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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 23 DÉCEMBRE 1840 [p. 1-2]


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de la Rose de Péronne, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. de Leuven et Dinitry, musique de M. Adam. — Concerts. — Publications nouvelles.

    L’Opéra-Comique nous a donné successivement, en quelques années, un marchand forain, un colporteur, un perruquier, un confiseur, un postillon et une parfumeuse ; c’est maintenant d’un parfumeur qu’il s’agit. Ce brave homme a nom Galandier ; il habite Péronne et possède une fille dont la beauté, l’esprit et la grâce attirent à la boutique paternelle grand nombre de chalands. Rosine (la rose de Péronne) a perdu son premier mari, et, plus belle que jamais depuis son veuvage, elle a inspiré une quarantaine de passions aux officiers de la garnison qui ne cessent de venir à son comptoir sous prétexte d’acheter des articles de toilette. L’un d’eux, le chevalier de Vertpignon, plus amoureux et plus naïf que ses rivaux, propose tout bonnement le mariage. Il lui faut la rose de Péronne à tout prix, une boutique et son cœur. La Péronnelle ne serait pas fàchée de devenir ainsi marquise ou comtesse. « Un château, c’est là l’important ; pour son cœur, je n’y tiens guère. » Le vieux parfumeur voudrait aussi se décrasser ; mais le père du chevalier, pour couper court à toutes ces prétentions, fait dire à Galandier que, s’il ne trouve pas un moyen prompt d’éloigner son fils de sa boutique, il l’enverra, lui Galandier, à la Bastille, réfléchir dans un cul-de-basse-fosse sur les dangers de l’ambition. La peur de notre industriel est si grande que Vertpignon est à l’instant éconduit.

    Le marquis de Chauny, compagnon d’armes et ami intime du chevalier, le surprend dans tout l’éclat de son amoureux désespoir. Après en avoir appris la cause, Chauny propose à son ami un assez étrange moyen pour le tirer d’embarras. Le voici : Chauny s’est battu en duel, Chauny a tué son homme. Le cardinal de Richelieu a bien voulu lui faire grâce d’une condamnation dégradante, à la condition expresse pour le marquis de se faire tuer avant trois jours en combattant les Espagnols qui assiégent Péronne. Or écoutez : Chauny en conséquence va épouser Rosine ; aussitôt marié il ira se faire tuer ; et le père du chevalier n’aura plus de motifs pour refuser à son fils la main de la parfumeuse ainsi rapidement anoblie et marquisée. Vertpignon enchanté d’avoir le malheur de perdre aussi cruellement son meilleur ami, se désespère du bonheur dont cette combinaison le menace. D’autant plus que le mariage est arrangé en un clin d’œil, que les époux reviennent de l’autel, qu’il reste encore au marquis quatre bonnes heures avant la sortie qu’il doit faire seul contre les assiégeans, et que pendant ce temps il peut se passer entre les nouveaux époux bien des choses pénibles pour le successeur impatient du marié. Celui-ci le rassure en lui offrant de rester jusqu’au jour sur un balcon de la chambre nuptiale, d’où il pourra voir jusqu’où le noble Chauny poussera la réserve et l’abnégation.

    Les époux sont seuls ou à peu près ; Rosine s’étonne de la froideur du marquis (qu’elle aime d’ailleurs en secret depuis long-temps) ; celui-ci, las du sot rôle qu’il joue et peu à peu sensible à tant d’appas, va manquer à sa parole, et, malgré son ami qui se morfond sur le balcon, oublier l’univers (autre phrase consacrée), quand Vertpignon, sautant lestement dans la chambre, ose imprimer un doux baiser sur la joue gauche de Rosine au moment précis où Chauny en imprimait un autre sur la joue droite. La mariée, épouvantée de cette double impression, et sans songer à l’épreuve qu’allait subir sa pudeur, manque tout-à-fait de caractère, appelle au secours à grands cris ; Galandier accourt, fait le petit Romain, s’indigne de trouver deux hommes auprès de sa fille, et demande ce qu’ils pourront alléguer pour leur justification. L’écuyer de Chauny arrive sur ces entrefaites et rappelle à son maître que l’heure est venue d’aller se faire tuer.

