GRAND FESTIVAL DE L’INDUSTRIE

AUX CHAMPS-ÉLYSÉES.

PREMIÈRE JOURNÉE.

Publié dans la 

Revue et Gazette Musicale, 4 août 1844

Cet article est l’un de plusieurs comptes-rendus publiés par la presse de Paris à la suite du grand concert donné par Berlioz le 1er août 1844 dans la Salle du Festival de l’Industrie. Sur ce concert, et sur les autres articles qui le concernent, on se reportera à la page sur ce site qui lui est consacrée.

Le texte de cet article et l’image qui l’accompagne sont reproduits ici d’après notre exemplaire original de la Revue et Gazette Musicale. Nous avons conservé l’orthographe et la syntaxe du texte original.

   

    Ceci est une puissante manifestation dans l’art et rappelle les temps héroïques de la république française, alors que les Méhul, les Berton, les Lesueur, les Catel et les Cherubini, brillant d’un vif éclat, mettaient leur génie au service de la patrie et créaient notre école musicale. La Marseillaise démontrait tous les jours que dans la musique réside une grande puissance politique, et qu’un hymne vraiement national vaut autant et souvent plus qu’une demi-douzaine de généraux. Il nous souvient d’avoir entendu dire au dernier des grands compositeurs que nous venons de citer, comme quoi, malgré sa qualité d’étranger, il se mit à enseigner aux dames de la halle, violon en main et dans le lieu même de leur commerce journalier, ce fameux chant national qui poussait nos soldats à la victoire, ou les faisait mourir gaiement pour la gloire du pays. Un étranger ou même un régnicole qui se livrerait, à l’époque de civilisation où nous sommes parvenus, à un pareil enseignement, passerait pour avoir bien mauvais ton, et courrait même les risques d’être logé par la police. Au reste, on conçoit que le Chant du départ, de notre grand Méhul, Veillons au salut de l’empire, et cette mélodie de Rouget de Lisle qui, par son formidable unisson, remue tant de choses en nous, déplaisent au pouvoir, à l’autorité, à la police, à tout ce qui a sous la main enfin un municipal ou un sergent de ville pour mettre à la raison les amateurs de ces belles et patriotiques inspirations musicales, lorsqu’il nous a été défendu à nous qui, Dieu merci, avons jeté dans la circulation plus de cent mélodies, dont la plupart sont encore populaires, lorsqu’il nous a été interdit, disons-nous, de faire entendre un chant assez inspiré dont les paroles disaient :

Noble amour du pays où l’on reçut la vie,
Viens remplir tous les cœurs et charmer les esprits :
Fais à l’indifférent redouter le mépris ;
Porte une sainte foi dans son âme ravie.

    Il est vrai que ces paroles avaient pour refrain :

        Ardent foyer de toutes gloires,
        Pays d’éclatantes victoires, 
O France ! tu peux dire en ta juste fierté :
        Mon sol est la patrie
        Des arts, de l’industrie,
        Et de la liberté !

    Et qu’on ne croie point que ceci soit une plaisantrie ; nous avons voulu avoir un titre qui pût constater que refus nous avait été fait de proclamer par le chant des choses aussi séditieuses, et nous avons reçu, par l’intermédiaire de M. le directeur des beaux-arts, une lettre du ministre de l’intérieur en 1840, qui est venue paralyser cette manifestation provoquant à l’anarchie et, probablement dans la pensée de ces messieurs, contraire à l’ordre public. Ce document, que nous conservons curieusement, pourra servir à l’histoire de la censure depuis 1830 que nous pourrons bien nous mettre à écrire un de ces jours.

    M. Berlioz aurait bien pu, lui-même, avoir maille à partir avec cette illustre dame, si elle avait prévu l’effet électrique produit par le chant national de M. Halévy :

Guerre aux tyrans ! Jamais en France,
Jamais l’Anglais ne régnera.

    Après avoir constaté le triple effet, mélodique, harmonique et patriotique, de cette belle inspiration musicale, nous allons procéder par ordre dans la classification du programme de ce vaste concert.

