’étais déshonoré. Le grand-duc ne veut rien entendre, il faut découvrir une autre passion à son neveu ou l’ornement qui décore la tête d’Ægidius ne la garantira pas de la foudre. Heureusement, avant la fin des vingt quatre heures, une attaque d’apoplexie emporte le grand-duc. Ses sujets poussent des cris de joie ; Eric, succède à son oncle, épouse enfin Mathilde qui persiste à ne pas se montrer ; car le fait est qu’il y a un enfant de fait, et celle qui l’a fait avoue le fait, voilà le fait ; et le pauvre docteur en est quitte pour la peur.

    La musique de M. Adam semble avoir été écrite avec tant soit peu de négligence ; il y a loin de là à la charmante et vive partition qu’il a écrite dernièrement pour le ballet de Giselle. D’abord le compositeur, cette fois, s’est dispensé d’écrire une ouverture, et l’introduction qui lui en tient lieu est d’un tel laconisme qu’on peut se dispenser de la citer. Le grand chœur qui ouvre la pièce au lever du rideau produit de l’effet, c’est ce qu’il y a de mieux dans ces trois actes ; la coda surtout, quand les paysans exhalent de sourdes imprécations contre la main de fer qui les écrase d’impôts et de vexations de toutes sortes, est d’une expression vraie et d’un beau caractère. Il y a quelques jolis passages dans le duo chanté par Mocker et Mlle Descot ; la romance de Mme Capdeville, sans être bien originale, est dessinée avec grâce. Je voudrais pouvoir louer d’autres morceaux : mais tout le reste m’a paru écrit avec un laisser-aller inexcusable dans un homme de talent. Les mélodies manquent de nouveauté et de distinction ; leur première période laisse trop souvent deviner la seconde. Les accompagnemens sont aussi presque toujours les mêmes ; l’harmonie, tenue par les instrumens à vent sur un dessin pizzicato des instrumens à cordes, et d’un effet agréable, sans doute, et ainsi disposée, elle ne gêne point le chant, mais M. Adam en fait, je crois, un trop fréquent usage, et il a trop d’imagination pour être en peine de trouver un autre mode d’orchestration. Je ne me lasserai pas non plus de lui reprocher l’abus des trombonnes, abus d’autant plus blâmable à l’Opéra-Comique que les violons sont là en trop petit nombre pour pouvoir résister aux cris de ce terrible instrument.

    M. Laget, élève du Conservatoire, débutait par le rôle d’Eric. Sa voix est faible et peu exercée, ses études paraissent encore bien incomplètes. Le succès de Masset dans le rôle de Blondel grandit à chaque représentation. Sa peur du premier jour est dissipée, et avec le sang-froid la voix lui est revenue. Il ne fait plus de tenue sur la blanche de son air : O Richard ! il préfère chanter Grétry tel qu’il est. A la bonne heure ! Il y a toujours de la ressource avec les chanteurs qui aiment la musique et qui la savent bien.

THÉATRE DE L’OPÉRA.

    Poultier vient de faire son second début dans la Juive. Il est aisé de voir que ce jeune homme excite vivement l’intérêt d’une certaine partie du public. Quelques erreurs de mesure où il est tombé dans le grand morceau d’ensemble du troisième acte ont paru le troubler beaucoup. Au deuxième acte, il n’avait pas mal dit le trio, bien que le défaut d’énergie de son organe fût là très sensible. Ses intonations ont été souvent trop hautes dans le duo avec le cardinal, au quatrième acte ; il doit être constamment en garde contre cette tendance ascensionnelle de sa voix. Il a mis de l’âme et du goût dans l’andante du bel air : Rachel, quand du Seigneur, qui lui a valu de grands applaudissemens, mais en restant tout-à-fait au dessous de l’élan dramatique de l’allegro.

    La dernière représentation de Guillaume Tell a eu un éclat extraordinaire. Duprez, qui avait retrouvé ce soir-là sa grande voix triomphale, s’est élevé à une hauteur où depuis deux ans au moins il n’avait pu atteindre. Les terribles notes de poitrine du trio et de l’air final, si redoutables pour lui depuis long-temps, ont été attaquées avec le plus rare bonheur ; les sons étaient pleins, forts et justes. Le succès de Duprez a été général et immense.

    La reprise de la Xacarilla, joli petit opéra de Marliani, a fait plaisir. Mme Stolz excelle dans le rôle du jeune matelot, auquel son chant et son jeu donne une physionomie des plus piquantes.

    — Dimanche, 7 novembre, on exécutera dans l’église de Saint-Eustache la second messe solennelle de M. Dietsch. L’orchestre et les chœurs, composés de deux cents artistes, seront dirigés par M. Habeneck. Les solos seront chantés par MM. Duprez, Marié, Alizard et le jeune Kilian. La cérémonie aura lieu à dix heures et demie très précises.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er juin 2014.

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