    Autres explications : Rosine se désespère ; elle aime son cruel époux, malgré son infâme conduite ; elle l’aimait auparavant, elle mourra s’il l’abandonne etc. etc. Chauny n’en persiste pas moins à tenir sa parole ; il résiste à tant de larmes, court se jeter au milieu des Espagnols ; mais suivi à son insu de tout son régiment, qui fait des prodiges de valeur, extermine un nombre considérable d’ennemis, et ramène son capitaine portant le drapeau espagnol qu’il a enlevé. En faveur de ce beau fait d’armes, Richelieu ne peut manquer d’accorder sa grâce à Chauny, et de le nommer colonel. Ainsi fait-il. Qui demeure confondu au milieu de tous ces miraculeux incidens ? C’est le pauvre Vertpignon. Il flotte de la joie à la colère en voyant son ami rester vivant et solidement marié à sa future, et retombe de la colère à la joie en reconnaissant que l’heureux époux de Rosine n’est plus obligé de mourir. Il en deviendrait fou s’il n’était pas si bête ; bête au point d’épouser une sous-parfumeuse, une fillette de boutique, servante du père Galandier, une grisette sentimentale encore plus bête que lui. Le papa Vertpignon a donné au diable son fils une fois pour toutes, en lui permettant d’épouser le tiers ou le quart.

    On a sifflotté la crudité et l’invraisemblance de plusieurs situations, avec un sang-froid qui n’indique pas que l’assemblée ait pris un vif intérêt au succès ou à la chute de la pièce.

    La musique n’a pas non plus produit grande sensation ; elle est écrite cependant avec cette facilité demi-élégante tout-à-fait indispensable pour plaire à un certain public ; mais on n’y a pas trouvé beaucoup de ces jolis riens qui peuvent seuls, d’ordinaire, entraîner le parterre ; l’aspect général de la partition a paru pâle ; les mélodies manquent un peu de nouveauté ; l’orchestration est souvent traitée avec soin ; mais l’emploi non motivé de la grosse caisse et de ce sac de ferrailles et de verres cassés qu’on veut nous donner pour des cymbales à l’Opéra-Comique, en détruit tout le charme.

    On a remarqué de jolis détails dans le commencement de l’ouverture, un trio bouffe bien en scène, des couplets agréablement tournés, un air et un quatuor. Le rôle de Rosine est semé de fioritures et de traits que Mme Damoreau exécute avec une facilité et une sûreté d’intonations qui tiennent du prodige. On n’a jamais poussé si loin l’art de vocaliser.

    — Deux jours après cette représentation Mme Damoreau a obtenu un succès plus brillant encore, s’il est possible, succès dont Mme Gras-Dorus a pris la bonne moitié, en chantant au Conservatoire le duo du Mariage de Figaro. A part la force que possède Mme Gras, et dont Mme Damoreau est trop dépourvue, ces deux voix s’unissaient si complètement, elles se ressemblent tellement par le timbre, la flexibilité, la justesse, qu’il était, à certains momens, difficile de dire laquelle chantait la partie supérieure. Les deux cantatrices ont dû redire ce charmant morceau, après deux ou trois foudroyantes salves d’applaudissemens. Il faut, je crois, maintenant leur faire un aveu : malgré toute la beauté de leur exécution et l’éclatant succès qui en a été le résultat, le point d’orgue ajouté par ces dames à la musique de Mozart est….. détestable. Voilà le fait ; qu’on dise à présent que je me laisse influencer ! (Entre nous cependant, ce mot-là m’a coûté ; j’ai cru ne jamais pouvoir l’écrire.)

    Cette matinée musicale organisée au bénéfice des inondés de Lyon par la Société des Concerts, était sans contredit une des plus magnifiques qu’il fût possible d’offrir au dilettantisme parisien. La salle pourtant n’était pas pleine; et le programme annonçait la symphonie en si bémol de Beethoven où se trouve, entre autres merveilles, ce divin adagio qui, par la voluptueuse mélancolie, l’infinie tendresse et les rêves sublimes dont il remplit l’âme de l’auditeur, semble faire en même temps regretter la vie et désirer la mort. Si le public en masse sentait comme quelques-uns après une émotion si noble et si profonde, il serait impossible d’entendre autre chose et le concert devrait finir ; mais ce n’est pour lui que de la belle musique qui lui plaît presqu’autant qu’un duo de soprani, de flûtes ou de violons.