    L’ouverture de la Vestale, par laquelle a commencé cette solennité, fut, est, et sera toujours une élégie instrumentale passionée et dramatique, pleine de beaux effets d’orchestre qui n’ont pas vieilli. La scène mêlée de chœurs et d’airs de danse de l’Armide de Gluck a quelque chose de frais et d’enchanteur ; cela est on ne peut mieux dessiné pour les voix de femmes, qui ont fort bien nuancé tout ce qu’il y a de suave et de délicat dans ce joli tableau de genre du père de notre tragédie lyrique. Le fragment de la symphonie fantastique de M. Berlioz, la Marche au supplice, est venue ensuite, et l’orchestre a dit avec un profond sentiment toutes les affres, tous les épouvantements de la mort si bien exprimés par le compositeur dans ce dernier jour d’un condamné ; et puis la Prière de Moïse s’est déroulée large, puissante, grandiose : c’est tout le peuple hébreu plus grand, plus éloquent qu’il n’a jamais été, parce qu’il implore la miséricorde éternelle par la voix de Rossini, qui n’a jamais été mieux interprété lui-même : aussi le public a-t-il crié bis d’une voix unanime ; et cette voix immense digne d’être entendue de Dieu, s’est élevée de nouveau vers le ciel. L’ouverture du Freyschütz de Weber a produit son effet ordinaire, effet d’enthousiasme, pour cette sombre et terrible préface d’un drame satanique.

    L’Hymne à la France en chœur, avec un refrain qui deviendra sans doute proverbe national, fait le plus grand honneur à M. Berlioz. Ce morceau capital est d’un beau calcul scénique. Les strophes que donnait le programme sont de M. Auguste Barbier. La poésie en est élevée et musicale. Les entrées successives en soli des tenori, des soprani, des bassi avec les chœurs, et l’unisson de toutes ces voix sur la strophe : Et toi grand Dieu ! toi qui, du haut des cieux, etc., est d’un effet immense, et on ne peut mieux couronné par le beau refrain : Dieu protège la France ! dont nous avons parlé plus haut ; cela résume bien d’ailleurs l’esprit artistique de l’époque, car ce sont les mots sacramentels qui figurent autour des pièces de vingt francs et de cent sous. Cette belle composition, exécutée pour la première fois, a été trouvée digne du pays et du nombreux et brillant auditoire qui était là. La prière de la Muette a été écoutée assez tranquillement ; puis est venu le chant national de Charles VI par M. Halévy, dont nous avons dit l’effet magique sur l’assemblée ; puis le Chant des travailleurs, paroles de M. Adolphe Dumas, musique de M. Amédée Méreaux. Cette cantate, composée aussi pour cette solennité musicale, est d’une mélodie franche, et d’un style harmonique, large et pur. Il appartenait à M. Méreaux, qui habite Rouen, la cité industrielle par excellence, et qui nous a donné Corneille, Poussin et Boieldieu, de chanter l’industrie et les arts. Voilà déjà, en peu de temps, deux fois qu’il s’associe honorablement à deux manifestations artistiques. Le public l’en a récompensé par de nombreux applaudissements.

    Le finale de la symphonie en ut mineur, de Beethoven, a produit moins d’effet que dans la salle de Conservatoire. Après le chœur de la bénédiction des poignards du quatrième acte des Huguenots, qui a été bien dit et bien apprécié, quoique ces formidables hurlements du fanatisme perdent de leur horrible beauté, dépouillés ainsi de leur costume dramatique ; après l’Hymne à Bacchus, de l’Antigone de Mendelssohn, qui n’a pas fortement ému l’auditoire, déjà un peu fatigué de tant de richesses de musique d’ensemble, est arrivée l’Oraison funèbre et apothéose des victimes de juillet. Cette grande élégie nationale dont l’exorde est si bien déclamé par le trombone de M. Dieppo ; cette marche si bien rhythmée, qui s’est enrichie depuis qu’elle a été composée d’un chœur général clamant le triomphe des héros populaires, tout cela forme un drame national du plus saisissant et du plus pompeux effet.

    Un ordre parfait a régné pendant cette fête musicale sans précédent dans Paris. Les sommités vocales et instrumentales qui ont concouru à ce magnifique concert ; les choristes dames toutes vêtues de blanc ; le public généralement bien composé qui a écouté religieusement cette musique si riche, si pompeuse, de styles si variés, tout cela, et mille autres choses qu’il serait trop long de détailler ici, ont donné à cette cérémonie quelque chose d’étrange, de curieux, d’émouvant qui restera longtemps dans le souvenir de ceux qui ont pu y assister. L’Allemagne, la Belgique et même quelques uns de nos départements avaient pris l’initiative de ces belles fêtes musicales. Paris s’est dignement associé à ces mouvements intellectuels qui ont pour résultats de favoriser le commerce, les arts, et de fusionner parfois ou d’adoucir les aspérités qui naissent de la différence des opinions.

Henri BLANCHARD.      

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 1er février 2014.

© Monir Tayeb et Michel Austin. Tous droits de reproduction réservés.

Retour à la page Exécutions et articles contemporains
Retour à la Page d’accueil

Back to Contemporary Performances and Articles page
Back to Home Page