    — M. Deldevèze, dont nous avons eu déjà l’occasion de signaler le talent vigoureux, avait, quelques semaines auparavant, fait entendre dans la même salle et par les mêmes exécutans plusieurs compositions nouvelles qui lui font grand honneur. Entre autres une ouverture et une symphonie d’un style très pur, pleines de verve et en même temps tracées sur un plan fort sage, dont les idées ont paru souvent gracieuses et l’instrumentation remarquable par sa finesse et son énergie. M. Deldevèze écrit l’orchestre en maître ; il se préoccupe seulement un peu trop, ce me semble, de faire dialoguer les violons avec les instrumens à vent, surtout quand il s’agit d’accornpagner la voix, comme dans sa cantate de Loyse de Montfort où l’orchestre a trop l’air de ne pouvoir se résigner à remplir le second rôle.

    Le même jour M. Hauman faisait furore, fanatismo, pazzia, dans la salle Vivienne. On a dû entendre du boulevard les cris et les applaudissemens ; c’était un enthousiasme digne de Naples ou de Palerme. Il est certain qu’on trouve peu de violonistes doués au même degré de la beauté et de la justesse des sons, de la vigueur et de la longueur d’archet, de l’animation lente dans le chant soutenu, de la prestesse éblouissante dans les traits rapides, de l’aplomb dans la difficulté, et surtout de cette faculté que je prise avant toutes, le sentiment intime et vrai de l’expression.

    L’exemple de M. Hauman sera suivi cet hiver par la plupart des artistes ; chacun voudra donner son concert pour les inondés de Lyon. Déjà M. Lacombe (un nouveau pianiste dont on parlait beaucoup, et qui a dépassé tout ce qu’on attendait de lui) s’est fait entendre pour eux dimanche dernier dans la jolie salle de M. Herz ; maintenant voici pour le 23 décembre dans les salons moins connus de M. Duport, la matinée de Mlle Veny, élève distinguée de M. Henri Lemoine, et fille d’un de nos premiers virtuoses sur le hautbois. M. Wartel et Mlle Dobrée, qu’on regrette depuis quelque temps de ne pas entendre à l’Opéra, se sont réunis à plusieurs instrumentistes excellens pour ajouter à l’intérêt qu’inspirent et le talent et la bonne action de la jeune pianiste.

    — M. Henri Herz n’a point renoncé, comme on le disait, à ses concerts ; il en a seulement changé l’heure. Ils auront lieu à l’avenir le soir, de quinzaine en quinzaine, et ne sauraient manquer de devenir fashionables, si l’on songe qu’avec le fondateur, dont le talent est célèbre à si juste titre, on y entendra presque tous les virtuoses chanteurs ou instrumentistes de Paris, parmi lesquels il faut citer en première ligne Mme Pauline-Viardot-Garcia, MM. Géraldi, A. Batta et de Bériot.

    — Hélas ! hélas ! voici le jour de l’an qui approche. Prenons garde aux albums ! Nous aurons fort à faire pour chasser tous ces moucherons bourdonnans de mille couleurs. Les seuls que je verrais avec plaisir seraient des albums véritables, des albums blancs, tout blancs, sans vignettes, sans lithographies, où l’on ne trouverait ni la Veuve du Marin, ni les Enfans du Matelot, ni l’éternelle Prière à la Madone, ni l’éternel Angélus, ni le Vieux Bandit, ni l’obstiné Contrebandier, ni la fade Sérénade, ni l’assommant Boléro, ni l’insipide Polonaise ; où il n’y aurait enfin ni dessins, ni vers, ni musique. A la bonne heure ! on pourrait écrire là-dessus. Ce n’est point pour en venir à vous annoncer les mélodies de M. Auguste Morel que je parle ici d’albums ; car il n’y a rien de commun entre la musique des Voix du Cœur qu’il va publier, et la plupart de ces pauvres recueils de romances étiolées. Plusieurs de ces mélodies, que nous connaissons et que l’auteur a écrites sur des vers de M. de Chateaubriand et de M. de Lamartine, ont au contraire pour mérite principal la fraîcheur du chant et la rare distinction de l’harmonie. Les accompagnemens, bien que fort soignés et riches de dessins ingénieux, ne sont pourtant pas trop difficiles. Je recommande celle en sol bémol : « Vallon rempli de mes accord », à M. Desmarets, le virtuose par excellence, qu’on n’entend jamais en public malheureusement, et qui tant de fois dans les salons a fait admirer les Lieders [sic] de Schubert en jouant sur le violoncelle la partie du chant tout simplement, mais d’une certaine manière, à lui connue, qui touche profondément et attire des larmes dans les yeux.

    — Le succès de la Favorite s’accroît et se consolide ; les recettes se soutiennent entre 7 et 8,000 fr. L’exécution de cet opéra est plus soignée de jour en jour.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 8 mars 2016.

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